Erdogan contre Macron, mais surtout contre Atatürk

Cela va jusqu'au rappel de l'ambassadeur de France à Ankara. Erdogan a multiplié les insultes contre son homologue français : en cause, un catalogue de griefs allant de la question religieuse aux différentes prises de position dans les conflits qui secouent la région : Libye, Syrie, Arménie. Mais c'est aussi l'héritage de Kemal Atatürk qui est remis en cause dans son propre pays.

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Lorsque vous refermez une biographie de Kemal Atatürk, vous en êtes arrivés à la conclusion qu'il s'agit d'un des plus grands hommes d'état du 20ème siècle : d'abord officier ayant activement participé à la campagne des Dardanelles qui a été un désastre pour la France et la Grande-Bretagne, il prend le pouvoir après la défaite de 1918. Pendant les quelques années où il est au sommet de l’État turc, il gagne d'abord une guerre contre les grecs, puis entreprend de nombreuses réformes qui feront entrer son pays dans la modernité : fermement opposé à la suprématie de l'islam, il instaure la laïcité dans son pays bien que la religion de Mahomet concerne 95%  des turcs ; il entreprend l'alphabétisation du pays, il crée un état civil, il crée des institutions démocratiques et accorde le droit de vote aux femmes, onze ans avant la France. Sans lui, la Turquie aurait pu tomber dans les filets colonisateurs des puissances occidentales et subir le sort qui a été celui du Liban, de la Syrie, de la Palestine et de l'Iran. Grâce à lui, les turcs restent maîtres chez eux et le pays lui en est reconnaissant : dans beaucoup de villes et de villages, il y a une statue ou un buste de Kemal Atatürk.

Pourtant, la pratique de la laïcité à la turque a de quoi surprendre les français : les imams sont payés par l’État. Si vous manifestiez, il y a quelques années, votre surprise face à un guide touristique turc, il vous opposait le concordat de Napoléon qui s'applique toujours en Alsace et vous étiez bien obligé de convenir qu'il s'agissait d'une anomalie. Il vous expliquait ensuite que la dépendance des imams à l'état est sous conditions : s'ils prêchent la guerre sainte, ils sont "remerciés". Alors vous réalisiez que la notion de laïcité dans un pays où la quasi-totalité des citoyens pratiquent une religion donnée ne peut pas reposer sur les mêmes bases que dans un pays comme la France, où le paysage religieux est beaucoup plus bigarré.

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C'est cet héritage de Kemal Atatürk qu'Erdogan s’acharne à détruire méticuleusement : il étouffe toute velléité d'opposition en emprisonnant les journalistes et, sous son règne, la liberté de la presse se réduit comme peau de chagrin. La restitution au culte musulman d'un joyau de l'époque byzantine - la basilique Sainte Sophie - proclame la prééminence de l'Islam jusqu'à l'étape suivante : lui redonner un statut de religion d'état. Mais, bien plus - et c'est à la racine de son différend avec Macron - il critique les prises de positions de ce dernier : d'abord, concernant les réponses à la radicalisation de certains éléments islamistes : il apparaît pourtant normal qu'on cherche à s'en défendre, surtout quand un professeur d'histoire est décapité en pleine rue pour avoir commis le "crime" de montrer des caricatures de Mahomet à ses élèves. Mais le Président turc se pose aujourd'hui en défenseur de l'Islam dont il fait l'idéologie nécessaire à tout dictateur désireux d'asseoir son pouvoir. Aussi se déclare-t-il opposé à toute tentative de contrôler la radicalité islamiste, préconisant "des examens de santé mentale" pour son homologue français. Ce dernier rappelle son ambassadeur pour signifier à Erdogan que "l'outrance et la grossièreté ne sont pas une méthode". Heureusement, nous ne sommes plus à une époque où un coup de chasse-mouche porté à un ambassadeur de France, où une dépêche d'Ems dont on a du mal à discerner aujourd'hui l'insolence, suffisait à provoquer une guerre.

La Turquie d'Erdogan est également habitée par un rêve de restauration de l'empire ottoman, qui incite le dictateur à placer ses pions sur l'échiquier régional : d'abord par l'implication militaire de cette nouvelle Sublime Porte dans les conflits de Syrie et de Libye - autre pomme de discorde avec la France - et aussi par son soutien à l’Azerbaïdjan dans le conflit qui l'oppose actuellement à l'Arménie. L'activité de la marine turque dans les eaux grecques et chypriotes est également un sujet qui devrait concerner l'Europe, mais aussi l'OTAN dont font partie à la fois la Grèce et la Turquie. Mais Erdogan bénéficie de la passivité de Donald Trump, qui lui voue même une certaine sympathie.

Après les attentats de Nice, les déclarations de Charles Michel, président du Conseil Européen et Ursula van der Leyen, présidente de la commission expriment la solidarité et le soutien à la France. Angela Merkel qualifie de "diffamatoires" et "inacceptables" les propos d'Erdogan sur le président français. Quant à la Turquie, une des causes de son ressentiment envers Emmanuel Macron vient de la loi en préparation contre le séparatisme musulman, incluant notamment la formation d'imams français, car cette loi devrait l'empêcher de placer ses pions turcophones et ainsi contrecarrer sa politique de radicalisation de l'islam. Sa condamnation hypocrite des attentats de Nice, ainsi que l'appel au boycott des produits français formulés en Turquie et en Arabie Saoudite font classer ces deux pays dans la catégorie  des pompiers pyromanes.

On ne peut pourtant pas dire que la popularité d'Erdogan dans son propre pays soit à son zénith : le signe avant-coureur de cette perte d'aura a été la perte de la mairie d'Istamboul au profit d'un rival potentiel à la prochaine élection présidentielle.. Bien plus, sa "révolution culturelle" survient dans un pays où l'économie est délabrée, où l'inflation bat des records ; Le Monde ajoute que selon un sondage publié le 2 octobre, il ne sortirait pas vainqueur d'une élection anticipée. C'est dans l'ADN de tous les dictateurs de détourner l'attention de son peuple vers un ennemi imaginaire. Et les expériences du passé démontrent que cela peut réussir.

 

 

 

 

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