L'Histoire derrière la guerre civile yéménite

La mort de 31 civils yéménites lors d'un raid aérien mené par la coalition saoudienne confirme l'enlisement du conflit. Néanmoins, l'origine de la guerre civile pose question. La compréhension de ses enjeux nécessite un détour par l'Histoire du Yémen, afin de se préserver d'une analyse trop centrée sur les divergences doctrinaires des parties concernées.

Malgré ce que le caractère régional du conflit peut amener à croire, l’Arabie Saoudite et l’Iran s’étant emparés de la guerre au Yémen pour y déplacer leur affrontement pour l’hégémonie dans le Moyen-Orient, celle-ci ne peut s’expliquer sur la base d’une opposition doctrinale entre sunnisme et chiisme. C’est oublier que les rebelles houthis de Saada, soutenus par l’Iran, qui affrontent le gouvernement yéménite, soutenu lui par l’Arabie Saoudite, depuis 2004, sont de confession zaydiste. Or, et même si cette obédience est une branche du chiisme, le zaydisme se distingue de celle pratiquée en Iran. Il est nettement plus proche, dans sa doctrine, du sunnisme, tant et si bien qu’on le considère comme sa cinquième branche. La rivalité entre le chiisme zaydiste et le sunnisme, si elle existe, ce dont on peut douter, n’est pas tant de nature religieuse que historique: il nous faut donc, pour comprendre le conflit à échelle nationale, étudier la façon dont l’Histoire du Yémen influence la guerre civile qui oppose les houthis au gouvernement, et ainsi étudier l’origine de cette rébellion. 

 Historiquement, le Yémen est éclaté entre deux États indépendants, un au Nord et un au Sud. Intéressons-nous à celui situé au Nord: à partir de 1849, l’Empire Ottoman décide d’occuper la partie septentrionale de l’actuel Yémen, pour contrer l’expansionnisme de la Grande-Bretagne qui a colonisé la ville portuaire d’Aden au Sud dix ans plus tôt, et pourrait étendre son territoire vers le Nord. La population yéménite, déjà hostile à l’Empire Ottoman lors de son arrivée, se durcit considérablement à partir de 1878, date à laquelle le sultan décide de mettre en place un régime autoritaire et une unité islamique sunnite: en effet, le Yémen nord, et plus précisément la région des hauts plateaux de Saada à la frontière de l’actuel Arabie Saoudite, est un bastion du chiisme zaïdiste et ne peut donc que s’insurger contre cette politique qu’il juge discriminatoire au regard de son obédience. A la fin des années 1890, ce n’est pas simplement la province de Saada mais bien tout le Yémen septentrional qui lutte contre l’occupant, et qui obtient son indépendance en 1918. Dès lors, le Yémen nord peut mettre en place un régime enfin fidèle à l’obédience qui y est majoritaire, le zaydisme, à savoir donc un imamat, soit un régime dans lequel l’imam cumule les fonctions spirituelles et temporelles et est donc un chef religieux et politique pour la communauté. On retrouve ici la doctrine chiite, qui confère à l’imam un droit quasiment absolu. Ici, l’imamat s’incarne dans un régime monarchique, dont le roi est l’imam donc, qui naît des cendres de la présence ottomane, et est appelé Royaume mutawakkilite du Yémen. Ce Royaume perdure jusqu’en 1962, date de la révolution lancée par les républicains, et a fortiori les sunnites, contre la monarchie. Ces derniers font donc tomber l’imamat, et ils le remplacent par un régime républicain, qu’ils appellent la République arabe du Yémen.

A partir de l’avènement de la République, le Yémen nord profite d’une politique de développement économique afin de sortir le territoire de sa précarité économique. Cependant, toute une partie du pays est exclue de ce processus de modernisation et ne jouit d’aucune des réformes: il s’agit des territoires qui ont soutenu la monarchie lors de la révolution de 1962. Or, ils sont très peuplés, puisque, comme on l’a vu, le Yémen nord connaît une population chiite zaydiste assez importante, laquelle a donc voulu protéger le régime monarchique qui incarnait l’imamat et la doctrine politique de sa croyance contre ceux-là qui voulaient le renverser (rappelons encore une fois que le Royaume mutwakkilite du Yémen était de confession zaydiste). C’est donc surtout le cas de la province de Saada, que l’on a évoqué plus haut, et qui concentre à elle seule toute la population zaydiste yéménite. Du fait de son loyalisme envers le Royaume mutawakkilite du Yémen, cette province n’est donc jamais sortie de sa fragilité économique. En outre, le souvenir de la révolution de 1962 et de la résistance des zaydistes au processus de démocratisation amorcé par les républicains ont amené l’opinion yéménite à déconsidérer la branche chiite et à l’associer à un royalisme désormais anachronique et réactionnaire. Ainsi, au-delà d’une exclusion économique, les zaydistes regroupés dans la province de Saada, sont aussi victimes d’une exclusion religieuse et idéologique. Dès lors, le courant décline et la nécessité pour lui d’être modernisé apparaît de plus en plus clairement.

Cette revitalisation culturelle dont le zaydisme a cruellement besoin débute dans les années 1980, pour se concrétiser en 1990, date à laquelle le Yémen Nord, donc la République arabe du Yémen, et le Yémen Sud, la République démocratique populaire du Yémen, fusionnent. De cette réunification naît la République du Yémen: à sa tête, le président de la République arabe du Yémen depuis 1978, Ali Abdallah Saleh, politicien qui est par ailleurs d’obédience chiite zaydiste. Il revendique cependant peu sa croyance, compte tenu de la disgrâce dans laquelle le courant est tombé depuis 1962, et le processus d’ouverture et d’internationalisation que connaît le pays depuis cette même année, en vertu duquel on préfère au chiisme le sunnisme, ce dernier étant perçu comme plus inclusif et global. Mais la modernisation du zaydisme, condition sine qua non de sa réhabilitation aux yeux de l’opinion, est en marche: en effet, la réunification de 1990 amène la naissance d’une République unifiée et, a fortiori, la mise en place d’un Parlement national, et à cette occasion les partisans du zaydisme décident de créer un parti politique appelé Hizb al-Haqq. Au-delà de ça, les oulémas zaydistes (un ouléma est un théologien de la loi musulmane) écrivent un manifeste sensé organiser la refonte de la doctrine de leur obédience et amorcer sa revitalisation culturelle. Parmi les changements qu’ils opèrent avec ce manifeste, on observe une entorse au principe de l’imamat, ce système politique chiite: le zaydisme ne soutien plus l’octroi obligatoire de fonctions politiques à l’imam, qui doit se contenter de n’être qu’un chef spirituel pour la communauté. L’objectif est ici de permettre au zaydisme de définitivement s’accommoder au pouvoir temporel indépendant (là où le chiisme duodécimain ne le fait que temporairement, le temps de l’occultation de l’”imam caché”), et donc de donner la possibilité à cette obédience de reconnaître l’autorité d’un chef qui ne serait pas un imam, ici le président de la République Ali Abdallah Saleh sans se trahir pour autant. Le parti Hizb al-Haqq tout comme le manifeste des oulémas aménagent l’adéquation entre le zaydisme et le régime républicain, c’est donc bien une modernisation.

Si le conflit actuel au Yémen était uniquement un affrontement religieux entre sunnisme et chiisme, alors celui-ci aurait eu moins de raisons concrètes de commencer compte tenu de cette date charnière de 1990 durant laquelle les théologiens zaydistes ont refondé la doctrine de cette branche du chiisme pour la rendre compatible avec la modernité ambiante, laquelle s’incarnait alors dans la République mais aussi dans le sunnisme. Dès lors, le zaydisme a perdu les quelques points qui pouvaient encore l’éloigner suffisamment du sunnisme pour justifier un affrontement armé entre leurs partisans sur la seule base de leurs divergences doctrinales. On voit donc bien que celles-ci ne peuvent sans doute pas expliquer à elles seules le conflit, puisque le caractère des obédiences est nettement plus malléable qu’on peut le penser, et donc que leurs doctrines peuvent être modifiées si elles sont un frein à leurs développements, ou à leurs prospérités. Et, comme preuve ultime: le conflit entre zaydistes et sunnites a bel et bien eu lieu après la refonte doctrinale de la branche chiite. C’est que le conflit en question ne repose pas que sur la doctrine, celle-ci ayant été changée avant qu’il n’éclate, mais bien également sur l’Histoire, et en l’occurrence la précarité économique dont les habitants de la province de Saada n’ont jamais été sorti étant donné leur soutien passé à la monarchie. Et c’est bien parce que Saada est l’unique bastion du zaydisme au Yémen que, par une association pas forcément évidente, un conflit de nature économique s’est incarné dans une animosité religieuse: l’exclusion des habitants de Saada est aussi celle des zaydistes. Ce sont donc bien aussi ces considérations matérielles qui ont activé la guerre entre les chiites et les sunnites au Yémen.

Ainsi, en 1997, un des députés du Parlement yéménite issu du parti Hizb al-Haqq, Hussein Badreddine al-Houthi, décide de faire sécession devant l’inaction du gouvernement pour sortir Saada de sa situation économique désastreuse, et son refus quant à la proposition du parti d’octroyer à la province un statut d’autonomie. Al-Houthi fait ainsi du Forum des jeunes croyants, une organisation religieuse pacifiste qu’il a fondé en 1992, la faction armée qui porte désormais son nom: les Houthis. Ce parlementaire, bien qu’étant membre d’un parti dont l’objectif était initialement d’embrasser le mouvement de modernité que connaissait le pays, critique désormais certains points de ce même mouvement, notamment en ce qui concerne le rapprochement du Yémen avec les sunnites et avec les États-Unis. De ce point de vu, une date est très importante, celle du 17 janvier 2002, durant laquelle Hussein Badreddine al-Houthi donne une conférence à l’occasion de laquelle il invite ses compatriotes à “combattre l’hégémonie américaine sur le monde arabe et musulman”. C’est là l’ultime radicalisation de son discours, celle que le gouvernement yéménite d’Ali Abdallah Saleh, soucieux de ne pas être classé par les États-Unis dans la liste noire des pays dits “terroristes” pour ne pas être ostracisé de la scène internationale, ne peut accepter. L’assassinat, le 10 septembre 2004, de Hussein Badreddine al-Houthi, est un moyen pour le gouvernement d’enrayer la rébellion déjà en marche des Houthis, mais c’est l’effet inverse qui se produit, et la guerre dite “de Saada” éclate cette même année entre les forces gouvernementales d’Ali Abdallah Saleh et la rébellion houthiste.

Enfin, durant cette guerre, Saleh utilise contre les Houthis une arme qui peut nous amener à confirmer que l’Histoire pèse considérablement sur les revendications des rebelles et sur la guerre civile que le Yémen connaît encore aujourd’hui (puisque le mouvement houthiste en est actuellement l’un des acteurs principaux). En effet, Saleh a recours à la propagande, et n’a de cesse de décrire le projet houthiste non pas comme une volonté de revaloriser économiquement la région de Saada, mais plutôt de ressusciter le régime monarchique d’avant 1962 et de l’imamat, afin de les discréditer aux yeux de l’opinion yéménite. Ce qu’on aperçoit ici, c’est que leur expérience politique antérieur est un poids quasiment fatal qui pèse sur les houthis, car bien qu’ils aient modernisé leur obédience, lui faisant perdre son soi-disant culte envers la royauté et l’octroi d’un droit absolu à l’imam, ils restent associés à des considérations réactionnaires selon lesquelles ils voudraient remettre en place le Royaume mutawakkilite du Yémen, et ainsi renverser la République.

 Pour conclure, il faut dire qu’il est intéressant de souligner la dimension historique du conflit au Yémen dans la mesure où la rivalité entre zaydistes et sunnites qui fonde la guerre ne peut se résumer à une divergence doctrinale. D’abord, les obédiences ne sont pas si éloignées que ça, le zaydisme étant considéré comme la cinquième école du sunnisme, et ensuite le zaydisme s’est encore d’avantage rapproché du sunnisme lors de sa revitalisation culturelle en 1990. Il faut également faire intervenir la révolution de 1962, durant laquelle les royalistes ont été renversé et leurs soutiens privés de la politique de développement économique qui a suivi l’avènement de la République, pour comprendre la rébellion houthis et, a fortiori, la guerre. Ajouter à cela la disgrâce dans laquelle est tombé l’obédience zaydiste après cette même révolution, l’opinion l’emprisonnant dans un royalisme anachronique, qui relève moins de la croyance en elle-même que de la façon dont elle a été dépeinte par ses opposants, Ali Abdallah Saleh en tête lors de la guerre du Saada en 2004.

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