Les nouvelles bombes à retardement de la finance

Depuis 1929, toutes les crises financières majeures nous viennent des États-Unis, dues à l'éclatement de bulles financières. Celle de 2008 était liée aux défauts de paiement dans l'immobilier dont l'ampleur a fait chuter le prix des habitations saisies par les banques. La prochaine, annoncée depuis plusieurs années, pourrait être une crise "multibulles".

Les prêts automobiles
La baisse des cours du pétrole, les taux bas et les facilités octroyées par les banques ont dynamisé les ventes du secteur automobile, ainsi que les emprunts qui accompagnent ces ventes. Fin 2015, la FED évaluait les prêts bancaires liés à ce secteur à 1060 milliards d'euro (aujourd'hui plus de 1200 milliards). Ce qui rend cette dette explosive, c'est que ces prêts sont octroyés sans conditions de ressources, mais avec des taux très élevés pour les budgets les plus précaires. Ils présentent donc une certaine analogie avec les subprimes de 2008, comme l'évoque le nom de subprime auto loans  que leur ont donné les banquiers. Ceux-ci, qui n'ont tiré aucune leçon de la crise de 2008, ont titrisé ces dettes afin de les redistribuer aux "investisseurs" sous la forme de produits financiers. Ces nouvelles subprimes, selon l'agence de notation Fitch, étaient évaluées en 2016 à 220 milliards de dollars et cette bulle peut, elle aussi, éclater d'un jour à l'autre.

Les schistes
En 2016, la dégringolade des cours du brut faisait apparaître une nouvelle bulle spéculative :  au dessous de 60 dollars le baril, la rentabilité des compagnies d'extraction n'est plus assurée et au cours de cette période, ce ne sont pas moins de 42 de ces compagnies qui ont mis la clé sous la porte, laissant une dette cumulée de 17 milliards d'euro, ce qui a conduit la banque JP Morgan à augmenter de 60% les provisions pour couvrir le risque du secteur de l'énergie. Les compagnies qui exploitent les gaz de schiste sont particulièrement vulnérables, car la production se réduit très rapidement, obligeant à des investissements renouvelés pour trouver d'autres gisements. Et pourtant, les banques se sont lancées dans une véritable "course à l'or noir" En 2015, selon un cabinet privé,  Le risque d'éclatement de cette bulle est loin d'être écarté, avec un cours du baril qui est aujourd'hui de 58 dollars.

Les cartes de crédit
"Les utilisateurs de cartes de crédit reviennent à leurs mauvaises habitudes pré-crise", déclare un commentateur en 2016. En effet, sur le seul quatrième trimestre 2015, le montant de cette dette a grimpé de près de 60 milliards, ce qui ne s'était pas vu depuis la crise des subprimes. En 2015, le montant de cette dette était de plus de 900 milliards de dollars (aujourd'hui 1044 milliards). En 2016, sur 40 millions d'emprunteurs, 8 millions environ étaient insolvables et, selon les projections, ce nombre pourrait passer à 15 millions en 2023. Chaque débiteur doit faire face à une dette de près de 8000 euro, qu'il continue à alimenter par de nouveaux achats, jusqu'à atteindre le seuil d'insolvabilité qui n'est que 500 dollars plus élevé que la moyenne mentionnée .

Les prêts étudiants
Parmi les prêts accordés par les banques, on pourrait penser que les prêts étudiants sont les plus risqués : ils misent sur une réussite incertaine des études et sur un succès professionnel qui l'est tout autant. Pourtant c'est le poste de crédit qui est le plus élevé.   La raison en est que ces prêts sont financés à 85% par l’État, mais distribués par les banques, qui n'ont donc aucune raison d'y mettre un frein. A la charge de l’État, il y a les intérêts de ces prêts qui pourraient doubler prochainement, car en analogie avec la crise des subprimes, les intérêts sont variables. Comme on peut s'y attendre, les solutions proposées diffèrent, les républicains proposant de prendre les 6 milliards qu'ils vont devoir trouver sur le système de santé, les démocrates d'augmenter les impôts les plus riches. Il y a aussi Bernie Sanders, qui propose d'annuler toutes les dettes étudiantes - publiques et privées -. Médiapart explique pourquoi cette mesure est faisable et précise même qu'elle aurait des effets bénéfiques sur le PIB.
Sur les 15% constituant la partie "privée" de ces prêts, les taux d'intérêt pourraient monter jusqu'à 10%, causant l'insolvabilité du débiteur par le même mécanisme que la crise de 2008.
Qu'elle soit à la charge de l’État ou des particuliers, La bulle des prêts étudiants apparaît, en raison de son montant, comme la plus redoutable. Dès 2015, Deux graphiques  démontrent l'ampleur du problème : le premier compare le montant des prêts étudiants avec celui des autres postes de crédit et leur évolution au cours du temps. Sans surprise, la crise de 2008 a fait baisser les montants relatifs aux prêts immobiliers de plus du tiers.  Mais les prêts aux étudiants ont plus que doublé en dix ans, ainsi que les défaillances de remboursement de ces prêts. Le montant total de ces prêts s'élèvait en 2015 à 1200 milliards de dollars et aujourd'hui - selon la réserve fédérale - à 1600000 euro. Selon la Fed de New York, le montant moyen de la dette étudiante - également alimentée par des frais de scolarité qui augmentent plus vite que l'inflation tant dans les universités publiques que privées - a lui aussi explosé, passant de 15000 euro en 2005 à 25000 euro en 2012. En 2016, sur 40 millions d'emprunteurs, 8 millions environ étaient insolvables et, selon les projections, ce nombre pourrait passer à 15 millions en 2023.

Il est peu probable que toutes ces bulles éclatent en même temps, mais cela pourrait être pire, sous la forme d'une réaction en chaîne qui ferait se succéder les crises systémiques, chacune d'entre elles entraînant la suivante.

Les américains sont un peuple d'emprunteurs qu'aucune limite ne peut arrêter et ils se sont toujours débrouillés - comme en 2008 - pour que ce soit le reste du monde qui paie leurs excès. On peut augurer que comme en 2008, ce sera l'état - donc les contribuables - qui contribueront à sauver les banques défaillantes et donc leurs actionnaires. Une occasion manquée, pour la France et pour l'Europe - aura été l'absence d'une législation séparant les activités bancaires (au nombre des promesses non tenues de Hollande) qui aurait obligé les actionnaires à assumer les risques qu'ils prennent.

 

 

 

 

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