Ag-Tech : Vers une verte révolution agricole ?

Nous sommes à un moment charnière pour le monde agricole, tant dans sa conception idéologique que dans sa mise en application. Le monde des nouvelles technologies quant à lui est en plein boom et s’étend logiquement dans tous les secteurs.  Assistons-nous à une nouvelle révolution agricole comme l’était le remplacement de la traction animale par la traction motorisée ?

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La France est une puissance agricole de premier rang. Elle se situe au sixième rang des exportateurs mondiaux et jouit d’une balance commerciale positive. Comprendre par là : la France exporte plus qu’elle n’importe.

En 2015, 13,5 % de l’exportation française est en rapport avec le secteur agricole ou agroalimentaire. Parmi les bons élèves, on trouve les producteurs de vins et spiritueux, les producteurs céréaliers et les producteurs laitiers. C’est un secteur important de l’économie française qui rapporte emplois et richesses.

Énoncé ainsi, on serait tenté de présenter le secteur comme un succès pour la France. Néanmoins, il faut — parfois fortement — nuancer le propos. Depuis plusieurs années, le nombre d’actifs dans le secteur agricole chute. On trouve plusieurs explications à cela : les exploitations ferment sans trouver de repreneurs, les revenus sont parfois faibles, les métiers du secteur sont difficiles… Aujourd’hui le métier d’agriculteur n’est plus celui qui suscite le plus de vocations. 

De même, bien qu’il y ait de bons élèves — cités plus haut — on trouve aussi les élèves en difficulté : les secteurs de la viande, des fruits et légumes et du poisson ne sont pas au beau fixe. Ces secteurs enregistrent des déficits année après année. 

Nécessité de revaloriser la filière ? Manque de compétitivité ? Besoin de refondre les chaînes d’approvisionnement ? Le débat est ouvert. 

Toujours est-il que les systèmes agricole et agroalimentaire traversent une mauvaise phase de leur histoire. 

Toutefois, l’espoir vient peut-être de l’émergence des nouvelles technologies et de startups qui investissent le secteur de l’agriculture. 

Ces nouvelles entreprises liées au numérique et aux nouvelles technologies inventent alors autour des années 2010, l’Ag Tech et la Food Tech.

Deux mots-valises pour désigner l’utilisation des technologies de pointe pour améliorer et simplifier les métiers agricoles et agroalimentaires tout en répondant aux exigences de la nouvelle génération de consommateurs (bio, local, faible bilan carbone, juste rémunération…).

L’ambition est grande, toutefois à grand renfort de drones, machine learning, robotisation et analyse du Big Data, ces startups entendent bien changer profondément le métier ô combien traditionnel des agriculteurs et du secteur agroalimentaire. Comment les nouvelles technologies vont-elles chambouler — ou même chamboulent déjà — le monde agricole ?

Nous sommes à un moment charnière pour le monde agricole, tant dans sa conception idéologique que dans sa mise en application (remise en cause de l’agriculture intensive, revalorisation des circuits courts). Le monde des nouvelles technologies quant à lui est en plein boom et s’étend logiquement dans tous les secteurs. 

Assistons-nous à une nouvelle révolution agricole comme l’était le remplacement de la traction animale par la traction motorisée ? 

Éléments de réponse avec cet article. 

 

Décennie charnière du monde agricole ? 


De nouveaux agriculteurs…

 

En 2013, la moyenne d’âge des propriétaires d’exploitation en France est de 51 ans. En 2016, ils sont 82 % à avoir plus de 40 ans. 

Les agriculteurs prennent de l’âge et peu de sang neuf s’invite dans la profession.

Il faut dire que le travail agricole a une image qui lui colle à la peau : celle d’un métier difficile, sans congés et pour des revenus pas toujours à la hauteur du temps passé à assurer la vie — ou la survie — de l’exploitation. Entre 2010 et 2013, le secteur perd l’équivalent de 18 000 temps complets. 

On assiste à la fin d’une génération, mais également au début d’une autre. 

L’ancienne génération, née dans l’Après-Guerre, rend son tablier après une carrière de labeur où la mécanisation s’est faite progressivement et où la technologie ne pouvait pas toujours se substituer à la tâche manuelle.

La nouvelle génération en revanche — même si elle ne se rue pas sur le secteur entendons-nous — s’aventure sur le terrain du monde agricole avec l’avantage non négligeable de la maîtrise des outils numériques et de l’innovation technologique permanente. C’est ainsi que l’on voit la part d’agriculteurs possédant un smartphone doubler entre 2013 et 2015.

Autre point : bien qu’il y ait de moins en moins de personnes qui s’orientent vers la filière agricole, il y a quand même du mouvement et de nouvelles installations. En 2015, 15 000 exploitations ont vu le jour. Aujourd’hui, un agriculteur qui se lance a en moyenne 29 ans. 

 

… pour de nouveaux consommateurs

 

Parallèlement à l’émergence de la nouvelle génération paysanne, il y a une nouvelle génération de consommateurs. Les critères de cette nouvelle génération sont tournés vers des valeurs écologiques, saines pour le corps et la planète.

Ainsi, 76 % des Français considèrent que consommer responsable c’est agir pour le développement durable. Les circuits courts — encore plus avec le confinement — sont plébiscités par les nouvelles générations, et lorsque cela n’est pas possible, l’origine géographique reste cruciale.

Cette nouvelle façon de consommer n’est pas du tout passée inaperçue. Bien avant le confinement et la crise de la COVID-19 en Europe et l’explosion de la demande pour des produits plus proches et de meilleure qualité, des enseignes se sont emparées du filon.

En janvier 2020, Aldi lance sa nouvelle (et première) publicité télévisée. On y retrouve des jeunes évoluant dans des paysages ruraux avec pour slogan « Place au nouveau consommateur ». Difficile d’être plus clair. 

 

Au-delà de la qualité et de la traçabilité des produits, les nouvelles générations sont à l’aise avec les nouvelles technologies et sont les premières à les utiliser. 

D’un côté, une nouvelle génération d’agriculteurs, de l’autre une nouvelle génération de consommateurs. Entre les deux, des valeurs partagées : écologie, bien-être, traçabilité, mise en valeur du territoire et des circuits courts… 

Le constat établi, de petites entreprises — avec ces idéaux partagés ou non — se sont lancées dans cet univers : les startups se branchent pour l’Ag Tech ou la Food Tech. 

Le monde de la startup au secours du monde agricole ? 

Des solutions concrètes à des problèmes concrets

Aléas météorologiques, temps de travail à rallonge, maladies, cours du marché, rentabilité des semences ou de l’élevage : il y a de nombreux points auxquels il faut être attentif dans le monde agricole. Dans cet entrelacs, l’agriculteur doit pouvoir gérer au mieux son exploitation tout en proposant un produit à la hauteur de la demande des consommateurs. C’est là qu’interviennent les nouvelles technologies et les entreprises qui les proposent.

 

On trouve par exemple des robots de désherbage entièrement autonomes. Le processus est fait « manuellement » par le robot et ce dernier n’utilise pas de produit chimique. Lorsque c’est terminé ? Il vous envoie un SMS. Plus de désherbant, une proposition entièrement électrique et un temps de travail en moins. 

L’entreprise Naïo qui propose différents produits similaires affiche très ouvertement ses trois convictions : augmenter la rentabilité, réduire la pénibilité et limiter l’impact environnemental.

Dans la même veine, on retrouve des drones équipés de capteurs, des solutions de gestion entièrement pensées pour l’exploitation agricole ou encore des puces permettant de vérifier l’état physiologique de chaque animal d’un troupeau. L’innovation ne semble pas se heurter — pour le moment — à une quelconque limite.

En 2016, les professionnels de l’Ag Tech se sont réunis au sein d’une association dont le nom annonce l’ambition : La Ferme Digitale. Fondée par 5 startups, l’association compte aujourd’hui 45 membres qui font vivre 600 salariés. 

L’association veut promouvoir l’innovation, mais aussi la transparence envers les consommateurs, preuve d’une réelle demande de la part de la nouvelle génération. 

Au pays de l’Ag Tech, le ciel semble dégagé et les idées poussent comme des champignons.

 

Oyez, oyez investisseurs et entrepreneurs !

En effet, l’Ag Tech est un secteur qui se porte bien, et ce depuis le milieu de la décennie passée. En mars 2017, Forbes mettait le doigt sur les dix startups les plus prometteuses en matière d’Ag Tech. La plupart sont créées par des ingénieurs et sont soutenues par de grands noms de l’économie française. Une preuve supplémentaire que l’Ag Tech est un enjeu (économique et politique) important de demain. 

On y retrouve par exemple le fonds Xavier Niel (Free) pour financer « La Ruche qui dit oui ! », startup proposant un concept d’AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) entièrement numérique et « ubérisé ». 

En 2020, Unigrains — leader sur le secteur de la profession céréalière — et Arvalis — spécialisée dans la recherche céréalière — lancent Unilis AgTech. Cette structure propose d’accompagner une dizaine de startups notamment en mettant la main au portefeuille. Au total, ce sont 4 millions d’euros qui sont débloqués pour des startups Ag Tech.   

Récemment, Abelio, une startup de la région toulousaine, a levé 500 000 euros de fonds pour proposer un drone solaire pour surveiller les cultures. 

Le drone pourra alerter en temps réel les problèmes divers et variés qu’un champ peut connaître : maladie, manque d’engrais, chaleurs…

Les exemples sont nombreux et suffisants pour constater que le marché se porte bien et que les solutions proposées sont innovantes. Toutefois, au-delà des sommes engagées et des retours sur investissement, les objectifs sont tout de même l’amélioration des conditions de travail des agriculteurs, la réduction de l’impact écologique et l’amélioration de la qualité de production. Il reste à voir si le pari sera tenu dans les années à venir.

 

L’Ag Tech demain : points d’attention et craintes

Fibre écologique ou Green Washing ?

 

C’est un pilier et une valeur indéboulonnable de notre siècle. L’écologie est au cœur des préoccupations et la préservation de l’environnement n’apparaît pas comme une option, mais plutôt comme une obligation. 

L’écologie est tellement essentielle que certaines grandes entreprises à l’échelle européenne ou internationale ne se gênent pas pour se refaire une image plus « verte ». Pour ce faire, elles ont recours au Green Washing, c’est-à-dire qu’elles attirent l’attention sur des pratiques écologiques tout en continuant à polluer massivement. 

Difficile pour le moment de savoir si l’Ag Tech et ses startups sont les adeptes d’une telle pratique, mais les consommateurs et les autorités publiques devront être attentifs. L’écologie est aussi un ressort marketing. Bien que la philosophie de certaines startups soit de prendre l’écologie comme un réel enjeu, d’autres pourraient bien s’en affranchir. Si la solution proposée peut être écologique, la confection du produit ne l’est pas forcément.

 

Grandes entreprises, grands intérêts ?

Les principaux financeurs de l’Ag Tech se trouvent dans le milieu de l’Intelligence artificielle (IA). En tête des investisseurs, on trouve Google ou le géant chinois Alibaba, prêts tous les deux à proposer leurs méthodes de récolte et de traitement des données recueillies par les drones, les puces et autres produits que l’Ag Tech peut proposer. 

C’est l’enjeu du Big Data qui dépasse le cadre de l’agroalimentaire. Le Big Data ce sont toutes les données numériques nous concernant (nos habitudes de déplacements, de consommation, de parole…) que nous donnons aux serveurs numériques auxquels nous sommes reliés. 

Ces données s’envoient via internet, nos smartphones et tout un tas d’autres choses « connectés ». Or, une grande partie des solutions proposées par les startups sont « connectées ». 

Que le secteur privé investisse dans les nouvelles technologies n’a en soi rien de nouveau, business is business. En revanche, le contrôle et l’accumulation de données sur les réserves de nourriture mondiale donnent un pouvoir immense à quiconque les détient. 

 

Remplacer la peste par le choléra ?

 

Également, il est important que les solutions proposées par l’Ag Tech soient utilisables par les petits et les gros producteurs pour ne pas laisser en marge les petites exploitations.

Ces dernières sont au front sur la question des circuits courts. Elles ont en plus la confiance des consommateurs grâce à leur proximité et leur disponibilité. C’est un maillon essentiel de la consommation durable et responsable de demain.

En effet, si les agriculteurs se débarrassent des intermédiaires, ils dégagent une plus grande marge, leur donnant des revenus plus décents pour vivre. C’est l’avantage des circuits courts. Un produit de qualité, un prix compétitif et un producteur rémunéré au juste prix.

Toutefois, il ne faudrait pas que la marge récupérée sur la réduction des intermédiaires serve à financer un autre achat comme des abonnements à des solutions numériques comme le proposent certaines startups.

En ce sens, ces startups pourraient remplacer une dépense par une autre dans le portefeuille de l’agriculteur. Dans ce cas, les grosses exploitations seraient privilégiées, car plus à même de supporter les coûts. Les plus petites exploitations quant à elles, seraient fortement désavantagées.

En clair, bien que le secteur de l’Ag Tech soit prometteur et puisse permettre de faciliter la tâche des agriculteurs et proposer des produits meilleurs pour la planète, un certain nombre de points doit être surveillé. 


Une nouvelle révolution agricole ?

Il est certain que l’Ag Tech chamboule fortement le paysage agricole. À l’heure où nous sortons d’une crise sanitaire majeure, la question de l’alimentation est essentielle, celle de l’écologie également. C’est justement à ces enjeux que l’Ag Tech répond, parfois avec brio. Parfois, ces startups périclitent. Air Inov, qui proposait des drones équipés de capteurs, met la clé sous la porte en juillet 2020. 

Il est en tout cas certain que l’innovation qui vient de l’Ag Tech peut être une réelle révolution. L’automatisation, la robotisation, l’analyse automatique de données et les aides à la prise de décision sont incontestablement des outils pertinents pour l’exploitation agricole. Reste à savoir une fois que les outils seront bien implantés et répandus sur le marché qui pourra se les offrir. 

L’impact écologique est également au cœur des préoccupations. Nous sommes à une époque charnière pour l’alimentation non seulement française, mais aussi mondiale. Les défis écologiques ne cesseront de grandir. C’est aux nouvelles générations de consommateurs et de producteurs de prendre le problème à bras-le-corps.

Toutefois quand de grands groupes sur le marché de l’agriculture et de l’alimentation mondiale sont Coca-Cola, Nestlé ou Mosanto/Bayer, il est ardu de savoir quelle place sera réellement donnée à l’écologie.

La nouvelle génération d’agriculteurs doit se mettre à la page et avancer avec son temps. Dans un océan d’acteurs de toutes les tailles, le navire de l’agriculture, de l’écologie et de la technologie devra naviguer. Ils navigueront pour sûr, mais qui ira dans quelle direction ?

 


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Pierrick Virion - Rédacteur en chef Vertes Collines.

Cette article est paru dans Vertes Collines Magazine #5, mensuel territorial diffusé en région Grand Est. 

Plus d'informations sur : www.vertescollinesmagazine.com

Instagram : @VertesCollines

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