Brésil: La face cachée de Maximiano, entrepreneur qui peut faire destituer Bolsonaro

Six participations actionnariales non déclarées, train de vie hors sol, F. Maximiano, patron de la société intermédiaire de l'achat du vaccin indien Covaxin -dont le trajet financier de la possible acquisition par le ministère de la santé mobilise les enquêteurs de la CPI au Sénat- affronte la révélation de The Intercept Brasil, qui dévoile une part occultée de son patrimoine et de ses sociétés.

Francisco Emerson Maximiano © DR Francisco Emerson Maximiano © DR

Propriétaire ou associé de neuf sociétés dont les adresses sont dans des quartiers chics et dont le capital dépasse 40 millions R$ (6,7 millions €), Francisco Emerson Maximiano a omis dans sa déclaration d'impôt sur le revenu qu'il a une participation dans six d'entre elles. Il s'agit précisément des entreprises qui ont le plus de valeur et qui font des affaires avec le gouvernement fédéral, comme Precisa Medicamentos et Global Gestão em Saúde. L'information apparaît dans des documents du service fédéral des Impôts remis à la commission d’enquête parlementaire sur la gestion de la pandémie (CPI), au Sénat, analysés par The Intercept Brasil.

Precisa Medicamentos est dans l'œil du cyclone après la dénonciation déposée par le député fédéral Luís Miranda (parti DEM, droite), concernant des irrégularités dans l'achat du vaccin Covaxin. L'homme politique affirme que son frère [Luis Ricardo Fernandes Miranda], un fonctionnaire du ministère de la santé, a subi des pressions pour approuver l'accord, apparemment suspect.

Le détail qui a donné l'alarme est la facture relative au paiement anticipé de 45 millions R$ (7,5 millions €) par le ministère de la santé à une société qui ne figurait pas dans le contrat, Madison Biotech (article et video ICI), basée à Singapour, un paradis fiscal. Le député Miranda a fait part de ces soupçons à Jair Bolsonaro, et le président aurait répondu qu'il s'agissait de "petites affaires" de Ricardo Barros, député fédéral (PP, droite dure) et chef du groupe du gouvernement à l'Assemblée nationale.

Precisa Medicamentos a servi d'intermédiaire entre le gouvernement et la société pharmaceutique indienne Bharat Biotech, le fabricant du vaccin Covaxin. L'entreprise de Maximiano était déjà dans le collimateur des autorités avant même que le député Miranda ne se manifeste publiquement. Elle est soupçonnée d'avoir vendu des tests Covid-19 à un prix excessif et au-delà de la quantité nécessaire au gouvernement du Distrito Federal, dirigé par Ibaneis Rocha (MDB, droite).

Malgré les diverses affaires suspectes qui l'entourent, Francisco Maximiano se présente officiellement aux autorités fiscales comme un citoyen à la vie sobre, selon les documents.

Sa déclaration d'impôt sur le revenu personnel, remise au service fédéral des Impôts le 7 juin dernier et qui fait partie des archives de la commission d’enquête parlementaire sur la gestion de la pandémie (CPI), comprend un revenu de seulement 52.000 R$ par an (8.600 €) [le salaire minimum national est de 13.200 R$ (2.200 €)]. Le montant équivaut à un revenu mensuel de 4.300 R$ (717 €), montant que Maximiano a dépensé pour un seul achat au supermarché, à Brasilia, le 27 mars 2020, selon des documents de la CPI, demandés par les sénateurs et obtenus après le dévoilement du secret fiscal de l'homme d'affaires.

Le paiement du débit a été effectué à Super Adega, magasin qui met en vente des vins et des boissons de luxe à Brasilia. Cette information apparaît dans les relevés bancaires du compte de l'homme d'affaires à la C6 Bank. Déjà déduit des dépenses de cette journée, le solde de ce compte courant était de 19.620,66 R$ (3.250 €).

La société Global Gestão em Saúde a pour adresse un gratte-ciel luxueux du quartier huppé de Barueri, à São Paulo. © DR / Canopus La société Global Gestão em Saúde a pour adresse un gratte-ciel luxueux du quartier huppé de Barueri, à São Paulo. © DR / Canopus


L'historique des mouvements bancaires de Maximiano révèle encore des paiements cash dans des magasins de luxe, comme 3.000 R$ (500 €) chez Prada, 1.900 R$ (315 €) chez Burberry, à São Paulo, et 890 R$ (150€) dans le magasin Casa Ouro, à Brasília.

Dans un autre document obtenu par dévoilement du secret bancaire, un accord de refinancement d'une moto, nous avons identifié une adresse dans laquelle Maximiano a déclaré avoir une résidence à Brasilia. La maison indiquée se trouve dans le secteur des Mansões Dom Bosco, dans la région du Lago Sul. Comme le nom du quartier l'indique, c'est l'un des quartiers huppés de la capitale fédérale.

La moto est une BMW R 1200 GS Adventure. En réponse à CPI, le constructeur automobile a indiqué que pour le véhicule, entre janvier 2020 et mai 2021, Maximiano a déjà payé 38.000 R$ (6.300 €) en échéances émises par la banque Santander. Le modèle, de l'année 2019, coûte environ 85.400 R$ (14.200 €), selon le barême Fipe.

Maximiano devait témoigner devant la CPI jeudi 1er juillet. Mais mercredi 30 juin, il a obtenu de la Cour suprême (STF) un habeas corpus qui lui donne le droit de garder le silence devant les sénateurs, et l'audience a été reportée. Comme il fait l'objet d'une enquête de la CPI et de la police fédérale (PF) en raison des tests vendus au  Ddistrito Federal (DF), il a obtenu le droit de ne pas produire de preuves contre lui-même. La nouvelle date de la déposition n'a pas encore été annoncée.

Adresses huppées

Dans la déclaration de revenus personnels 2021, Maximiano a déclaré être associé de Frasdec Assessoria e Consultoria de Investimentos, de 6M Participações et d'une entreprise individuelle à son nom - en plus de Drogaria Interfarmácia, déjà close. La société qui porte son nom est basée dans un condominium de luxe à Morumbi, un quartier huppé du sud de la capitale, et est considérée comme inapte par le service fédéral des Impôts, en raison d'omission d'informations.

Mais une enquête du service fédéral des Impôts, également en possession de la CPI, révèle qu'il est également associé ou propriétaire de Precisa Medicamentos, Global Gestão em Saúde, Primares Holding e Participações, Farmaserv, BSF Gestão em Saúde et également SaúdeBank Assessoria Estratégica e Financeira.

Global Gestão em Saúde, par exemple, est une société dont le capital social s'élève à plus de 26 millions R$ (4,4 millions €) et de laquelle il est déclaré, pour le service des impôts, comme son président.

Avec cela, Maximiano réalise le prodige de répéter le 31 décembre 2020 les actifs qu'il possédait 365 jours plus tôt : exactement 288.991,29 R$ (48.000 €). Mais il est improbable que ce montant soit vrai.

Le fait de ne pas déclarer les participations dans des sociétés dans les déclarations de revenus ne constitue pas une fraude fiscale. Mais les sénateurs de la CPI voudront peut-être demander à Maximiano pourquoi il a omis de le déclarer au service fédéral des Impôts et aussi s'il a reçu des paiements exonérés ou non de sociétés telles que Precisa Medicamentos (capital social de près de 13 millions R$ (2,17 millions €) et 15,7 millions R$ (2,65 millions €) comme contrats d'affaires avec le ministère de la santé), BSF Gestão em Saúde (capital social de 2 millions R$ - 330.000 € -, qui n'est pas en affaires avec le gouvernement fédéral) ou Global Gestão em Saúde.

Le commissaire de la police civile et membre de la CPI, sénateur du parti Cidadania [droite, bolsonarista en 2018 puis pour l'impeachment de Bolsonaro en 2021], Alessandro Vieira a déclaré à The Intercept Brasil que malgré les témoignages pertinents et " médiatiques ", le travail silencieux de dévoilement des secrets fiscaux et bancaires, et d'analyse de ces données est plus efficace pour la CPI.

" Les indices sont de la dissimulation d'actifs et de l'évasion fiscale, ce qui peut indiquer, avec l'approfondissement des enquêtes, un enrichissement illicite et un blanchiment d'argent ", a soutenu le sénateur, parlant de Maximiano.

Precisa Medicamentos opère sur une avenue dans une zone industrielle à Itapevi, dans la région métropolitaine de la ville de São Paulo. Selon les documents du service fédéral des Impôts, Maximiano est un associé directeur de la société, qui déclare à ce service des Impôts une associé qui est une personne morale : la société Global Gestão em Saúde.

Celle-ci, à son tour, a pour adresse déclarée le 28e étage d'un imposant gratte-ciel vitré à Barueri, également dans la grande périphérie de la ville de São Paulo. Global Gestão em Saúde partage l'adresse avec BSF Gestão em Saúde, dont elle est partenaire. L'immeuble de l'avenue Tamboré est également indiqué par l'homme d'affaires, au service fédéral des Impôts, comme étant son domicile.

D'autres sociétés identifiées par le service fédéral des Impôts comme appartenant à Maximiano opèrent à des adresses tout aussi coûteuses dans la capitale de l'Etat de São Paulo. Primares Holding e Participações et SaúdeBank Assessoria Estratégica e Financeira partagent deux locaux commerciaux dans un immeuble à la façade de granit et aux vitres miroitantes de l'avenue Faria Lima à Itaim Bibi, un quartier où se trouvent certains des bureaux les plus chers de la ville de São Paulo. Dans le même bâtiment, un étage entier est disponible à un loyer mensuel de 90.000 R$ (15.000 €).

À 100 mètres de là, sur la même avenue et dans un immeuble tout aussi somptueux, est enregistrée la société 6M Participações, dans laquelle Maximiano est associé à sa femme, Andrea Cecília Furtado Maximiano. De 6M Participações, entre 2020 et 2021, Maximiano a reçu 137.000 R$ (23.000 €). Les transferts ont été effectués via treize dépôts effectués sur son compte à la C6 Bank (photographies). Les montants variaient de 2.000 (330 €) à 24.000 R$ (6.000 €).


The Intercept Brasil a cherché à entrer en contact avec les avocats Ticiano Figueiredo et Pedro Ivo Velloso, qui défendent Precisa Medicamentos et Francisco Maximiano. Nous leur avons demandé par e-mail :

- Pourquoi Maximiano ne déclare-t-il pas sa participation dans toutes les entreprises dont il est partenaire ou propriétaire ?

- Pourquoi déclare-t-il un revenu de 52.000 R$ (8.700 €) en 2020 s'il avait des dépenses et des mouvements bancaires supérieurs à ce montant ?

- Pourquoi le montant du patrimoine a-t-il suivi exactement la même courbe en 2020 et en 2019 ?

- La maison à Lago Sul, qu'il a déclarée à BMW comme étant sa résidence en 2019, et la moto BMW qu'il paie mensuellement sont enregistrées au nom de qui ? Pourquoi ne sont-elles pas dans la déclaration d'impôt sur le revenu ?

Dans un communiqué, les avocats n'ont pas répondu aux questions. Ils se sont dits perplexes devant " la quantité d'informations fausses et malveillantes qui sont diffusées, dans le seul but de générer un chaos politique et de nuire à la vaccination de la population brésilienne ".

" Precisa Medicamentos est le représentant du laboratoire indien Bharat Biotech au Brésil et a suivi dans toutes ses relations avec les autorités les critères les plus stricts d'intégrité et d'éthique, et a immédiatement satisfait à toutes les exigences du ministère de la santé pour la vente du vaccin Covaxin ". La société et Francisco Maximiano sont à la disposition de la CPI pour clarifier les faits, réfuter les illusions malveillantes diffusées dans le but de faire échouer un contrat d'une importance capitale pour tous ", ont ajouté les représentants de Francisco Maximiano.

Les aventures de Maximiano en Inde

Les soupçons concernant les affaires de Maximiano remontent au gouvernement de Michel Temer, lorsque Ricardo Barros était ministre de la santé. Entre 2016 et 2018, Global Gestão em Saúde a été payée pour des médicaments qu'elle n'a jamais livrés. Dans le cadre d'une action en justice, le ministère public fédéral a constaté des irrégularités et tente depuis près de trois ans d'obliger la société à restituer 19 millions R$ (3,2 millions €) et à verser une compensation de 100 millions R$ (16,7 millions €). L'affaire a donné lieu à une accusation d'improbité contre Ricardo Barros, la société Global Gestão em Saúde et d'autres personnes impliquées dans les négociations. Ricardo Barros et la société nient avoir commis des actes répréhensibles.

Mais c'est avec Jair Bolsonaro en place au Palácio do Planalto que l'entreprise a vu ses affaires avec le gouvernement fédéral exploser d'un étonnant 6.000 %. Cela explique peut-être l'ingéniosité avec laquelle Maximiano a traversé l'Inde pour négocier l'achat de vaccins Covaxin par Precisa Medicamentos, en comptant sur l'aide de l'ambassade du Brésil à New Delhi.

" J'ai reçu, le 6 janvier [de 2021], des représentants de l'Association brésilienne des cliniques de vaccination, en visite en Inde pour traiter avec la société indienne Bharat Biotech de l'importation de vaccins contre la Covid-19 au Brésil ", a rapporté, dans un télégramme réservé à Itamaraty, l'ambassadeur André Aranha Corrêa do Lago.

Dans le document, daté du 7 janvier dernier et en possession de la CPI, il poursuit en rappelant une réunion tenue à l'ambassade : " M. Francisco Maximiano, président de Precisa Medicamentos, a pris la parole au nom des membres de la délégation. Il a indiqué que cette visite en Inde s'inscrivait à la fois dans le cadre d'une relation d'affaires existante, qui s'est diversifiée en raison de la pandémie, et d'un effort visant à renforcer les relations avec les entreprises indiennes, raison pour laquelle le profil de la délégation était " plus élevé que d'habitude".

Dans un autre télégramme, daté du 5 mars 2021, l'ambassadeur Aranha Corrêa do Lago rapporte que " des représentants de la société brésilienne Precisa Medicamentos retournent en Inde pour négocier avec Bharat Biotech l'augmentation du nombre de doses de Covaxin ".

" Le président de Precisa Medicamentos m'a mis au courant des négociations avec Bharat Biotech, qui avaient débuté lors d'une précédente mission en Inde. Jusqu'à présent, 37 millions de doses de Covaxin ont été commandées par contrat et la nouvelle visite de la société brésilienne au partenaire indien, qui doit débuter lundi prochain, le 8 mars, aurait pour objectif de négocier l'augmentation de la quantité de doses à acquérir ", explique Aranha.

" Sur le nombre initial de doses, 20 millions ont été achetées par le ministère brésilien de la santé, dans le cadre d'un contrat signé le 25 février, avec une option d'achat de 12 millions de doses supplémentaires. La société aurait réservé les 5 millions de doses restantes au secteur privé national ", poursuit le diplomate.

Aranha Corrêa do Lago a aussi écrit : "Maximiano a déclaré que les relations entre Precisa Medicamentos et Bharat Biotech, qui se sont resserrées ces dernières semaines, devraient évoluer dans un avenir proche vers la création d'une joint venture au Brésil, qui s'appellerait Bharat Latam. Il a souligné qu'avec cette joint venture il serait possible d'utiliser l'expertise et la capacité de production de Bharat Biotech dans différents types de vaccins, pour exploiter le potentiel du marché privé de la vaccination au Brésil, faisant allusion à la concentration de ce marché entre trois entreprises traditionnelles du secteur pharmaceutique. "

Contrairement au patrimoine déclaré, les plans de Maximiano étaient considérables.

Guilherme Mazieiro
Rafael Moro Martins
(3 juillet 2021)

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Traduction manuelle de BF.

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