Europe : avis de tempête sur trois nations

Trump, Poutine et maintenant Johnson, tous ont pour but commun la destruction de l'Union Européenne. Économiquement, ils sont en train d'y réussir car l'Union a toujours été incapable d'harmoniser sa politique économique et fiscale . Mais, bien plus que la conjoncture économique, le véritable danger qui menace l'Union est la disparition de valeurs fondatrices et fédératrices jusqu'à il y a peu.

GRANDE BRETAGNE
Lorsqu'on parle d'avis de tempête, on pense d'abord à la Grande Bretagne et à son Brexit. L'investiture de Boris Johnson, bien décidé à conclure le 31 octobre même au prix d'un No Deal quelles que soient les conséquences pour le Royaume-Uni. Mais les difficultés qui attendent les citoyens britanniques ne doivent pas occulter celles qui attendent également l'Union Européenne. Dans un entretien sur France Info, le président du MEDEF évoquait l'exemple d'Airbus, qui, pour une part importante de ses pièces détachées, dépend de la Grande Bretagne. Le patron de l'avionneur confirme : dans la perspective d'un Brexit sans accord, le transfert des pièces détachées deviendrait beaucoup plus complexe, obligeant l'entreprise à constituer préventivement des stocks qui permettraient de poursuivre l'assemblage des avions, mais seulement pendant quelques semaines. Le coût de ces stocks, ainsi qu'une augmentation possible des droits de douane, placerait Airbus dans une situation compétitive défavorable par rapport à son concurrent Boeing, à l'heure ou pourtant celui-ci est en difficulté en raison des déboires du Boeing Max.
Les répercussions du Brexit affecteraient l'économie de l'Union par trois mécanismes : la dépréciation de la livre s'ajouterait aux droits de douanes pour renchérir les prix locaux des produits importés par le Royaume-Uni, le ralentissement de l'économie britannique et la hausse des défaillances d'entreprises entraînerait une diminution des échanges avec le Royaume-Uni. Les pays les plus touchés seraient les Pays-Bas, l'Irlande et la Belgique avec des pertes de PIB variant entre 1% et 1,8%. La balance commerciale de l'Allemagne perdrait au total 8.4 milliards d'euro, dont 2,4 pour la seule industrie automobile. En cinquième position des perdants, la France avec 3 milliards d'euro de pertes sèches entre 2019 et 2021.
Tout se perd en Grande Bretagne, y compris le flegme proverbial des britanniques. Après une séance complètement surréaliste, la mise en minorité de Boris Johnson au parlement britannique semble avoir arrêté la marche inexorable du rouleau compresseur du No Deal : après avoir voté une motion obligeant le premier ministre à demander à l'Union Européenne une nouvelle prorogation de la date de sortie de l'Union, ils ont voté une loi contre la tenue d'élections anticipées. Mais ce défi de la chambre des communes n'aura de suites que s'il est confirmé par la chambre des lords et dépendra, en toute état de cause, d'une décision prise à l'unanimité par les états européens. Mais tout ceci ne fera pas disparaître les points de divergence entre l'Europe et le Royaume-Uni. Celui-ci n'aura gagné au mieux qu'un sursis à la mise en place d'un Brexit qui, avec ou sans accord, fera des dégats dans l'économie des pays d'Europe.

ALLEMAGNE
Il y a cinq ans, deux économistes allemands publiaient chacun un livre ayant pour thème - inattendu à l'heure même où l'Allemagne était le champion économique toutes catégories :  la fragilité de l'économie allemande. Pour Marcel Fratzscher directeur du DIW ( (Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung), le pays est en déclin et vit sur ses acquis, la bonne santé apparente de l'économie allemande étant purement conjoncturelle.  Les réformes Schröder ont rétabli la compétitivité du pays au prix d'une baisse de 3% du revenu moyen des ménages, en sacrifiant les plus fragiles. Ainsi, le résultat le plus immédiat a été l'accroissement du taux de pauvreté. L'adoption d'un budget pour la première fois en équilibre depuis les années 60 ne doit pas faire oublier la réalité : cette circonstance favorable est due en partie à un manque criant d'investissements, passés de 23% du PIB en 1990 à 17% maintenant. Le journaliste Olaf Gersemann partageait le même diagnostic dans un livre au titre révélateur - die Deutschland Blase, qui pourrait se traduire par la "baudruche allemande" - et parlait même de "chant du cygne d'une grande nation économique". Sur ce même blog, la lecture de ces deux livres avait été résumé en un article, en lien ici, de même qu'un exposé des raisons pour lesquelles il ne faut pas imiter l'Allemagne.

Une des spécificités de l'économie allemande est sa dépendance aux exportations et la guerre commerciale menée par Trump contre l'Europe, tout autant que le Brexit, la fait souffrir beaucoup plus que ses voisins, plus dépendants de leur marché intérieur. Selon un récent article du Monde, le temps des vaches grasses est passé : au deuxième trimestre, le produit intérieur brut a reculé de 0,1%, plombé par le repli des exportations. Il suffirait d'un nouveau recul au prochain trimestre pour que l'Allemagne entre en récession technique et, selon Claus Michelsen du DIW, ni les "réserves d'activité" liées aux carnets de commande en cours, ni une demande intérieure vigoureuse ne suffiront à compenser la décrue actuelle des commandes. Certains fleurons de la chimie (BASF), du transport aérien (Lufthansa) et de l'automobile (Daimler-Benz, BMW) connaissent d'importantes turbulences. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, qui pourrait en théorie rendre les produits européens plus compétitifs, a pourtant un effet négatif, car le ralentissement de la production industrielle chinoise fait craindre une décrue des exportations. Le DIW, pour toutes ces raisons, a déjà révisé deux fois ses prévisions de croissance pour 2019, faisant passer celles-ci de 1,9% annoncés l'an dernier à 0,5% à la fin de l'été.
Ces données relance le débat sur la politique d'investissement : La chancelière  Angela Merkel a géré l'Allemagne comme on gère le budget d'un ménage, refusant tout investissement qui risquait de compromettre l'équilibre budgétaire, avec la volonté d'imposer cette politique aux autres pays de l'Union. Il s'en suit le sous-investissement dénoncé par Marcel Fratzscher, pointé également du doigt par Claus Michelsen qui préconise un taux d'investissement public (par rapport au PIB) de un point supérieur à ce qu'il est actuellement sur au moins les dix prochaines années :"Notre pays a prioritairement besoin d'une politique crédible d'investissements publics à long terme. Berlin doit s'atteler à moderniser les routes, les transports et surtout l'infrastructure numérique. Le gouvernement a fait de l'équilibre budgétaire une fin en soi, ce qui entrave la dépense publique".
Ces points donnent lieu à une analyse comparative par le Monde de la situation économique en Allemagne et en France : du fait de l'exposition supérieure de l'économie allemande aux difficultés du commerce mondial et d'une participation au PIB deux fois plus élevée en Allemagne, celle-ci, sans surprise, est plus affectée que l'économie française. Avantage également à la France en ce qui concerne l'investissement des entreprises,avec un taux 20% plus élevé.  Dans les deux pays, on constate un fléchissement du PIB, mais plus faible en France. Par contre, en ce qui concerne le taux d'endettement, l'avantage va à l'Allemagne, ce qui lui donne davantage de marges de manœuvre si la politique d'investissement public préconisée par les économistes du DIW est mise en route.
Voir le moteur de la principale économie européenne se gripper n'est assurément pas une bonne nouvelle pour l'Union. Mais le danger économique n'est pas le seul : dans l'ancienne RFA, l’extrême droite n'avait pas, aux yeux des électeurs, droit de cité et ne réussissait pas à faire élire un seul représentant. Les choses ont bien changé depuis : si ce sont  principalement les électeurs de l'ancienne RDA qui sont les principaux pourvoyeurs de la marée brune qui monte inexorablement au Reichstag et dans les Länder, l'ouest en fournit également son contingent. Plus inquiétant encore: les crimes et délits attribués à l’extrême droite sont en recrudescence et un éditorial du Monde n'hésite pas à parler de "terreur brune".

ITALIE
Cet effritement des valeurs qui étaient celles des pays fondateurs de l'Union se constate également en Italie, avec, à la suite d'élections générales, la mise en place d'un gouvernement d'extrême droite avec l'intransigeant et xénophobe ministre de l'intérieur Matteo Salvini. Sa récente tentative de quitter la coalition qui le soutenait pour prendre le pouvoir à l'occasion de nouvelles élections générales a heureusement été un fiasco, mais l'alliance qui s'est formée depuis, autant celle de la carpe et du lapin que la précédente, est tout aussi fragile. Si le problème posé à l'Europe est ainsi en suspens, il pourrait bien se reposer prochainement et le retour d'un Salvini, renforcé par le vote populaire, n'est pas du tout invraisemblable.

L'Amérique de Trump, la Russie de Poutine et maintenant la Grande Bretagne de Boris Johnson, tous forment un "club" qui a pour but de détruire l'Union Européenne. Économiquement, ils sont en train d'y réussir en face d'une Union qui a toujours été incapable d'harmoniser sa politique économique et fiscale . Mais, bien plus que la conjoncture économique, l'Union est menacée par la disparition de valeurs fondatrices et fédératives jusqu'à il y a peu. 

 

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