Une campagne d'affichage qui cache bien son jeu

Elle n’a l’air de rien cette affiche et pourtant l’honnêteté intellectuelle des dirigeants de France Télévisions aurait dû les pousser à apposer la mention « chant du cygne » sur chaque affiche. Explications.

Si la semaine passée vous êtes passés devant une gare, un panneau d’affichage urbain, pris le bus ou le métro, vous avez sûrement vu une affiche faisant la publicité de « Skam », nouvelle web série interactive du groupe France télévisions et uniquement visible en ligne. Elle n’a l’air de rien cette affiche et pourtant l’honnêteté intellectuelle des dirigeants de France Télévisions aurait dû les pousser à apposer la mention « chant du cygne » sur chaque affiche. Explications. 

Affichage massif de la série SKAM à la Gare de Lyon. Paris. 13/06/2019 © Pierre Thomas/IPR Affichage massif de la série SKAM à la Gare de Lyon. Paris. 13/06/2019 © Pierre Thomas/IPR

L’audiovisuel français est le plus financé d’Europe 

La France a la particularité de subventionner l’audiovisuel sur tous supports : télévision, cinéma, web, ou encore application obligeant a voir le contenu sur un smartphone.

L’audiovisuel regroupe donc un ensemble de contenus divers et variés : fiction, émission de télévision, documentaire, web doc et web série, chaine Youtube ou Facebook aux contenus informatifs, émissions de radios, et j’en passe.

 Notre pays a eu la volonté dès 1946 de subventionner massivement, d’abord le cinéma avec le CNC, puis peu à peu la totalité des contenus audiovisuels produits sur le territoire.

 La politique assumée était de faire vivre la création en France et de pousser ces contenus à servir au rayonnement de la France.

 (De plus on notera la création en 1984 de TV5 Monde puis France 24 en 2005, 2 chaînes au coeur de la volonté de rayonnement de la culture Française à l’étranger.)

Ainsi les différents organismes s’occupant d’attribuer des aides financières à la création se sont multipliés : 

- CNC, Procirep ( Le procirep est l’antenne « CNC » de France télévisions mais aussi des commissions financées par d’aide à l’écriture, production…), l’Adami, Fonds de soutiens régionaux, départementaux et municipaux pour la fiction, les documentaires, les clip vidéos ou encore les contenus digitaux (comme des vidéos produites par Golden Moustache ou encore Studio Bagel qui bénéficient de ces aides à la création ou à l’écriture)

On notera aussi un grand nombre de commissions pour l’aide à création dans le domaine de la radio, de la musique, le théâtre, la peinture,…) 

L’effet pervers de ces commissions

Ces commissions étant pour la plupart déclaratives un grand nombre de bénéficiaires réguliers sur-budgétisent une opération, un film, un album… pour obtenir un montant à la création du projet et une plus value ; les justificatifs des comptes de production étant rarement demandés. Mais pour ainsi procéder, il faut connaitre le système. Quand le CNC vous finance c’est un peu comme un abonnement au cinéma : il y différentes classes de clients. 

Tout bon créateur ayant des connaissances politique et sachant monter un réseau aura plus facilement une première aide du CNC. Logique, me direz-vous : vous êtes donc un client basique mais si vous réussissez 3 coups de poker vous obtenez une aide automatique. 

Ainsi les plus grosses productions françaises bénéficient d’aide à l’écriture, à la création, recettes avant production, production, aide à la post production, aide Procirep pour la diffusion en télévision, aide à la musique, aide départementale, régionale et tous types d’aides associatives. 

Mais, souvent, certaines sociétés de productions gourmandes  profitent d’une exception européenne : la Belgique. En effet si vous produisez une partie de votre film dans un studio bruxellois plutôt que dans un studio Francilien, la taxe Shelter vous permet de récupérer en crédit d’impôts parfois jusqu’à 100 % du montant investi en Belgique.

 Ainsi de grand groupes ont donc fait mainmise sur ces niches et les ont industrialisées. Voilà pourquoi vous regardez des comédies tout publics standardisés. Une grosse société prend moins de risques en investissant et c’est mieux pour les actionnaires.

Vous verrez donc rarement des productions audacieuses. 

Mêmes si quelques producteurs d’art et d’essais connaissent les ficelles et survivent comme cela.

Netflix débarque

Et là, en 2014 ,débarque une plateforme de diffusion de films et séries. Un OVNI pour le cinéma français, la possibilité d’accéder à une multitude de contenus pour un prix faible. Un système économique complètement indépendant du système de financement dit « classique » du cinéma, de la télévision et des distributeurs.

Le succès de Netflix s’est vite fait senti et le vent tournait tout doucement. Il est d’ailleurs étonnant de noter que certaines séries et films français financés par une multitude de commissions publiques se retrouvaient peu à peu sur cette plateforme.

C’est cela que le groupe France télévisions a mis en avant en passant en janvier 2019 un accord dit « anti-Netflix ». 

Numérama.com avait recueilli en janvier 2019 les propos de la directrice de France télévisions Delphine Ernotte sur ce sujet : voici un extrait de l’article écrit de Marie Turcan (journaliste à Numérama) :

Signé par « l’ensemble des syndicats de producteurs audiovisuel », souligne le groupe dans un communiqué, cet accord assure que les séries et films produits à partir du 1er janvier 2019 et dont le groupe audiovisuel a financé plus de 65 % ne ne pourront pas aller ailleurs que sur la plateforme de France Télévisions, sur une durée d’un à deux ans (en fonction des négociations).

Traduction : France Télévisions ne veut plus jamais que puisse se reproduire « le fiasco Dix Pour Cent  », la géniale série à succès de France 2 dont la saison 3 s’est retrouvée sur Netflix à peine quelques semaines après sa diffusion sur le service public — pour le plus grand bonheur des abonnés. Et ce, seulement quatre mois après que Delphine Ernotte ait affirmé qu’elle ne « [voulait] plus que les séries de France Télévisions soient disponibles sur Netflix ». (1)

Mais pourquoi France télévision est-il si agressif vis à vis de Netflix ?

France télévisions un groupe d’état menacé

France télévisions a connu des hauts et des bas depuis sa création : budget tronqué, scandale des permittents (intermittents embauchés à un poste fixe mais ne bénéficiant pas de la sécurité du travail, car engagés en qualité d’intermittents du spectacle en CDDU - Contrat à Durée Déterminée Unique soit quasiment un nouveau contrat par jour), utilisation douteuse de l’argent public, lors de la restructuration du groupe en 2013 -qui a couté 101 millions d’euros (2)-, grèves importantes…Toutes ces problématiques économiques, politiques ou encore sociales ont affaibli depuis 30 ans l’image de marque du groupe.

De plus le groupe France télévisions fait face à une concurrence importante des groupes télévisuels privés et la réalité est bien plus vicieuse que ce que l’on peut imaginer. En effet entre 2008 et 2015 France télévisions s’est vu subir ce qu’on pourrait appeler une « opération  commando » d’un de ses concurrents direct : Le groupe TF1. En 2008 apparait Newen ,un groupe se faisant discret même si tenu par une main de fer par un homme que les milieux d’affaires connaissent bien : Fabrice Larue. 

Ayant commencé dans la radio, après sa rencontre avec Bernard Arnaud (patron du groupe LVMH) il sera propulsé dans le monde des affaires et se fera connaitre dans le domaine de l’audiovisuel mais pas que là. (3)

Newen va racheter entre 2008 et 2015 le groupe Telfrance, L’agence de presse et fiction Capa, ou encore le groupe 17 Juin.

Ces noms ne vous disent rien mais c’est normal ces sociétés produisent une bonne partie des programmes « originaux » et surtout rentables de France Télévisions : Plus belle la vie, faites entrer l’accusé, Candice Renoir, la série des « Meurtres à… » (Capa et Telfrance), le magazine de la santé… 

En soit il n’y a rien de très original à ce que des groupes se rachètent entre eux.

Il y a quelques années alors que je travaillais dans les locaux d’une de ces sociétés, les employés s’inquiétaient du rachat, ne comprenant pas les motivations de Fabrice Larue. Roulement de tambours et en Novembre 2015 (alors que la dernière acquisition de groupe datait de mars 2015) Newen alors groupe florissant revendait 70% de ses parts au groupe TF1 puis cédait ses 30 % restants le 05 Avril 2018.

 Le mal était fait : une partie des programmes phares de France Télévisions se trouvent être en possession indirecte de TF1. 

En résumé lorsque que ces chaînes du service public feront de l’Audimat elles enrichiront leur plus gros concurrent… 

A l’époque Delphine Ermotte, déjà présidente de France télévisions, tentera de s’insurger contre cette opération. Après 5 mois de négociation le groupe France Télévisions se verra contraint de continuer à faire comme de si rien n’était et présentera comme une victoire la négociation qui verra entre autres baisser de 10 % le budget de la série « Plus belle la vie » (4)

L’affaire est restée discrète et la défaite inavouée.

Ce groupe détenu à 100 % par l’état français et donc dépendant des politiques sur l’audiovisuel public français est soumis comme tout service d’état à des économies : ainsi en décembre 2018 il était annoncé que France télévisions devait économiser 160 millions d’euros d’ici 2022 et 25 millions rien qu’en 2019. 

Vous avez maintenant les bases pour comprendre l’importance de la photo plus haut. 

En 2018 et au vu des économies demandés par l’état Français, le groupe a décidé de se séparer dès septembre 2019 des chaines France 4, France 0, la 1ère, chaines qui auront permis pendant des années de produire des contenus originaux, pas rentables certes mais France Télévisions est un service public au même titre que les services postaux ou le ramassage des ordures. 

Les concurrents d’aujourd’hui ne sont plus les groupes télévisuels privés mais des plateformes comme Netflix ou Amazon. Donc pour leur faire concurrence France Télévisions priorise le web, d’où sa nouvelle plateforme entièrement numérique : France TV Slash.

Avec peut-être déjà quelques matchs de retard, France télévisions a lancé en grande pompe la série « Skam », série interactive que vous pouvez voir en temps réel, « connectée » notamment via des dispositifs et des faux profils des personnages de la série sur Instagram.

« Skam » est une série réalisée par David Hourregue que j’ai eu la chance de croiser plusieurs fois, un type qui baroude déjà sur les plateaux depuis un certain temps, qui fût un excellent assistant réalisateur et qui montre aujourd’hui qu’il sera un grand réalisateur. 

Pour finir « Skam », ça n’a l’air de rien mais c’est le chant du cygne de France Télévisions, une chance pour eux de se construire un avenir numérique et que le service public soit toujours présent dans un marché complexe et concurrentiel. 

Mais n’est t’il pas déjà trop tard ? Affaire à suivre… 

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(1) https://www.numerama.com/pop-culture/454461-france-televisions-a-passe-un-accord-anti-netflix-historique-avec-les-producteurs-de-series-francais.html 

(2) http://www.observatoiredesgaspillages.com/2013/10/la-transformation-de-france-televisions-a-coute-101-millions-d-euros/

(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Fabrice_Larue

(4) https://www.lesechos.fr/2015/12/france-televisions-ne-confiera-pas-de-nouveaux-projets-a-newen-284346

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