Ma (future) vaccination et la compétition planétaire

Si je me soucie de l’intérêt général, devrais-je me faire vacciner ? Dans le monde, des centaines de millions de personnes "vulnérables" n’ont pas accès aux vaccins parce que les pays riches accaparent l’essentiel des doses disponibles dans une compétition planétaire. Y a-t-il encore une place pour la solidarité ?

“Il faut se faire vacciner”, c’est une question de “civisme”, paraît-il. J’hésite. L’épidémie repart en flèche en France et je ne veux pas en être un maillon. D’un autre côté, je ne suis pas une personne vulnérable : est-ce agir dans l’intérêt général que de me faire vacciner ?

Je m’interroge face à la situation actuelle. Sept mois après le démarrage des campagnes de vaccination, 49 % de la population des États-Unis a reçu 2 doses de vaccin, 45 % en France (chiffres : ourworldindata.org). Le gouvernement français affirme que des millions de doses sont disponibles. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’elles ne sont pas disponibles pour tout le monde car les pays riches accaparent l’essentiel de la production de vaccins. A peine 2 % des 1.3 milliard d’habitants du continent africain sont vaccinés, 7 % en Inde pour une population du même ordre. Peu importe, la France continue d’engranger des doses de vaccins. Ça n'est pas prêt de s’arrêter puisque notre président nous a annoncé une 3ème dose par personne, ce qui fait hurler le directeur général de l’OMS.

En France, la stratégie de vaccination a donné la priorité aux personnes dites “vulnérables” (susceptibles de développer des formes graves de la maladie). Et maintenant, on impose quasiment à tous les plus de 12 ans qui habitent en France d’être vaccinés. Quel sens cela a-t-il ? Ne devrait-on pas d’abord rendre les vaccins disponibles pour les centaines de millions de personnes vulnérables qui vivent dans le reste du monde ? De quel “intérêt général” doit-on se soucier : celui de la France ou bien celui de l’humanité ?

On peut se demander : pourquoi les pays riches accaparent-ils les vaccins ? Pour se faire une idée, on pouvait écouter l’allocution de notre président le 12 juillet dernier. En même temps qu’il annonçait la généralisation du “passe sanitaire” et exhortait les Français à se faire vacciner, il s’est félicité du taux de croissance (du PIB), “en tête des grandes économies européennes”, et du fait que la France ait été “désignée comme le pays le plus attractif d’Europe”. Autrement dit, la compétition planétaire ne s’arrête pas : il faut se soucier du rang de la France, ou plus précisément de celui des multinationales proches du pouvoir. Malgré (ou grâce à) la pandémie. Et donc, accélérer le retour à la “vie normale” pour pouvoir reprendre le cours des “réformes” qui permettront l’achèvement de l’ordre néolibéral que tout le monde attend (hormis quelques extrémistes).

Les pays riches n’oublient pas tout à fait le reste du monde. Ils promettent de donner une partie des vaccins accumulés. Mais le nombre de doses données est dramatiquement faible. Et la réalité est assez cynique. Aux Tunisiens, la France donne les doses Astra-Zeneca dont ses citoyens ne veulent pas. Aux Palestiniens, Israël donne des vaccins quasi-périmés… Pourtant, tout le monde s’accorde à dire que la principale menace aujourd’hui est l’émergence de nouveaux variants. Il faut “vacciner le monde”, dit notre président, comme s’il ne voyait pas de contradiction énorme avec sa politique d'accaparement des doses. Les chiffres nous montrent que cette préoccupation pour la vaccination à l’échelle mondiale est tout à fait secondaire aujourd'hui. Elle le sera peut-être moins quand les pays riches auront atteint un taux de vaccination qu’ils jugent assez élevé. Peut-être s’étonneront-ils alors (avec plus ou moins de mauvaise foi) de la trop lente progression de la vaccination dans le reste du monde et du risque que cela représente pour eux : aurait-on pu imaginer une meilleure stratégie pour favoriser l’émergence de nouveaux variants ? Peut-être finira-t-on par se dire que c’est précisément dans les pays les plus fragiles qu’on aurait dû envoyer des vaccins en priorité.

Mais veut-on vraiment vaincre ce virus ? A en croire les médias, le COVID serait le principal problème de l’humanité aujourd'hui, mais se donne-t-on vraiment les moyens d’y faire face ? Pourquoi n'a-t-on pas déjà produit assez de doses pour vacciner l’ensemble de l’humanité ? Peut-on suspendre toutes les formes de “propriété intellectuelle” qui freinent la production de vaccins ? Ose-t-on investir dans les infrastructures nécessaires ? On entend de grands discours expliquer que la santé n’a pas de prix, mais remet-on en question la subordination croissante de nos systèmes de santé à la logique de rentabilité financière ?

Cette pandémie a déjà causé plus de 4 millions de morts dans le monde, majoritairement parmi les plus faibles. Elle a aussi jeté des pans entiers de la population dans la pauvreté. Dans le même temps, les milliardaires se sont enrichis comme jamais. Et les dirigeants politiques occidentaux sont focalisés sur les échéances électorales à venir. Qui a intérêt à ce qu'on sorte d’une logique de compétition planétaire ? Qui a intérêt à ce que l’humanité affronte une telle pandémie de façon efficace et coordonnée, en redonnant un sens à la solidarité ?

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