France, on brade ton industrie

Dans un article du Monde (29 Aout), l'ancien ministre Arnaud Montebourg évoque la vente d'Alstom Énergie à General Electrics (2015) en ces termes : "J'ai vécu au cœur de l'état la trahison d'Alstom Énergie, vendu par ses dirigeants corrompus (selon la justice américaine) à General Electrics. [...] Il ne s'est pas trouvé un président ou un premier ministre pour m'autoriser à bloquer cette manœuvre, alors que mon équipe et moi-même avions forgé les armes pour précisément pouvoir dire non : le fameux décret qui soumettait l'investissement étranger au contrôle du gouvernement dans sept secteurs stratégiques".

Ces accusations de corruption sont aussi étayées par un article de FranceTV info, qui fait état de la déclaration d'un cadre dirigeant, à qui l'opération est restée en travers de la gorge : "Au sein de l’état-major d’Alstom, tout le monde sait parfaitement que les poursuites judiciaires engagées aux États-Unis contre Alstom ont joué un rôle déterminant dans le choix de vendre la branche énergie. Ces poursuites expliquent tout. C’est un secret de Polichinelle". Et le bonus de 4 millions d'euro octroyé à Patrick Kron consécutivement à la vente d'Alstom Énergie ? Plus un dirigeant nuit à son entreprise, plus il peut prétendre être récompensé. A moins qu'il ne s'agisse des trente deniers de Judas !!!

Mais cette vente aux américains d'un de nos fleurons industriels n'est que le début d'une longue suite de renoncements  : un an après, a lieu la vente à Siemens d'un autre pilier de la transition énergétique : AREVA, en difficulté financière, cède sa filiale Aldwen (éolien off-shore) à Siemens. Ces deux ventes sonnent le glas d'une des grandes ambitions de l'industrie française : devenir leader en matière d'industrie éolienne off-shore.

Arnaud Montebourg dresse le catalogue de cette vente à la découpe de l'industrie française : Alcatel vendu au finlandais Nokia, Lafarge, absorbé par le suisse Holcim, STX, vendu à l'italien Ficantieri, Technip, un autre géant de l'énergie passant sous contrôle du texan FMC. Le scénario Alstom Énergie  pourrait même s'appliquer à Airbus, aussi impliqué dans une affaire de corruption. Le bradage de l'aéroport de Toulouse-Blagnac dans des conditions qui mettent un groupe chinois en position d'actionnaire majoritaire de fait a été l’œuvre directe d'Emmanuel Macron, alors ministre des finances. Il commente : "il y a un point commun à tous ces dossiers : l'état disposait du pouvoir juridique d'empêcher la vente et pouvait, à tout coup, faire autrement. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il ne l'a pas voulu".

Devant les salariés d'Alstom-Valenciennes, à juste titre inquiets pour leur avenir, Bruno Lemaire justifie l'opération par la nécessité de créer un géant européen, tout en se voulant rassurant  : il s'agit d'un "mariage d'égal à égal", ce qui n'est pas crédible lorsqu'on sait que les allemands détiendront 50% du capital et que leur participation est encore appelée à augmenter. Quand il prétend qu'il n'y a pas de risque pour l'emploi, qu'aucun salarié ne sera licencié, qu'aucun site Alstom ne sera fermé sur le territoire français, il oublie seulement que ce sont les actionnaires qui  décident et que sans la présence de l'état parmi eux, ils auront les mains totalement libres. On a d'ailleurs déjà entendu ce genre de promesse : le rachat d'Alstom Énergie devait être assorti de la création de mille emplois en France, il en a, au contraire, détruit. Nokia ne tient pas non plus ses engagements sur l'emploi. L’État ne manifeste aucune volonté d'obliger ces entreprises à tenir leurs engagements, ce qui montre bien que l'emploi n'est pas sa priorité. Ainsi, lorsque le ministre cherche à minimiser les conséquences du rachat sur l'emploi, les syndicats ont quelque raison de ne pas le croire sur parole, d'autant plus que la durée de validité de cet engagement est de quatre ans.

Monsieur Lemaire assume l'immobilisme de l’État en déclarant que celui-ci n'a pas pour vocation de diriger les entreprises. Mais il a, par contre, celle de définir et d'appliquer une politique industrielle digne de ce nom : croit-il réellement que le président des États-Unis, tout ultralibéral qu'il soit, resterait les bras croisés devant le passage sous contrôle étranger d'une industrie stratégique ?

 

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