Cherche médecin désespéremment

La médecine française a été jusqu'à récemment une des meilleures du monde : d'excellent niveau, avec un accès aux soins pour le plus grand nombre et des praticiens qui, par éthique, ne refusaient pas de patients. Avec la crise de l'hôpital public et l'apparition des déserts médicaux, c'est tout le système de santé qui menace de s'effondrer.

Sous la pression des personnels de l'hôpital public qui enchaînent les mouvements de grève, le Gouvernement a cru éteindre la contestation en lâchant un peu de lest : ni la rallonge budgétaire de 1,5 milliards d'euro, ni la promesse de reprendre une partie de la dette publique (10 milliards d'euro), ni les primes dérisoires accordées à une petite partie du personnel hospitalier et de façon très inégale,  ne s'attaquent réellement à la racine du mal : le premier ministre lui-même en dresse le constat : "Les personnels de santé n'en peuvent plus. Nous avons entendu leur colère, nous avons entendu leur épuisement. Nous avons entendu leur désarroi". Ce qui est extraordinaire, c'est qu'il faille des grèves dures pour que les politiques remplis de morgue et d'incompétence daignent, depuis leur tour d'ivoire, jeter un regard condescendant sur les manants qui s'agitent en bas. Et ceux-ci, par l'intermédiaire de leurs syndicats, répondent : "Les moyens annoncés sont très en deçà des besoins vitaux nécessaires, ne serait-ce que pour maintenir le fonctionnement actuel". Les commissions médicales de centres hospitaliers dénoncent une "menace de rupture de l'offre de soin en centre hospitalier".

cherchemedecin-2

Il n'y a pas que le secteur hospitalier qui est en tension : de plus en plus souvent à l'entrée des agglomérations, on voit pousser le genre de pancarte ci-dessus : de nombreuses communes manquent de médecins généralistes et sont prêtes à accorder des conditions avantageuses à qui voudrait bien s'installer sur leur territoire. Mais ces "déserts médicaux" n'épargnent plus aujourd'hui les villes, même à proximité des métropoles : pour le Point, l'Ile de France est le premier désert médical, avec à l'appui l'exemple d'une commune de 3500 habitants du sud des Yvelines, dont le maire cherche depuis plus d'un an un praticien pour remplacer un des médecins traitants. Le Monde rapporte une enquête d'UFC-que choisir qui nous apprend que 44% des médecins refusent de nouveaux patients et que 9% d'entre eux, avant de se décider, font passer aux clients qui les sollicitent ce qui, dans les entreprises, équivaudrait à un entretien d'embauche. Comme on pouvait s'y attendre, il y a de fortes disparités entre les départements et même entre les communes : l'enquête nous apprend que c'est dans les villes de 10000 à 100000 habitants que le refus est le plus fréquent (52% contre 34% pour les communes de moins de 10000 habitants et 33% dans celles de plus de 100000). Cela montre bien que les déserts médicaux ne sont pas l'apanage des campagnes profondes et que le fait d'habiter en ville ne garantit pas de trouver un médecin traitant.

Le motif le plus souvent invoqué pour un refus est le trop plein de patients, mais 14% d'entre eux évoque un prochain départ à la retraite. Cela annonce un déséquilibre dans la pyramide des âges, dont le numérus clausus qui a fait des épreuves de fin de la première année de médecine un concours, adopté pour des raisons à court terme d'équilibre de la sécurité sociale, est probablement responsable.

C'est tout le système d'accès aux soins qui se ferme en l'absence de médecin référent, comme l'explique Mattieu Escot d'UFC-que choisir : "c'est d'autant plus préoccupant que depuis 2004, le médecin traitant est la porte d'entrée dans le parcours de soin". Et, ajoutée au fait qu'il est de plus en plus difficile de trouver un médecin qui se déplace à domicile ou qui reçoive la nuit, cette situation va contribuer à encombrer la médecine d'urgence avec des patients qui n'en relèvent pas. C'est donc à juste titre que le personnel hospitalier doute de l'efficacité des mesures annoncées, car celles-ci n'attaquent pas le mal à la racine.

Le ministère de la santé le confirme : le premier responsable de ces ravages est le numérus clausus mentionné plus haut :  "De 1991 à l'année 2000, moins de 4.000 médecins ont été formés chaque année. Nous payons aujourd'hui le prix fort de ce manque d'anticipation à l'heure où le vieillissement de la population et l'augmentation des maladies chroniques deviennent des phénomènes de grande envergure". Il y a donc bien une pénurie de médecins, mais la fin du numérus clausus, qui entrera en vigueur dès 2020, ne commencera à produire ses effets que dans sept ans au mieux, durée minimale des études de médecine.

Alors que faire en attendant ? Le seul apport possible serait extérieur, en encourageant l'installation de médecins étrangers, mais ce serait un renforcement à la marge. Une autre approche serait d'alléger la charge de travail des médecins en codifiant les actes et prescriptions qui pourraient être assurés par des paramédicaux, comme en ce moment la vaccination contre la grippe qui peut être faite par les pharmaciens. Toutes les autres propositions contraignantes auxquelles il faudra peut-être venir un jour (limitations à l'installation dans les secteurs surmédicalisés comme cela se fait déjà avec les pharmaciens, obligation de donner un nombre d'années à définir à des secteurs déshérités, pourvoi de ces secteurs en fonction du classement) ne feront qu'atténuer un peu le déséquilibre, mais sans résoudre le problème de fond qui est celui de la pénurie de médecins. Voici comment le numérus clausus a généré un déséquilibre qui a insidieusement détruit la médecine à la française.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.