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Billet de blog 31 mai 2018

Brexit : la valse-hésitation de Theresa May

La Grande Bretagne n'est qu'au début des problèmes générés par le brexit. Problèmes économiques et sociaux en premier lieu, mais également menace sur l'unité du Royaume-Uni. Madame May demande un nouveau report avec une date équivalente aux calendes grecques, ce qui provoque l'exaspération des autorités européennes et une réplique cinglante de Michel Barnier.

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La Grande Bretagne est en train de payer son brexit au prix fort : le vote de sortie de l'Union Européenne a couté deux points de croissance potentielle par rapport aux estimations de 2016. La dépréciation de la livre entraîne une inflation qui grignote le pouvoir d'achat des britanniques. La faiblesse de la productivité et le manque d'investissements contribuent également à ralentir l'économie. Le gouverneur de la banque centrale estime que la sortie de l'Union Européenne, avant même qu'elle soit effective, a déjà couté l'équivalent de 1000 euro à chaque ménage britannique. Selon les organismes de la banque centrale, il faut s'attendre à un résultats pire en 2019.

Bien sur, Downing Street et  les partisans du Brexit tentent de minimiser la portée de ces résultats : le chômage "serait au plus bas depuis 1975", mais cette comparaison n'a aucune pertinence,  car, à cette époque, les contrats zéro heures, qui permettent de ne pas inclure dans les statistiques du chômage ceux qui en "bénéficient", n'existaient pas encore. Le salaire réel des britanniques serait en progression, sans qu'il soit fourni d'éléments chiffrés permettant d'étayer ce point. Même l'apprenti sorcier bousilleur Cameron, à l'origine d'un référendum mis en place pour des raisons électoralistes, déclare : "c'est une erreur, pas un désastre". Comment ose-t-il encore parler et que lui faudrait-il de plus pour qu'à ses yeux, la situation soit désastreuse !

Car il y a un point crucial dont les politiques, et à plus forte raison les électeurs ont découvert les implications après le vote : la question de la frontière irlandaise, que plusieurs journaux en Europe ont qualifié de "quadrature du cercle", en référence à ce problème que des générations de mathématiciens ont tenté de résoudre jusqu'à ce que l'un d'eux démontre que c'était impossible. L'alternative est la suivante : l'établissement d'une "frontière dure" soit entre l'Ulster et la république d'Irlande, soit entre l'Ulster et l’Écosse. Aujourd'hui, la circulation des marchandises et des personnes est libre entre les deux Irlande, comme elle l'est dans le reste de l'Union. L'une ou l'autre "solution" menacent l'unité du Royaume-Uni, car, selon un sondage mentionné récemment (30 mai 2018) par le Monde, 69% des irlandais du nord veulent rester dans l'Union et 48% d'entre eux seraient prêts à voter pour une réunification de leur ile. La deuxième "solution" entraînerait une sécession de fait, sans qu'il soit nécessaire d'organiser un référendum en Ulster. Et si, comme ils l'ont fait jusqu'à maintenant, les anglais voulaient à n'importe quel prix maintenir leur présence en Irlande, ce sont les 20 ans de paix obtenus par l'accord du vendredi saint qui seraient en péril. Jamais une situation ne s'est montrée aussi inmaîtrisable, car il faut, en outre, rappeler que les deux composantes du Royaume-Uni Ulster et Ecosse ont voté majoritairement contre le Brexit. Et au cas où un référendum consacrerait la réunification de l'Irlande et la sécession de l'Ulster, la contagion  pourrait aussi gagner l’Écosse. Cette menace de démembrement rend illusoire l'optimisme de Theresa May, qui veut encore croire à un royaume "fort et uni" après le passage du Brexit.

Cette "quadrature du cercle", on la doit aussi à la courte majorité de Theresa May, qui inclut une formation politique d'Irlande du Nord ouvertement hostile à une frontière entre l'Ulster et le reste du Royaume-Uni. Sans l'appui des députés nord-irlandais du DUP, madame May perd sa majorité. Et, de façon inattendue, le résultat du référendum pour la légalisation de l'avortement pourrait encore lui compliquer les choses. C'est probablement la raison pour laquelle Downing Street cherche à gagner du temps, sans, au demeurant, se rendre compte que plus cette situation de transition se prolonge, plus elle devient explosive : après avoir négocié la date limite du Brexit à fin 2019, madame May demande aujourd'hui son report à 2023.

La confusion sur le sujet de la frontière irlandaise est telle que les différentes composantes politiques de la vie britannique proposent des solutions toutes jugées plus "fantaisistes" les unes que les autres par Bruxelles. Comme le Royaume-Uni peine lui même à définir ce qu'il veut - mais le peut-il devant "la quadrature du cercle" ? -  les discussions à Bruxelles s'enlisent et Michel Barnier, le négociateur européen - commente : "une négociation ne peut pas être une partie de cache-cache. Pour négocier de façon efficace, vous devez savoir ce que l'autre partie veut".

Mais le fait d'être enlisé dans les discussions sur la frontière irlandaise n'empêche pas les anglais de formuler des exigences exorbitantes, comme ils l'ont d'ailleurs toujours fait. Londres n'est pas prête du tout à assumer les conséquences du Brexit et exige d'être traitée quasiment comme un état membre, mais bien sûr sans les contraintes qui vont avec. Le Monde cite l'exemple du programme européen de radionavigation Galileo, dont les anglais continuent de réclamer l'accès, ce qui leur donnerait le droit de couper les signaux en cas d'urgence. L'Europe refuse, en arguant du fait que "Londres disposerait d'informations que même les états membres n'ont pas".

Ce qui est clair, c'est que les britanniques ne sont pas décidés à assumer les conséquences de leurs choix, mais entendent que ce soit l'Union qui le fasse. Lorsque madame May propose de maintenir l'Union Douanière jusqu'en 2023, Michel Barnier rétorque : "le Royaume-Uni doit s'abstenir de proposer des modèles de coopération qui recréent de l'extérieur les avantages du système commun de régulation".

L'accès de la Grande Bretagne au marché unique est donc loin d'être acquis, car on se dirige plutôt vers un "No Deal". Pour compenser cette perte, les eurosceptiques parlent de se tourner vers le Commonwealth. Idée séduisante à première vue, car la plupart des 52 états du Commonwealth sont des pays développés ou des nations émergentes à fort potentiel d'investissement. Mais la Grande Bretagne ne fera pas plus ce quelle veut avec ses anciennes colonies qu'avec l'Union. Un universitaire rappelle : " On sous-entend que la substitution est possible entre l'UE et le Commonwealth, mais ce dernier n'est pas un marché unique, donc il faut procéder à des accords bilatéraux. Il n'est pas possible de négocier un rapprochement économique global avec 52 États disparates, dont beaucoup sont, il faut le rappeler, des micro-États".  De plus, le "Hard Brexit" qui se profile priverait ces états d'une tête de pont vers le marché unique de 450 millions de consommateurs, à comparer aux  60 millions du marché britannique. Enfin, des nations comme l'Australie et la Nouvelle Zélande ont plutôt intérêt à négocier avec la France, seul pays encore fortement présent dans le pacifique sud et qui pourrait leur ouvrir davantage les portes de l'Europe qui sont en train de se refermer pour les britanniques.

Et puis il y a les États-Unis, mais Theresa May peut-elle fonder une politique de libre échange sur une planche pourrie comme Donald Trump, qui ne rêve que de protectionisme ? Quoi qu'il en soit, la fermeté de Michel Barnier est la bienvenue, car on ne peut accepter que la Grande Bretagne devienne le cheval de Troie de produits venus d'ailleurs et c'est pour cela qu'il faut lui refuser l'accès au marché unique.

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