Le brexit à travers la presse britannique

Les négociations avec l'Union Européenne sont au point mort. Theresa May ne peut réunir de majorité parlementaire sur aucun des points de négociation. selon les sondages, un nouveau référendum donnerait un résultat différent. Mais, ce que révèle la synthèse de la presse britannique que nous faisons ici, c'est un "bateau ivre" ,balloté au gré des vents et dont le gouvernail a été brisé.

"La farce n'a que trop duré", fulmine le journaliste eurosceptique Gérald Warner sur le site "Reaction", oubliant que ce sont les britanniques eux-mêmes qui sont à l'origine de cette "farce". Il fustige la facture de 45 milliards d'euro acceptée par la première ministre britannique et parle de "capitulation". Ce règlement est pourtant parfaitement légitime et est analogue à ce qui se passe dans une copropriété dont un des propriétaires décide de vendre son appartement : les dépenses qui ont été votées avant la vente restent à sa charge. De la même manière, cette facture correspond aux engagements pris par le Royaume-Uni avant qu'il ne décide de faire sécession.
Il y a aussi "l'affaire bidon de la frontière irlandaise qu'il aurait fallu des le premier jour balayer d'un grand éclat de rire". C'est oublier que ce sont les irlandais du Nord eux-mêmes qui ne veulent pas du rétablissement d'une frontière, en accord sur ce point avec les citoyens de la république d'Irlande. Que Bruxelles ne soit pas décidé à aller contre les intérêts d'un de ses membres pour donner satisfaction à un pays qui ne veut plus de l'Europe, c'est une chose tout à fait logique dont il convient de se féliciter. Mais, pour Gérald Warner, il faudrait en plus que ce soit les européens qui se plient aux exigences du Royaume-Uni et saucissonnent au seul profit de celui-ci le Marché Unique qui est l'épine dorsale des relations européennes. Pourquoi Bruxelles devrait-elle l'accepter ? Celui là même qui fustige "l'arrogance de la Nomenklatura" bruxelloise ferait bien de se regarder dans un miroir.
Theresa May, dit-il, a "trahi le Royaume-Uni, ceux qui l'ont soutenue et le système de démocratie parlementaire". Là, on nage en plein délire. D'abord parce qu'il faut croire que la détermination des citoyens à mener à bien le Brexit n'était pas si forte puisque, comme nous allons le voir maintenant, ils n'ont pas été capables de lui assurer une majorité parlementaire pour mener à bien les négociations et qu'aujourd'hui les sondages montrent que le Brexit ne rassemblerait pas la majorité des électeurs . Quant à la "démocratie parlementaire", ce n'est pas Theresa May qui l'a trahie, mais bien David Cameron lorsqu'il a décidé, à l'encontre de toutes les traditions britanniques qui reposent sur le pouvoir parlementaire, d'organiser ce référendum sur le Brexit.

A côté des rêves délirants d'un Brexiteur acharné, il y a la réalité qui est le quotidien de Theresa May :
D'abord un parlement qui menace à tout moment de la lâcher : l'hebdomadaire Courrier International en énumère  les composantes :
il y a d'abord, autour de Boris Johnson, les "brexiteurs" durs qui ne veulent conserver aucune des règles communes avec l'Europe et refusent de rester dans l'Union Douanière.
Les nord-irlandais du DUP refusent tout accord qui compromettrait leur appartenance au Royaume-Uni. Ils refusent donc tout maintien de l'Ulster dans l'Union Douanière, mais également le rétablissement d'une frontière douanière avec la République Irlandaise.
Les travaillistes ne font pas partie du simulacre de majorité soutenant Downing Street, car ils n'ont qu'un seul but : provoquer des élections anticipées afin d'éliminer Theresa May. A défaut, ils se contenteraient d'un nouveau référendum.
Les partisans d'un nouveau référendum, qui n'apporteront leur soutien qu'à cette option.
Il n'est donc pas étonnant que le Times constate "qu'aucune majorité ne se dégage sur quoi que ce soit" : ni le maintien dans le Marché Unique "à la norvégienne"qui priverait la Grande-Bretagne de la possibilité de conclure des accords commerciaux bilatéraux tout en lui retirant la possibilité de peser sur les décisions de l'Union, ni le plan Chequers, de surcroît refusé par l'Union, ni d'un accord de libre-échange "à la canadienne", ni sur la tenue de nouvelles élections. Le quotidien conclut : "Alors, si on ne veut pas voir le pays arriver à la fin de mars 2019 en continuant à discuter pendant qu'il passe par dessus bord, il va falloir que quelqu'un fasse quelque chose. C'est cet état de fait et rien d'autre qui peut encore provoquer un deuxième référendum". 

Le journal pro-Brexit Daily Telegraph rappelle que le référendum de 2016 n'était pas le premier, mais le second : il y avait déjà eu un précédent en 1975 sur la question du maintien dans la Communauté Européenne (déjà !). Margaret Thatcher, alors dans l'opposition, s'était livrée à une critique de cette forme de démocratie directe et à la notion de "plein consentement du peuple" qui lui était attachée. Rappelons qu'en Grande Bretagne, il n'y a pas de constitution écrite et que la tradition et les usages sont parlementaires. Pour le journal, le référendum de 2016 constituait une rupture avec cette tradition qu'il ne faut pas renouveler.
Mais encore faudrait-il que le parlement soit en mesure de contrôler quelque chose et nous avons vu que ce n'est pas le cas. De plus, un des arguments en faveur d'un nouveau référendum est que celui de 2016, en raison de la carence de l'information sur les conséquences du Brexit et des manipulations des partis brexiteurs via Cambridge Analytica, n'était rien moins que démocratique. La pratique du référendum ne constitue donc en rien une garantie de démocratie mais, avec un parlement incapable d'assurer des décisions cohérentes, il n'existe que deux options possibles : soit provoquer des élections anticipées en espérant que cette fois-ci, se dégagerait une majorité claire, soit organiser un nouveau référendum. Et au moins, cette fois-ci, les électeurs décideraient en pleine connaissance de cause de ce qu'il convient de faire. Mais, quelque soit l'option choisie, elle se heurte à une contrainte de temps : la mise en œuvre du Brexit fin mars 2019, qui impose la nécessité de clore les négociations à la fin de l'année.

Pour un calendrier, cinq scénarios possibles, rappelle le Courrier International.
La conclusion d'un accord avant la fin de l'année.
Mais son entrée en vigueur est soumise à l'adoption par le parlement britannique, les 27 parlements de l'Union et le parlement européen. Même en cas d'issue favorable des négociations, la route est encore longue jusqu'à la porte de sortie.
L'option "référendaire", imposé par l'incapacité du Parlement à trancher. Ce nouveau référendum pourrait porter soit sur l'éventuel accord qui aurait été trouvé, soit sur sur le maintien dans l'Union Européenne.
La mise en place d'une période de transition, pendant laquelle Londres et Bruxelles discuteraient d'un nouvel accord commercial qui, du point de vue des européens, ne pourrait être que le maintien dans le marché unique avec les contraintes qu'il impose, mais sans que le Royaume ait encore son mot à dire dans les processus de décision.
Le "No Deal" qui entraînerait la sortie de l'Union sans période de transition. Le Royaume Uni se retrouverait donc soumis aux seules règles de l'OMC en matière de commerce international.
Un vote de défiance du Parlement qui pousserait Theresa May vers la sortie. On ne sait quelles seraient les options de son successeur, mais là encore, il semble bien tard pour renverser le cours des négociations.

Le vote en faveur du Brexit a provoqué un cataclysme qui a déjà rendu inopérantes les institutions britanniques. Le Royaume Uni est aujourd'hui à l'image d'un bateau ayant une avarie de gouvernail, qui erre au gré des vents sur une mer déchainée et dont nul ne sait sur quel rivage il va s'échouer. A moins qu'il ne sombre, car il n'est pas exclu que les forces centrifuges qui pousseraient l’Écosse et l'Ulster vers la sécession soient déjà en œuvre. Non, décidément, en optant pour le Brexit, les électeurs britanniques n'ont pas mesuré les conséquences.

Cette synthèse a été réalisée à partir des articles parus dans le Courrier International du 25 au 31 Octobre

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