À toi Français qui observe la révolte hongkongaise

«Fais le vide dans ton esprit. Sois sans forme, sans consistance, comme l’eau. A présent, tu mets de l’eau dans une tasse, elle devient tasse; tu mets de l’eau dans une bouteille, elle devient bouteille; tu mets de l’eau dans une théière, elle devient théière. Mais l’eau peut couler, ou elle peut écraser. Sois comme l’eau, mon ami.» Bruce Lee

Drôle d’aventure commencée à Hong Kong depuis 15 jours maintenant.

Le temps suffisant pour analyser, commencer à comprendre cette société si occidentale collée à la Chine.

A Honk Kong nous nous promenons dans les rues qui ont inspiré Ridley Scott pour le Film « Blade runner » en 1982. En quelques heures, on réalise aisément qu’il n’a eu qu’à prendre quelques clichés pour recréer les décors en studio.

Central hong kong. 16/08/2019 © Pierre Thomas Central hong kong. 16/08/2019 © Pierre Thomas

Le décor est maintenant posé.

Aux 4 coins de la ville, on pourra trouver des slogans anti policiers, parfois discrets mais bien présents. Comme le sentiment de se promener dans un Paris assiégé en décembre, écrits sur les murs ça et là des slogans que la municipalité n’a pas eu le temps d’enlever.

Central hong kong. 16/08/2019. "Fuck da popo" / traduction "Nique la police" © Pierre Thomas Central hong kong. 16/08/2019. "Fuck da popo" / traduction "Nique la police" © Pierre Thomas

Des stations de métro ont d’ailleurs elles aussi été tapissées de messages sur la révolte.

A Taipoo market les messages étant dans un premier temps arrachés par les « Rubans bleus », partisans pro chinois, mais c’était sans compter sur les « Rubans jaunes » (1) partisans du soulèvement qui en 48 heures tapissèrent plusieurs ailes de métro et se relayent depuis le mois de juin dans une rotation naturelle où chacun participe dans un silence d’or et donne une heure de son temps en rentrant du travail pour ré-alimenter les tunnels.

Taipoo market le 27/08/2019. © Pierre Thomas Taipoo market le 27/08/2019. © Pierre Thomas

"No one was born hero" / Traduction "Personne n'est né héros" . Taipoo market le 27/08/2019 © Pierre Thomas "No one was born hero" / Traduction "Personne n'est né héros" . Taipoo market le 27/08/2019 © Pierre Thomas

Une fresque à l'honneur des manifestants masqués de "première ligne" Taipoo market le 27/08/2019. © Pierre Thomas Une fresque à l'honneur des manifestants masqués de "première ligne" Taipoo market le 27/08/2019. © Pierre Thomas

C’est ça l’esprit de la révolte hong kongaise : la solidarité mêlée à une conscience collective forte.

Quand j’écris ces mots, nous sommes le vendredi 30/08/2019, Nous sommes à 24 heures d’un appel à manifester de grande ampleur devant voir 2 millions de Hong kongais déferler dans les rues malgré :

- L’interdiction de manifester du gouvernement

- La mise en garde à vue ce matin de 3 figures de la contestation : Joshua Wong, Agnes Chow et Andy Chan (2)

- Une rotation peu discrète des troupes chinoises, Pékin ayant décidé de faire le changement de troupes sur la base militaire de Hong Kong plus tôt que prévu cette année, afin de maintenir la pression. En soit un fait assez normale, ce n’est qu’une démonstration de force supplémentaire.

Vidéos réalisées par la télévision publique chinoise sur une rotation de troupes "classique" mais voulant impressionner au niveau national et international. © Source vidéo : Youtube SCMP (South China Morning Post)

- Les menaces allant jusqu’à 5 ans d’emprisonnement pour avoir manifesté

- Les récompenses que l’on peut trouver sur le web chinois allant jusqu’à 1 million de HKD (approx 120 000 euros) pour la dénonciation des manifestants les plus virulents

Cette « white fear » (peur blanche) comme l’appellent les manifestants pro-démocratie ne les touche pas tellement, pour eux ils sont maintenant dans un combat de longue haleine où certains y perdront leur liberté individuelle mais leurs libertés valent encore plus pour eux.

Une déformation médiatique de la réalité du terrain

Les manifestants ayant monté des barricades regardent leurs smartphones en attendant les sommations de la police. Hong Kong le 24/08/2019 © Pierre Thomas Les manifestants ayant monté des barricades regardent leurs smartphones en attendant les sommations de la police. Hong Kong le 24/08/2019 © Pierre Thomas

J’ai été étonné de voir le traitement des faits dans les médias, en effet ces journalistes étrangers ou locaux portant tous un gilet jaune « PRESS » n’allument leurs caméras qu’aux rares moments de confrontations violentes, dans les moments de tensions.

J’ai vu une équipe américaine se croire dans un film de guerre : équipés en "robocop", un réalisateur criant, donnant des ordres à son ingénieur du son, ses cadreurs, c’était pathétique ; des types ayant la frustration de ne pas avoir eu de carrière militaire viennent filmer un conflit qui’ils ne comprennent pas vraiment et ont trop tendance à penser que les lacrymogènes serait l’équivalent civil des obus.

Avant d’arriver j’avais naturellement vu les scènes de confrontations, les barricades ingénieuses, les manifestants sur-équipés… Mais c’est en fait plus complexe, en effet ici la police n’interviendra pas tant qu’elle n’est pas touchée.

Les policier chargent après les premiers jets de pierre. Hong Kong le 24/08/2019 © Pierre Thomas Les policier chargent après les premiers jets de pierre. Hong Kong le 24/08/2019 © Pierre Thomas

Donc ces barricades, sciage de lampadaires et j’en passe ne se montent pas en 10 minutes mais plutôt en 2 heures dans un face à face étonnant avec les policiers qui attendent de voir le premier pavé voler pour pouvoir non pas charger mais annoncer 10 minutes à l’avance qu’ils vont faire usage de tirs de lacrymogène, le tout grâce à des panneaux suffisamment visibles.

Ensuite ces dits gaz seront utilisés avec parcimonie.

En effet l’usage de gaz pour les hong-kongais est une action extrêmement violente donc rare.

De même pour le canon à eau, leur utilisation il y a quelques jours a choqué l’opinion publique et c’est suite à l’aval du parlement que l’utilisation aura été rendue possible.

De même pour les actions dites violentes montées en épingle par les médias étrangers, ce ne sont que quelques minutes de confrontation sur des manifestations monstre de 1 à 2 millions de personnes, on ne retient que ces moments en oubliant les vrais histoires de ces manifestants masqués qui ne demandent qu’à être entendus.

Les manifestants ont recrée une "Baltic line" durant une heure. L'une d'entre elle appelle la France. Central Hong kong le 23/08/2019 © Pierre Thomas Les manifestants ont recrée une "Baltic line" durant une heure. L'une d'entre elle appelle la France. Central Hong kong le 23/08/2019 © Pierre Thomas

L’idée n’est pas de faire un discours démagogique disant qu’il n’y a pas de violences ici mais de mesurer, et d’expliquer que cette violence et cette répression que chaque hongkongais vit est un dixième de ce que nous avons connu dans l’hexagone depuis 9 mois.

Ici les gens ont le droit d’exprimer leurs opinions sur les réseaux sociaux sans risquer un retour de bâton déguisé de lois douteuses pour leur mettre une amende. A chaque acte sortant de l’ordinaire les hongkongais manifestent, un exemple est la manifestation aujourd’hui des propriétaires d’animaux de compagnie touchés par le gaz lacrymogènes, fait grave pour les habitants de cette république autonome là où les français en auraient fait une blague au bar du coin, voir n’aurait surement jamais relevé.

Une affiche appelant à manifestant contre les animaux domestiques touchés par les gaz lacrymogènes. Taipoo market le 27/08/2019. © Pierre Thomas Une affiche appelant à manifestant contre les animaux domestiques touchés par les gaz lacrymogènes. Taipoo market le 27/08/2019. © Pierre Thomas

 Interdiction ou pas les gens ont le droit de se réunir, la solidarité et les pots communs permettent à tous les manifestants de récupérer avant chaque manifestation un casque, une paire de lunettes et un masque à gaz devant une épicerie de fortune montée pour l’occasion.

Sous le regard de policiers en uniformes ou civil qui n’ont pas le droit d’interdire (en tout cas pour l’instant) qu’une personne se munisse d’un objet étant en vente légale dans le commerce.

Bien sûr d’autres particularités sur les raisons de la lutte ou le milieu socio-professionnel des manifestants diffèrent aussi totalement de la France mais ce serait un sujet d’article à part.

Il est étonnant qu’ici dans cette république autonome de Chine les libertés soient plus présentes au quotidien qu’en France, que l’on considère que si tu n’as encore rien fait tu es bien innocent ce qui pour nous est devenu un fait de l’ordre de l’imaginaire.

Après des décennies, la dictature policière en France s’étant accélérée depuis ces 9 derniers mois nous avons tout accepté. Il m’aura fallu partir à l’autre bout du monde dans un pays que l’on dit être dictatorial pour que je sois repris dans la conviction que vraiment nous sommes aujourd’hui sous le joug d’un gouvernement autoritaire abreuvé par la sueur des travailleurs, le mensonge de ses élites, la douleur des plus pauvres, la peur omniprésente pour celui qui voudra manifester son droit de manger un peu plus demain.

Un autre exemple frappant sur ces « manifestants violents » à Hong Kong, ils sont réellement 15 000 à monter des barricades et à se battre frontalement.

Ce sont l’équivalent de nos black blocs, ultra jaunes, anarchistes et j’en passe… En France n’importe quelle discussion sur le mouvement des gilets jaunes fera ressortir la même chose : « J’étais d’accord mais maintenant c’est juste des casseurs  ! Et t’as vu ce qu’ils ont fait aux flics ? », réponse automatique de cerveaux lobotomisés, qui via des médias à la laisse des puissants vous sortent ce discours que chacun répètera dans une certaine acceptation de la moralisation dictatoriale de ceux qui nous appauvrissent.

Ainsi même certains militants radicaux en parole se sont détachés des plus violents, ces mêmes militants qui avaient une érection en regardant les images du 1er Décembre.

L'arc de triomphe. Paris le 01/12/2018/ © Pierre Thomas L'arc de triomphe. Paris le 01/12/2018/ © Pierre Thomas

A Hong Kong dans une société beaucoup moins violente que la notre, la minorité de manifestants violents appelée « frontline fighters » (combattants de premières lignes) sont protégés par la foule, acceptés et soutenus.

Lorsque par exemple un manifestant ira démonter des barrières de ville pour en faire une barricade une nuée de militants « pacifistes » foncera, ouvrant tous leurs parapluies pour cacher le visage et empêcher l’identification de celui qui a décidé d’aller en première ligne.

Les manifestants tentent de faire un "parapluie bloc" pendant qu'un des leurs coupe à la disqueuse un lampadaire équipé de caméra. Hong Kong le 24/08/2019. © Pierre Thomas Les manifestants tentent de faire un "parapluie bloc" pendant qu'un des leurs coupe à la disqueuse un lampadaire équipé de caméra. Hong Kong le 24/08/2019. © Pierre Thomas

Comme expliqué un peu plus haut on peut récupérer gratuitement ou en dessus du prix de revient du matériel de protection en lieu de manifestation mais aussi de l’eau, de la nourriture, des tee shirts, des pancartes, des cerflex pour les barricades, des outils.

Un manifestant masqué distribue gratuitement des bouteilles d'eau le long du parcours de la manifestation. Hong Kong le 24/08/2019. © Pierre Thomas Un manifestant masqué distribue gratuitement des bouteilles d'eau le long du parcours de la manifestation. Hong Kong le 24/08/2019. © Pierre Thomas

J’ai pu voir les espaces publicitaires d’ascenseurs occupés par des affiches appelant à la révolte.

Cette profusion d’argent poussera tous les complotistes de la planète à croire que ce sont la CIA, le Mossad, le gouvernement anglais qui financent en sous main et essaient de déstabiliser la zone.

Je me suis inévitablement posé la question mais en fait c’est la solidarité tout simplement, les plus riches donnent pour la cause, tout ceux qui peuvent donnent un peu de sous ou vont acheter du matériel en semaine pour qu’il puisse servir aux premières lignes le week end, de la solidarité tout simplement.

Bien sûr les médias chinois et le gouvernement local font les mêmes discours moralisateurs qu’en France mais les gens ont compris que toute liberté avait un coût et que sans équilibrer la force, l’asservissement par l’état sera possible et facile.

La solidarité ne s’arrête pas là ainsi il n’est pas rare de voir des personnes protéger un manifestant visé par la police, bloquant physiquement la passage aux unités qui la plupart du temps préféreront abdiquer au lieu d’user de leur matraque.

Une fresque représentant les acteurs indissociables de la révolte / De gauche à droite Manifestant non-masqué "pacifiste", Journaliste, "First aid" street medic, Manifestant masqué "violent". Taipoo Market le 27/08/2019 © Pierre Thomas Une fresque représentant les acteurs indissociables de la révolte / De gauche à droite Manifestant non-masqué "pacifiste", Journaliste, "First aid" street medic, Manifestant masqué "violent". Taipoo Market le 27/08/2019 © Pierre Thomas

En France nous avons assisté à des combats durant des mois : beaucoup de personnes taisant le soutien du recours à la violence des plus ultras qui sont allés au casse pipe et sont aujourd’hui pour la plupart au vert et sous les verrous, ici ce sera que très peu le cas pour la simple et bonne raison que même si un hongkongais a quelquechose à perdre et ne veut pas de confrontation physique son devoir sera in fine d’aider le plus possible celui qui essaie d’arracher les libertés par la force.

Voici une maxime très reprise à Hong Kong durant cette révolte et à méditer :

"Fais le vide dans ton esprit. Sois sans forme, sans consistance, comme l’eau. A présent, tu mets de l’eau dans une tasse, elle devient tasse; tu mets de l’eau dans une bouteille, elle devient bouteille; tu mets de l’eau dans une théière, elle devient théière. Mais l’eau peut couler, ou elle peut écraser. Sois comme l’eau, mon ami. »  Bruce Lee 

Des manifestants recréent une "Baltic line" de plusieurs kilomètres durant une heure. Central Hong le 23/08/2019. © Pierre Thomas Des manifestants recréent une "Baltic line" de plusieurs kilomètres durant une heure. Central Hong le 23/08/2019. © Pierre Thomas

J’espère que maintenant quand vous entendrez des députés de la majorité ou autres nous parler des violences et de la perte de liberté à Hong Kong n’oubliez pas de penser à vos libertés que ces gens ont mis à sac, aux mots et pensées que vous gardez pour vous.

Le combat pour la liberté en France n’est peut-être pas encore perdu mais tu dois comprendre que c’est toi lecteur qui doit agir et non attendre que ce soit un homme habillé en noir qui te défende.

 

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(1) Héritage de la révolte des parapluies de 2014 https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifestations_de_2014_%C3%A0_Hong_Kong

(2) https://www.scmp.com/news/hong-kong/politics/article/3024996/hong-kong-activist-joshua-wong-arrested-according-demosisto

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