Lettre à monsieur de Romanet, président directeur général d'ADP

Les associations de lutte contre les nuisances aériennes ont lancé l'idée que chaque militant écrive à Augustin de Romanet, PDG D'ADP. Les associations invitent tous les opposants au T4 à faire de même.

Monsieur le Directeur

Quand j'ouvre mes fenêtres, je me crois revenu 40 ans en arrière : depuis que j'habite Montmorency, l'essor de l'aviation civile a profondément bouleversé l'environnement de la ville : de notre balcon, nous entendions passer, il y a seulement quelques semaines, au moins un avion toutes les deux minutes. ADP avait implicitement reconnu la nuisance infligée aux riverains, puisqu'elle avait lancé un programme d'isolation phonique des habitations à ses frais, dont nous avons profité. Mais, depuis le début du confinement, nous n'entendons plus d'avions, nous goutons un calme retrouvé et nous vous demandons de tout faire pour que cela dure.

Nous avons bien compris, au cours d'une réunion organisée par vos soins en fin d'année dernière sur l'extension T4 de l'aéroport, que les intérêts économiques passaient avant la santé des riverains, qui perdent, du fait des nuisances aériennes, 2 à 3 ans de vie en bonne santé. Nous avons alors constaté la langue de bois des orateurs : ils nous parlaient d'hypothétiques améliorations techniques qui réduiraient le bruit des avions, sans prendre en compte l'augmentation de 37% du trafic qui, au mieux, en réduirait à néant les effets ; d'arbres plantés en forêt de Montmorency à titre de compensation, sans préciser que l'effet de ces mesures commencerait, au mieux, si d'ici là le réchauffement climatique n'avait pas augmenté la fréquence des incendies de forêts, à être visible après plusieurs décennies ; de carburants issus du végétal, en oubliant que la culture de la "matière première" accaparerait les surfaces agricoles dont le pays a besoin pour l'alimentation ou provoquerait d'autres destructions de forêts. Mais ceci, vous le savez très bien.

En bref, ces arguments ont surtout montré que l'activité de transport aérien entendait accaparer un peu plus nos ressources naturelles, au détriment de tout autre besoin humain.  Les associations, ne supportant plus ces discours nébuleux, avaient alors manifesté leur mécontentement  en quittant la salle. En tant que militant, je les avais suivies, mais aussi en tant que médecin car cette prévalence des intérêts d'ADP par rapport aux impératifs de santé est pour moi aussi criminelle que le dépôt de produits toxiques dans les décharges de Côte d'Ivoire.  Je m'en étais exprimé devant un de vos collaborateurs qui tentait de nous convaincre de retourner écouter les orateurs. La crise sanitaire actuelle nous a révélé une autre donnée épidémiologique qui aggrave encore le bilan sanitaire de l'activité aérienne : la propagation d'un agent infectieux dans le monde entier par le biais de l'avion, tout comme, autrefois, les bateaux véhiculaient le bacille de Yersin (peste), mais à une échelle beaucoup plus importante maintenant du fait du nombre de passagers transportés.

A cela s'ajoute le fait qu'au cours d'une consultation publique lancée par les soins d'ADP, les garants ont  posé plusieurs questions importantes à l'adresse du Gouvernement qui a jugé bon de faire répondre par le lobby de la Direction Générale de l'Aviation Civile. Le citoyen que je suis a alors mesuré à quel point on se moquait de lui et a pris une décision personnelle : même si cela le prive de destinations qu'il aurait bien aimé visiter, il refuse désormais tout voyage aérien tant que persistera la menace du T4, suivant en cela la "honte de voler" des suédois et les préconisations de mouvements environnementaux tels que l'autrichien stayonground.

L'extension aéroportuaire va d'ailleurs s'ajouter prochainement à la liste déjà longue des grands travaux inutiles qui s'empilent depuis des décennies, car la crise de l'aviation civile est durable : si le Gouvernement œuvre financièrement pour la survie de notre compagnie nationale, on le voit mal logiquement accorder les mêmes faveurs aux compagnies low cost qui lui font une concurrence effrénée. Un grand nombre d'entre elles sont condamnées à disparaître et, avec elles, la concurrence déloyale qu'elles font au transport ferroviaire, favorisée par les avantages fiscaux dont bénéficient les compagnies à l'international et sur les vols intérieurs. Le ralentissement du secteur aérien est durable. Même en ne tenant aucun compte, comme le fait ADP, des impératifs environnementaux et de santé publique, la création d'un nouveau terminal est donc obsolète et doit être abandonnée.

Je vous prie de croire, monsieur le Directeur, à l'assurance de ma considération distinguée.

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