Lanceurs d'alerte ou ayatollahs verts ?

Il est un peu trop facile de traiter "d'ayatollahs verts" ceux qui dérangent ou de parler "d'écologie punitive". Ces propos creux recouvrent surtout une profonde ignorance des données scientifiques qui montrent à quel point nous sommes menacés ou -pire encore - une soumission servile aux intérêts des plus riches. Mais les "ayatollahs" ne sont peut-être pas ceux qu'on pense.

La fonte de la banquise s'accélère dangereusement  : dans un dossier en date du 23 septembre, le Monde mentionne que la glace de mer "a atteint sa deuxième surface jamais enregistrée", ayant perdu près de 50% de la superficie qu'elle occupait en moyenne à la même période de l'année entre 1981 et 2010. Si la fonte de la banquise n'impacte pas le niveau des océans, puisqu'il s'agit d'eau de mer gelée, il n'en est pas de même de la débâcle glaciaire du Groenland. A la fin du siècle - ou peut-être même avant si les phénomènes évoluent plus vite que prévu - l'Arctique pourrait être libre de glaces pendant quatre mois de l'année. Selon les scientifiques, les régions polaires jouent le rôle de "climatiseur de la planète", ce qui implique que leur réchauffement ( de 16 à 28 degrés supérieures aux températures atteintes au cours de la deuxième moitié du 20ème siècle dans l'Arctique) entraînera de nombreuses perturbations : réchauffement des océans du à l'absorption des rayons solaires autrefois reflétés par la glace, perturbation des courants marins, aggravation des inondations dues aux tempêtes côtières, vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses entraînant les incendies de forêt qui dévastent la Californie et l'Australie, baisse du débit des fleuves, etc. La sécheresse n'a pas seulement un impact sur les rendements agricoles : les forestiers français jettent un cri d'alarme sur la fragilisation des arbres de notre forêt. Et pendant ce temps, indifférents aux dangers qui résultent de cette fonte glaciaire, les prédateurs de l'environnement - états riverains de l'Arctique et entreprises pétrolières - guettent le moment favorable pour s'approprier  une manne pétrolière dont l'exploitation alourdira encore un peu plus le bilan carbone de la planète, supposée se cacher sous l'océan Arctique.

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Devant les propos indignes et le boycott qu'elle avait subis à l'Assemblée Nationale en 2019, Greta Thunberg avait fait passer un message : vous n'êtes pas obligés de m'écouter, mais vous devez écouter les scientifiques. Mais force est de constater que les hommes politiques n'ont pas encore pris conscience de la gravité de la situation, comme le prouve le pitoyable commentaire d'Alain Juppé après l'élection de la liste écologiste à Bordeaux : après avoir déclaré "avoir toujours été sensibilisé aux questions écologiques", il dément immédiatement ses propres propos en dénonçant "une écologie réactionnaire, totalement anti-progrès, qu'il combat fondamentalement". En somme, rien n'a changé depuis que Sarkozy proclamait que "l'environnement, ça commence à bien faire". L'ancien maire de Bordeaux fustige ceux qui mettent en doute l'efficacité du progrès technologique dans le combat pour l'environnement. Mais le progrès technologique, c'est le nucléaire qui a déjà provoqué  deux catastrophes écologiques majeures, ce sont les carburants à hydrogène dont la fabrication est lourde en bilan carbone et dont un groupe d'ingénieurs aéronautiques dénonce les aléas et les limites, ce sont les biocarburants proposés par le lobby de l'aviation civile comme alternative au fuel et ce progrès technologique est loin d'apporter la preuve qu'il peut venir à bout de la crise de l'environnement. Alain Juppé va même jusqu'à qualifier ceux qui s'inquiètent légitimement de l'accélération des phénomènes de réchauffement climatique "d'ayatollahs verts". La formule est éculée, tant elle est employée par tous ceux dont une politique véritablement tournée vers la protection de l'environnement menacerait les intérêts : le maire de Gonesse contre ceux qui combattaient EuropaCity, Eric Dupont-Moretti, Laurent Alexandre, etc. "Autoritarisme vert", "élucubrations écototalitaires" sont d'autres aimables noms d'oiseaux exprimés par ceux qui n'ont pas digéré la poussée écologiste au parlement européen et aux municipales. 

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Quant à ceux dont l'écologie menace les intérêts, ils parlent volontiers "d'écologie punitive", formule creuse dont le journal en ligne Reporterre fait justice en une phrase : "ceux qui dénigrent l’écologie en la réduisant à une entreprise coercitive rejettent les exigences concrètes du nécessaire changement à opérer pour résoudre la mégacrise environnementale dans laquelle nous sommes plongés". C'est le cas du syndicat national des pilotes de ligne, qui, devant l'éventualité (peu probable, hélas) d'une taxation du kérosène, propose une mesure dérisoire : un "prix plancher" pour les billets d'avion, en argumentant que cette mesure est déjà en vigueur en Autriche pour un montant de 40 €. Mais, plus significatif et plus grave  encore, on retrouve aussi cette formule dans la bouche du nouveau premier ministre. A l'instar d'Alain Juppé et de Jean Casteix, le monde politique parle beaucoup, mais réfléchit peu ! A quelques exceptions près, ce sont surtout des fainéants qui négligent de s'informer. Quant aux déclarations d'intention, elles sont là, mais, comme le disait Greta Thunberg, maintenant, on attend des actes. Et le HuffPost explique pourquoi, avec le gouvernement Casteix, "on n'en prend pas le chemin".

La bande dessinée ci-dessous résume la situation : l'écologie attendra et on peut même dire que, de retard en retard, elle pourra attendre indéfiniment. L'illustration en est

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donnée par la loi autorisant à nouveau les néonicotinoïdes tueurs d'abeilles pour des raisons économiques, prétendument pour une durée limitée, mais qui pourrait être prolongée si les lobbies l'exigent. En avril, le Patronat exprimait déjà sa priorité à l'économie climaticide et demandait un autre retour en arrière, sous la forme d'un moratoire sur les mesures environnementales. On attendra donc pour tirer les leçons de la double crise sanitaire et économique et le monde d'après COVID pourrait bien être reporté aux calendes grecques.

Pour éponger cette "énooorme dette", il faudra travailler plus pour gagner moins, cela va sans dire ! Du côté du patronat, la tentation est grande de mettre à profit la double crise pour arracher de nouvelles "adaptations" du code du travail.

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Mais dans son ouvrage "capitalisme et idéologie" (page 764), Thomas Piketty l'énonce clairement : il n'y aura pas de résilience écologique sans résilience sociale : "Les défis inégalitaires et climatiques sont étroitement liés et ne pourront être résolus qu'ensemble. [...] Pour que celles-ci soient acceptables par le plus grand nombre, il est indispensable que les changements et efforts demandés soient répartis de la façon la plus juste possible". En France, si le Gouvernement ne renonce pas enfin à sa politique d'exonération fiscale en faveur des plus riches, toutes ses déclarations ne sont que du vent !

Et, en fin de compte, les "ayatollahs" sont-ils vraiment ceux qu'on pense ? Sont-ce les écologistes ou les lobbies qui cherchent à nous imposer envers et contre tout un modèle économique que l'on sait maintenant incompatible avec l'environnement, ou les entreprises qui, au moyen des tribunaux d'arbitrage prévus dans les accords commerciaux, cherchent à imposer leur loi aux gouvernements élus démocratiquement (car aux autres, elles ne le pourraient pas !), ou les chefs d'état qui traitent tout ce qui dérange leurs conceptions choses par un déni plus ou moins avoué ? Les idées de bon sens ont du mal à se faire entendre. Alors, à qui la faute si, dans la tête de quelques-uns, elles se radicalisent ?

 

 

 

 

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