Le Vocabulaire de la Crise

Bien averti celui ou celle qui aurait pu prévoir cette année 2020. En effet, comment prévoir que ce printemps serait celui du confinement et que cet été sera probablement celui de la méfiance et de la crainte d’une seconde vague ?

 

La période que nous vivons peut être qualifiée de crise à bien des égards. Le mot a été cité ou utilisé de nombreuses fois par des commentateurs divers et variés, de tous les bords politiques et plus généralement par l’ensemble de la population. Le FMI (Fond Monétaire International) a même baptisé la période : Ladies and Gentlemen, nous vivons “The Great Lockdown” soit le “Grand Confinement” dans la langue de Molière. Ce nom n’est par ailleurs pas anodin puisqu’il fait écho à d’autres crises : la Grande Dépression des années 1930 ou la Grande Récession de 2008-9

Dès qu’on parle d’une journée de bourse où la valeur des titres dégringole, on a coutume d’utiliser le jour de la semaine et d’y accoler l'adjectif “noir”, en référence, encore et toujours à ce “Jeudi Noir” de 1929 où Wall Street s’est effondré.

 

La raison de cet épithète peut être simple, il est possible que l’on souhaite éviter les mots techniques dans une volonté de clarifier l’information et de la rendre digeste. On peut en effet aisément comprendre qu’éviter d’évoquer les Cycles de Kondratiev, les relances keynésiennes et bien d’autres termes encore moins évocateurs soit une méthodologie efficace pour le quidam qui veut juste comprendre ce qui est en train de se passer dans son pays.

 

Cependant, les mots ont un sens.

Ces échos faits au passé, ces mots qui reviennent et plus généralement le vocabulaire utilisé au cours des dernières semaines, voir des derniers mois, est précisément ce qui nous intéresse aujourd’hui. 

L’analyse du sens (voir de l’essence) des mots, qu’on appelle la sémantique, permet de comprendre, de recontextualiser et d’expliciter un message. En effet, le choix des mots a toujours un sens et n’est - pour ainsi dire - jamais soumis à des règles de hasard, même lorsque nous discutons tranquillement à la terrasse d’un bar avec son meilleur ami.

Ce pouvoir des mots, d’induire une idée ou une notion, est bien compris par les instances de communication, que ce soit au sein de la sphère publique ou privée. Comment cette crise - ce “Great Lockdown” - aux multiples visages (sanitaire, démocratique, sociale, économique…) est-elle envisagée par ces acteurs ? Du discours présidentiel, à la reprise médiatique, en passant par la réception et la potentielle perception du message par la population, intéressons nous ensemble à ce vocabulaire si particulier.

 

LE VOCABULAIRE DE LA CRISE

 

Ça n’a échappé à personne : nous sommes en guerre ! C’est la formule qui se voulait référence du discours et ça n’a pas raté. C’est la force des discours : impossible de se remémorer l'entièreté du propos, en revanche une phrase évocatrice répétée plusieurs fois (six fois dans notre cas) rentre dans le crâne et si elle est bien choisie, elle doit rappeler le ton général du discours. Nous avons eu le “Moi président” de Hollande, le “Je vous ai compris!” de De Gaulle et désormais nous voici avec un “Nous sommes en guerre”.

 

Mais qu’entends-t-on au juste par “être en guerre” contre un virus ? En réalité pas grand chose et la formule a été rapidement critiquée et surtout reniée par d’autres pouvoirs politiques à l’instar de l’Allemagne et de son président Frank-Walter Steinmeler dans son allocution du 11 avril 2020.

Sentant le vent tourner et l’union politique se fragiliser, on a d’ailleurs un changement de ton sur le discours d’Emmanuel Macron le lundi 13 mars 2020, qui commence à préparer sa défense pour “l’après”.  

 

Mais alors, pourquoi ce terme de guerre ?

Surtout parce que le terme se veut rassembleur, car lorsqu’une guerre éclate, il faut faire “front commun”.

Plus encore, le président en a appelé à “L’Union Sacrée” et disait des personnels soignants qu’ils “Ont des droits sur nous”. La formule est empruntée à Clémenceau, qui pour rappel est surnommé le “Père de la Victoire” en raison de l’issue victorieuse de la guerre - réelle cette fois-ci - en 1918. 

Lorsqu’est convoquée l’image de la guerre, l’heure n’est plus aux querelles mais à l’action et l’envahisseur (ici le virus) devient la source du problème. Tous les autres facteurs (potentielle mésestimation, stocks de masques, moyens de l’hôpital public etc…) qui pourraient être étudiés sont balayés d’un revers de manche : “On verra ça plus tard”. 

Une fois le pavé dans la mare lancé, difficile de le rattraper et les vagues apparaissent : l’appareil médiatique prend le relais. C’est le fondement du droit à l’information et c’est la preuve d’un fonctionnement démocratique sain : on critique, on corrobore, on questionne. En bref, les journalistes font leur travail.

C’est sain certes, mais c’est aussi vecteur d’inquiétude.

Cet article le rappelle encore : impossible de rater le Covid-19 qui envahit l’espace médiatique, jusqu’à la saturation

L’écrasante majorité de l’information communiquée ne tourne qu’autour de cette thématique, déclinée sous toutes ses coutures. La conséquence directe de cette sur-représentation médiatique, c’est le biais de représentation, ou l’erreur de conjonction. En clair, on base son jugement sur ce que l’on voit et lit plutôt que sur des statistiques.

D’après un sondage Ipsos, au 23 mars, quasiment 50% des français pensent qu’un proche aura le virus. Bien que cela soit possible, les chiffres un mois plus tard font état d’environ 110 000 cas en France sur 67 000 000 français, la peur ne se confirme pas. On peut alors envisager que la perception et la réalité sont altérées.

 

RÉCEPTION ET PERCEPTION D’UN MESSAGE

Jusqu’ici rien de trop novateur, nous avons affaire au syndrôme du “Grand méchant monde” décrit par Gerbner qui estime que plus nous sommes exposés dans les médias à des images violentes ou faisant état de la dangerosité du monde, plus notre sentiment d’insécurité croit. Ainsi, plus un fait négatif envahit notre quotidien plus nous le pensons présent et dangereux. 

Fort heureusement, nous arrivons à nous rappeler parfois que nous ne sommes pas les premiers arrivés sur cette Terre et que nous ne serons pas les derniers. Dans ces moments de doute quant à l’avenir, nous avons tendance à convoquer les fantômes du passés. Les meilleurs intermédiaires sont alors les historiens. Les lecteurs qui dévorent l’actualité l’ont peut être remarqué, un parallèle tente d’être fait avec la Grippe Espagnole qui frappe l’Europe en 1918 et la situation actuelle.

Dernière grosse pandémie à avoir touché le continent, qui plus est dans un véritable contexte de guerre, nous avons là un objet d’étude qui semble idéal. La guerre, la maladie, Clémenceau et Macron, n’est-ce pas là la même chose au fond ? Les ingrédients semblent être là, mais certains sont des ersatz, au fond il n’y a que la pandémie de similaire. Clémenceau n’est pas Macron et personne n’envahit la France.

 

Mais qu’en disent les historiens ? Si nous voulons prévoir après en regardant par dessus notre épaule, Stéphane Audouin-Rouzeau - historien de la guerre de 1914-1918 - nous éclaire. “Nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois.

Cette peur du temps de guerre est contrebalancée par l’espoir apporté par l’éradication du virus et le déconfinement. Comme pour la fin de la Première Guerre mondiale, le sentiment qu’une fois que cette parenthèse macabre sera refermée, nous pourrons reprendre le cours de nos vies exactement comme avant. “L’Allemagne paiera.” “L’État paiera”. 

Tout cet imaginaire a été convoqué par un discours. “Nous sommes en guerre”.

Alors, aux grands maux les grands remèdes et nous sommes tous d’accord qu’il faut alors plus que des grands mots. Quelles conséquences sociales, économiques et démocratiques à cette position guerrière ?

Tout d’abord, économiquement parlant, plusieurs positions - comme souvent - s’affrontent, mais globalement tout le monde est d’accord pour estimer qu’une crise financière plane.

Politiquement et démocratiquement parlant, on perçoit déjà quelques signes ici et là qui peuvent nous éclairer sur la perception par la population du message global.

Un sondage SciencesPo CEVIPOF réalisé entre le 2 et le 15 avril 2020 nous pointe quatre adjectifs quant à l’état d’esprit actuel : Méfiance (32 pts), Morosité(28 pts), Lassitude(28pts) et Peur (27 pts).

La “non-confiance” des français envers le gouvernement est quantifiée à 66 pts, là où les allemands ne sont qu’à 38 pts et les britanniques à 37 pts.

Difficile de déterminer quelles parts ont joué les mots dans l’affaire car d’autres facteurs interviennent évidemment. 

Quand on interroge ces mêmes français, une majorité répond que la démocratie ne fonctionne pas bien (57pts, 30pts allemands, 26 pts britanniques).

Peut être est-ce dû aux annonces très controversées de STOPCOVID ou aux ratés de la communication gouvernementale ? Toujours est-il que l’angle d’attaque choisi par les gouvernants inquiète plus qu’il ne rassure.

Socialement, une méfiance s’installe sur tous les inconnus car l’ennemi est invisible et tout le monde peut être porteur. Le climat est au repli. Certains maires - recadrés rapidement - ont tenté d’imposer leur loi face à la situation en étant toujours plus sécuritaires : le maire de Sanary-Sur-Mer a pris un arrêté qui interdit l’achat d’une seule baguette et restreint les promenades à un rayon de 10 mètres autour du domicile. À Sceaux, le maire est débouté par le conseil d’État, l’édile souhaitait rendre le port du masque obligatoire

À une échelle plus humaine, les français affirment avoir confiance en leur famille et proche (+ de 90 pts) mais ils sont nombreux à estimer “qu’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres” (65 pts).

 

POUR FINIR

Cette crise sanitaire qui s’est déclinée  en plusieurs “sous-crises” et est envisagée dans un contexte d’affrontement, ancrée dans un roman national. Cela dédouane les responsabilités comme le rappel la sémiologue Cécile Alduy

Avec un discours martial confirmé lors du 13 avril 2020, notamment lorsqu’il affirme “Nous tiendrons”, Emmanuel Macron s’ancre toujours plus dans la volonté d’être le “Chef de Guerre”, celui qui mène les troupes au combat.

“Tenir” c’est le terme de Clémenceau - tiens encore lui - pour encourager les civils et les soldats. Le vendéen le disait : il faut tenir plus que les Allemands, les civils doivent tenir ce sera bientôt terminé !

Cette posture tente de faire de lui un “homme providentiel”, celui dont la France a besoin pour conduire la navire en dehors de la tempête. Et cette stratégie paye, la popularité du président a augmenté suite à son discours de mars.

Provoquer un climat de guerre, de crainte, de peur des autres et de la maladie et s’imposer comme rempart s'avérera payant si les résultats sont là, mais pour le moment, nous ne sommes sûrs de rien, et la tempête est toujours là. Il sera temps de compter les points après, si jamais le navire ne s’est pas échoué, avec nous dedans. 

La figure de l’homme providentiel intervient toujours lorsqu’une crise majeure a lieu. En vrac nous pouvons citer Jules César, Napoléon, Charles de Gaulle, Churchill...  Signalons d’ailleurs que dans l’entourage du président, on promettait aux français un discours “Churchillien”. Encore une référence à la guerre, mais je pense que nous avions déjà compris la teneur.


Articles utilisés pour cette synthèse : 

  1.  Le «Grand Confinement» : le FMI a déjà trouvé un nom à cette crise économique, Le Parisien, 11 Avril 2020.  http://www.leparisien.fr/economie/le-grand-confinement-le-fmi-a-deja-trouve-un-nom-a-cette-crise-economique-15-04-2020-8300409.php
  2. « Du sens à la sémantique : la naissance d'une discipline », La sémantique. Tamba Irène. PUF, 2005, pp. 3-6. https://www.cairn.info/la-semantique--9782130548560-page-3.htm
  3. Métaphore de Macron sur la guerre : «Cela exonère le pouvoir de ses responsabilités» Laure Breton, Libération, 30 mars 2020.  https://www.liberation.fr/politiques/2020/03/30/metaphore-de-macron-sur-la-guerre-cela-exonere-le-pouvoir-de-ses-responsabilites_1783567
  4. Membre d’Attac (organisation altermondialiste), Maxime Combes dans Bastamag.  https://www.bastamag.net/pandemie-covid19-coronavirus-Macron-guerre-virus-confinement
  5. Sur une dépêche AFP.  https://www.huffingtonpost.fr/entry/la-lutte-contre-le-coronavirus-nest-pas-une-guerre-selon-le-president-allemand_fr_5e91df9ac5b6f7b1ea823eed
  6. Emmanuel Macron bétonne sa défense, Frédéric Says, France Culture, 17/04/2020  https://www.franceculture.fr/emissions/le-billet-politique/emmanuel-macron-betonne-sa-defense?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR2dfjhDy0IS0tZcBl2zG7w_11bA-l4tGX_aY7HtAg0RzPpWUYcup8Jrf5M#Echobox=1587105763
  7. Emmanuel Macron, Discours du 16 Mars 2020.  https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/16/adresse-aux-francais-covid19
  8. Épuisement général - France Culture, Géraldine Mosna-Savoye, 15/04/2020.  https://www.franceculture.fr/emissions/radiographies-du-coronavirus/epuisement-general?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR10CcfXYE6o8yePvVkoQ4WmhMCi1EDmaCqV3OeG6BSAdOOM5aBoPYk5GMc#Echobox=1587017327
  9.  Pour toutes les données de JT de France voir site de l’INA  http://www.inatheque.fr/publications-evenements/ina-stat/ina-stat-donn-es.htm
  10. Les résultats des tests de Gerbner  https://web.asc.upenn.edu/gerbner/archive.aspx?sectionID=155&packageID=90
  11. Hacking-social.com - La France a peur, 11 Novembre 2014. https://www.hacking-social.com/2014/11/11/la-france-a-peur/ (Egalement sur Youtube, mais on rate le commentaire très intéressant présent sur le site)
  12. Stéphane Audoin-Rouzeau:
  13. Howard Becker, Catherine Bennett, Stéphane Audoin-Rouzeau ... Humbles et troublés, Emmanuel Laurenti et Chloë Cambreling, France Culture, 13 avril 2020.  «Nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois», Joseph Confavreux, Médiapart, 12 avril 2020. (Réservés aux abonnés)
  14. Après le coronavirus : « Un autre monde est peut-être possible, mais il n’adviendra pas », Tribune Vincent Charlet, Le Monde, 17 avril 2020. (Merci à Michel S pour sa revue de presse!)  Coronavirus : « C'est une occasion unique d'opérer une véritable transition écologique » François Gemenne, Le Point, 19 mars 2020.  https://www.lepoint.fr/environnement/coronavirus-c-est-une-occasion-unique-d-operer-une-veritable-transition-ecologique-19-03-2020-2367867_1927.php
  15. Le coronavirus entraînera-t-il une crise économique comparable à celle de 1929? Lucie Oriol, Huffingtonpost, 27 mars 2020.
  16. Sondage SciencesPo CEVIPOF, “Baromètre de la confiance politique” Vague 11 bis. Avril 2020.
  17. Nos Arguments pour rejeter STOPCOVID” Quadrature du Net (ONG).  https://www.laquadrature.net/2020/04/14/nos-arguments-pour-rejeter-stopcovid/
  18.  Les enseignants "qui ne travaillent pas" : Sibeth Ndiaye fait son mea culpa, Lexpress, 25 mars 2020.  https://www.lexpress.fr/actualite/societe/les-enseignants-qui-ne-travaillent-pas-sibeth-ndiaye-fait-son-mea-culpa_2121931.html
  19. Coronavirus : le maire de Sanary-sur-Mer interdit désormais de sortir à plus de 10 mètres de chez soi, La Provence, Vendredi 27 Mars 2020.  https://www.laprovence.com/actu/en-direct/5945834/coronavirus-le-maire-de-sanary-sur-mer-interdit-desormais-de-sortir-a-plus-de-10-m-de-chez-soi.html 
  20. Le maire de Sceaux ne peut imposer le port d’un masque de protection dans l’espace de sa commune - Conseil d’État, Décision du 17 Avril 2020. https://www.conseil-etat.fr/actualites/actualites/le-maire-de-sceaux-ne-peut-imposer-le-port-d-un-masque-de-protection-dans-l-espace-de-sa-commune
  21. Macron chef de guerre, sa popularité grimpe. Challenge, Ghislaine Ottenheimer, 29 Mars 2020.  https://www.challenges.fr/politique/un-chef-c-est-fait-pour-cheffer_704249
  22. Coronavirus : Emmanuel Macron veut encore serrer la vis, JDD, 11 Avril 2020.  https://www.lejdd.fr/Politique/coronavirus-emmanuel-macron-veut-encore-serrer-la-vis-3961388

 

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