"la victoire des vaincus" : un décryptage de la révolte des Gilets Jaunes

Sous ce titre en forme de paradoxe, Edwy Plénel analyse les moteurs de la jacquerie des Gilets Jaunes. Née d'un sentiment d'injustice fiscale nourri par le favoritisme outrancier en faveur des plus riches, elle questionne aussi un absolutisme qui a marginalisé les corps intermédiaires avec l'aide d'une "chambre introuvable", en confrontant le présent au passé et en interrogeant l'avenir.

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Le mouvement des Gilets Jaunes, on peut dire que Macron l'a bien cherché : à une politique outrancièrement favorable aux plus fortunés, il a ajouté ce que n'avaient osé ni Sarkozy, ni Hollande : un mépris profond vis-à-vis d'un peuple rabaissé au rang d'une foule stupide, inculte et grossière, exprimé par le tombereau d'insultes qu'il nous a déversées sur la tête pendant les deux premières années de son quinquennat. Et, d'une autre façon, il continue puisque sa propagande grossière, appuyée sur les dégâts collatéraux causés par la présence des casseurs et sur les débordements xénophobes ou antisémites qui ont accompagné les manifestations, fait du mouvement des Gilets Jaunes une "ligue factieuse d’extrême droite", selon Edwy Plénel. L'apprenti sorcier de l'Elysée - justement défini par André Santini comme "instruit, mais pas intelligent"  se rend-il compte que sa gestion de la crise est "une fuite en avant irresponsable d'un pouvoir affolé qui, pour se légitimer, a choisi de jeter les Gilets Jaunes dans les bras de l'extrême droite" ?

A cette caricature grossière, Edwy Plénel oppose d'emblée dans son livre "l'authentique conscience politique qui traversait cette révolte spontanée". Né d'un sentiment d'injustice fiscale cristallisé par la réforme de l'ISF et la Flat Tax d'une part (alors que dans le même temps, on ponctionnait les retraités) et par les taxes sur un carburant dont beaucoup de français ont besoin pour aller travailler d'autre part, le mouvement s'est ensuite enrichi de la contestation d'un pouvoir absolu qu'on croyait d'un autre temps.

Edwy Plénel commente ce sentiment d'injustice fiscale dans le chapitre intitulé "la bataille de l'égalité" : C'est bien la question fiscale qui a servi de révélateur social : "Tout un peuple a compris que le pouvoir sorti des urnes en 2017 assumait sans vergogne une politique au bénéfice d'intérêts économiques socialement minoritaires".  Le résultat de cette politique fiscale a été analysé par l'observatoire des inégalités. Dans le même temps, le dernier rapport de l'OXFAM (2019) mentionne qu'en 2018, la fortune des milliardaires a augmenté de 12% tandis que la richesse de la moitié la plus pauvre de la population diminuait de 11%. Le phénomène est mondial, mais la France n'y échappe pas puisque, selon le même rapport, les 5% les plus riches ont capté 40% de la richesse nationale.
Aux gains substantiels pour les plus riches s'ajoute un "effet d'aubaine" pour les actionnaires : le livre nous apprend qu'en 2018, les groupes du CAC40 ont versé la moitié de leurs profits à leurs actionnaires ! Ces milliards confisqués par l'actionnariat ont retrouvé leur niveau d'avant 2008, ce qui montre que nous n'avons rien appris de la crise ! Des sommes qui ne sont pas investies dans les entreprises et qui "ne se retrouvent guère dans le financement de l'économie". Le président, qui a biaisé d'emblée  le "Grand" Débat en opposant des "lignes rouges", comme le refus de rétablir l'ISF, justifie celui-ci par la nécessité d'évaluer le résultat en 2020, alors que celui-ci est déjà sous nos yeux !

De ce constat à celui d'un déficit démocratique, il n'y a qu'un pas, franchi dès le chapitre sur la bataille des inégalités : logiquement; les Gilets Jaunes constatent que l'influence d'"élites" qui ont fait le choix court-termiste de "se sauver en abandonnant le monde à son sort" réduit la Démocratie à un vote tous les cinq ans, sans que, sur des questions essentielles comme la politique fiscale, les privatisations, etc. les citoyens n'aient leur mot à dire. Ce qu'ils disent donc, c'est qu' "une démocratie où le peuple souverain perd tout pouvoir une fois qu'il a voté [...] n'en est plus une". D'où la revendication essentielle, mais venue dans un deuxième temps, d'un contrôle par le peuple des décisions politiques. Cette revendication a pris la forme du Référendum d'Initiative Populaire, qui a été l'expression unanime d'un mouvement qui veut reprendre en main un destin dont les institutions refusent le contrôle citoyen.

Les conditions dans lesquelles a été organisé le grand débat national sont l'illustration même de ces carences : un débat cadré contre tout bon sens par le Président lui-même, qui refuse que soient discutées les questions posées par les Gilets Jaunes, un encadrement ministériel, des conclusions tirées par le Président lui-même qui semble dire : "débattons tous ensemble de la ligne que j'ai décidé tout seul de ne pas changer". Là encore, on dirait que Macron s'adresse à des demeurés incultes ! Espérons que les citoyens sauront lui rappeler que le niveau d'instruction n'a plus rien à voir avec ce qu'il était sous Louis XIV.

Car il s'agit bien d'une dérive vers la monarchie de droit divin, limitée dans le temps pour l'instant jusqu'à ce qu'un éventuel coup d'état du 18 brumaire ou du 2 décembre porte son instigateur au pouvoir absolu. L'auteur rappelle que les tentatives de coup d'état réussies (les deux Napoléon) ou avortées (les généraux Boulanger et Mac Mahon) font partie de notre histoire. Avec les institutions de la cinquième République qui, dès l'origine, font du Président l'unique pivot de toute la vie politique, l'unique et fragile rempart est le Parlement qui peut voter une motion de censure, prérogative théorique car jamais utilisée sous la cinquième République. En outre, la réduction du mandat présidentiel à cinq ans a paradoxalement renforcé le pouvoir de l’Élysée, en faisant coïncider le calendrier des élections présidentielles avec celui des législatives, éliminant tout risque que la politique du Gouvernement soit désavouée par le peuple au cours d'une législature, comme cela peut être le cas aux États-Unis avec les élections de mi-mandat. Il y a donc longtemps que le Parlement n'exerce plus aucun contrôle sur la politique voulue par le Président. Au contraire, il s'est laissé déposséder de son pouvoir par l'usage abusif du 49-3 sous Hollande et des ordonnances de Macron.

Favorisée par ce manque de contrôle effectif, la dérive autoritaire est partout, dans les lois, dans les faits et dans les esprits.
Les procédures de l'état d'urgence, mis en place par Hollande et pérennisé par Macron, ouvre la voie à une "violence répressive" inédite depuis mai 68, le gouvernement se vantant lui-même de 5600 gardes à vues et 1000 condamnations, auxquelles s'ajoutent les 2000 blessés, dont 100 graves parmi les manifestants . Cette volonté de répression s'illustre aussi par l'emploi d'armes considérées ailleurs comme des armes de guerre et un journaliste du Monde n'hésite pas à qualifier ce type de répression comme "déshonneur à la française".
L'affaire Benalla, qui n'aurait pu être qu'un simple fait divers, est devenue une affaire d'état en raison du soutien qu'a apporté l’Élysée à l'apprenti barbouze.
Le maintien arbitraire de Gilets Jaunes en garde à vue a été ordonné par le procureur Heitz pour qu'ils ne retournent pas grossir des rangs des manifestants, au mépris du droit à s'exprimer par la manifestation.
Une perquisition à Médiapart, qui a été ordonnée en toute illégalité, marque une volonté de la justice de s'attaquer au secret des sources.
Un ancien patron de la police nationale préconise d'interdire les manifestations de Gilets Jaunes. Un ancien ministre de l'Education Nationale a même été jusqu'à déclarer : "On a la quatrième armée du monde. Elle est capable de mettre fin à toutes ces saloperies". Tout cela, malgré les simagrées d'un grand débat instauré pour répondre à la crise des Gilets Jaunes, mais aux règles dictées par le pouvoir, est le signe d'une démocratie illusoire, qui n'a qu'un pas à franchir pour devenir une dictature formelle.

Selon l'archevêque brésilien Helder Camara (1909-1999), il existe une violence institutionnelle, "celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d'hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés". A celle-ci, seule la violence révolutionnaire peut répondre, car il s'agit de s'attaquer aux institutions, comme l'ont fait les insurrections de 1789, 1830, 1848, ainsi que la commune de Paris. L'histoire montre ainsi que la situation actuelle n'est pas à prendre à la légère, car il peut très bien en résulter une guerre civile qui sera le résultat du troisième type de violence, la violence répressive dont nous avons parlé plus haut, qui est le fait d'une classe dominante dont les repères sont menacés par la floraison des contestations sociales qui se multiplient depuis le début de l'année.

Car il faut considérer les Gilets Jaunes comme l'une des expressions d'une contestation massive : Nicolas Hulot, au moment de sa démission, commentait : "on s'évertue à entretenir un modèle économique responsable de tous les désordres climatiques". Cette déclaration soulignait la convergence des divers mouvements de contestation qui font aujourd'hui l'actualité sociale et politique : à côté des Gilets Jaunes qui expriment l'exigence de justice sociale, "l'affaire du siècle", visant à obliger par voie judiciaire le Gouvernement à tenir les engagements de la COP21 et les "marches pour le climat" où la jeunesse revendique un avenir qui ne soit pas compromis par les altérations climatiques. Ces mouvements sont une opposition à "un vieux monde politique qui se meurt sous nos yeux", mais le nouveau naîtra-t-il a temps pour éviter les catastrophes ? Au moins, la victoire de tous ces mouvements convergents est-elle d'avoir porté ces questions sur la place publique. Pour la suite, il faut s'en remettre à cette phrase de Bertolt Brecht : "qui se bat peut perdre ; qui ne se bat pas à déjà perdu".

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