L’écrivain qui n’a jamais menti. Romain Gary entre dans « La Pléiade »

Les « Romans et récits », de Romain Gary (1914-1980), double prix Goncourt, donnent lieu à deux volumes de « La Pléiade ». Pierre Lemaitre, cet autre Prix Goncourt, les a lus pour « Le Monde ».

L’entrée des auteurs dans la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade » relève sans doute de règles complexes et on ne saurait reprocher aux éditions Gallimard de n’y accueillir Romain Gary qu’aujour­d’hui. Il faut d’abord les en remercier. Reste qu’avoir vu Jean d’Ormesson l’y précéder (de son vivant) alors que Gary est mort il y a près de quarante ans (en 1980), m’a laissé, sur le coup, un peu perplexe. A la réflexion, je me demande si cela ne traduit pas assez justement la place que Gary occupe dans la littérature française.

Une photo de Louis Monier, du milieu des années 1960, condense, à elle seule, les composantes du « personnage Gary », qui déborde l’auteur. Costume blanc et ­cigare aux lèvres, il semble absorbé dans la lecture des Nouvelles littéraires, qui ­titrent : « L’inadmissible Romain Gary ». Tout y est.

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Un provocateur

D’abord, Gary fait semblant de lire : avant tout, il pose. C’est un poseur, dira-t-on de lui, un dilettante, désinvolte, il épousera une star de la Nouvelle Vague, Jean Seberg. Un exhibitionniste qui ne cesse d’entretenir sa légende et ment comme un arracheur de dents, sur son lieu de naissance (Nice, Vilnius, Koursk, une gare russo-polonaise pendant la révolution russe ?), sa date (1914 ? 1915 ?), sur son père (Ivan Mosjoukine ? Lejba ­Kacew ? Diplomate russe ? Commerçant fourreur ?). Il publie sous le nom de Gary, mais aussi de Shatan Bogat, Fosco Sinibaldi, Emile Ajar, on n’en finit pas de chercher à savoir le vrai.

Sur la photo, Gary ­paraît se délecter de l’adjectif qui lui est accolé : « inadmissible ». Un provocateur, dira-t-on. Homme de gauche, il professera un attachement sans faille à de Gaulle, à Malraux, le temps du gaullisme est « son moment de l’histoire ».

Le costume blanc, lui, frise le dandysme. On dirait qu’il a le même tailleur que Truman Capote. Le genre américain, avec ce côté viril, séducteur, baroudeur à la Kessel, un Hemingway au petit pied, il a fait la guerre comme aviateur, décoré, il est copain avec Norman Mailer. Sur la photo, on sent que ça ne peut être un écrivain, tout juste un romancier, un type qui écrit des histoires, des fictions, des « romans d’aventures ».

Le structuralisme règne en maître, le Nouveau Roman affirme que personnages et intrigues sont morts et enterrés, il est à contre-courant, accepté du bout des lèvres. Il n’est devenu Français qu’à 21 ans, on dit qu’il écrit comme un immigré. « Je plonge toutes mes racines dans mon métissage. Je suis un bâtard », revendique-t-il.

Intellectuellement, c’est un humaniste. Pour lui, l’homme est un idéal à venir et vers lequel il faut tendre. L’idée n’est pas dans l’air du temps. Si vous ajoutez les chiffres, c’est franchement exaspérant. Les lecteurs l’adorent, ses tirages en font pâlir plus d’un. On sait combien, chez nous, le succès est suspect, plaire à beaucoup est assez vulgaire. Sans compter qu’il fait carrière dans la diplomatie, il sera consul général de France à Los Angeles, un proche du pouvoir, la servilité, Sartre ne lui adressait plus la parole.

Deux fois écrivain

Cette photo de Louis Monier dit tout ce qu’on trouve, dans son personnage, d’égocentrique et artificiel. Égocentrique, sans doute, on ne devient pas écrivain par excès de modestie. Mais artificiel, certainement pas. Gary, en fait, n’a jamais menti et n’a jamais sacrifié l’exactitude que pour atteindre la vérité, celle justement que seule la littérature permet de dire.

Ces impostures avaient « un nom : cela s’appelle l’authenticité » (Europa 1972). « Recommencer, revivre, être un autre fut la grande tentation de mon existence, explique-t-il. (…) Plusieurs vies bien remplies… Aviateur, diplomate, écrivain… Rien, zéro, des brindilles au vent, et le goût de l’absolu aux lèvres. » Alors, il n’a jamais cessé de se réinventer.

L’« aventure Ajar » le démontre bien. On connaît l’histoire. Il écrit sous ce pseudonyme un roman magnifique, La vie devant soi qui obtient le prix Goncourt en 1975, alors qu’il l’a déjà reçu, vingt ans plus tôt, sous son nom, pour Les racines du ciel (1956).

C’est beaucoup plus compliqué que cela, mais je résume parce que l’essentiel est ailleurs. On a réduit à une supercherie littéraire ce qui aurait dû être compris comme le signe indubitable de son génie. Si l’on admet qu’un écrivain est avant tout le porteur d’une langue, alors Gary a démontré qu’il l’était deux fois.

Et même davantage, car de Lady L. aux Enchanteurs, de La Danse de Gengis Cohn aux Cerfs-volants et à Clair de femme, c’est un incroyable kaléidoscope de styles, de manières et de projets que va redécouvrir le lecteur dans cette belle édition de « La Pléiade », préfacée par Mireille Sacotte et Denis ­Labouret (et accompagnée de l’excellent Album Romain Gary, réalisé par Maxime Decout). On y relira notamment  La promesse de l'aube (1960), qui met en scène la bouleversante et impérative injonction maternelle à la réussite (« Tu seras un héros, tu seras général… ambassadeur de France ») sur laquelle il va bâtir sa vie et qui servira de tremplin à son génie littéraire.

Je relis ces romans et repense à ce que Butor écrivait de Hugo : « Il nous encombre, il nous malmène, il nous entraîne, il nous réveille nos rêves auxquels nous avions cru renoncer. » Voilà tout Gary.

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