Argentine: Contrebande du soja et détournement de fonds publics, notoires réels

Le céréalier Vicentin, mastodonte agro-exportateur du secteur privé des commodities, ne sort pas de l'actualité judiciaire, pour des liens que l'entreprise fondée en 1929 entretient avec des acheteurs de milliers de tonnes de grains souvent familiers de commerce «au noir» et dont les bénéfices sont ensuite hébergés offshore. Le journal en ligne El Cohete a la Luna a enquêté.

En 2016, l'euro valait ... 16 pesos argentins.
Au 1er juillet 2021, il s'échange à Buenos Aires contre ... 114.
Voire 200, au marché "blue".
Nous avons pris la valeur 2021.

(note du blogueur et traducteur de l'enquête qui suit)

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La contrebande de céréales et de soja planifiée par les grandes entreprises " n'est pas un mythe" . Leur stratégie consistant à jouer les oublieux lorsqu'ils devront expliquer dans un procès pourquoi ils ont acheté des céréales à des sociétés frauduleuses ne l'est pas non plus. " Nous ne pouvons pas connaître tous nos fournisseurs ni ce qu'ils font ", affirment les représentants de Vicentin dans l'affaire instruite à Reconquista (Santa Fe), qui enquête sur l'utilisation systématique de factures apocryphes, à l'authenticité douteuse.

Sont-ils vraiment des quantités négligeables dans un complot d'évasion fiscale ? D'après une enquête menée pour ce journal en ligne El Cohete a la Luna sur les sociétés fictives avec lesquelles la société céréalière opérait, il apparaît que les directeurs de ces sociétés - entrées dans la catégorie des apocryphes pour le service fédéral des Impôts (AFIP) - avaient non seulement un lien direct avec le céréalier Vicentin mais aussi un pied dans le circuit logistique, les terminaux portuaires et le schéma financier de la ville de Rosario (Santa Fe) où s'échappent bien souvent les agro-dollars. Une affaire (trouble) qui fonctionne.

Ce qui se passe avec Bunge Argentina SA est un autre cas-témoin. La juge Maria Eugenia Capuchetti est saisie d'une affaire de contrebande dans laquelle l'organisme public de prévention et répression au blanchiment d'actifs (UIF) se porte partie civile, mais la juge le rejette.

Maintenant, la Cour de cassation doit décider si l'agence publique qui enquête sur les questions de criminalité économique pourrait être intégrée au dossier. Ce n'est pas la seule affaire en cours contre Bunge. Il y a un mois, la Chambre fédérale de Córdoba (Córdoba) a estimé qu'il était nécessaire d'approfondir une enquête sur l'éventuelle évasion planifiée via des sociétés apocryphes. Toute une ligne de conduite de la part des grandes entreprises céréalières.

La contrebande de soja et de céréales vers le Brésil et le Paraguay via les provinces de Misiones et de Salta n'est pas non plus un mythe, un crime qui a connu une croissance exponentielle selon les statistiques du ministère de l'intérieur. L'une des hypothèses de l'agence dirigée par Sabina Frederic est que le soja qui traverse du sud au nord du pays partagerait certaines logistiques avec les gangs de trafiquants de drogue qui font transiter les stupéfiants du nord au sud par le couloir du fleuve Paraná. C'est pourquoi beaucoup préfèrent le silence règnant autour de la voie navigable.


Qui vous connaît ?

Pablo Andrea Neirotti se présente comme un homme d'affaires lié à Vicentin depuis 18 ans à travers différentes initiatives et partenariats : responsable du projet de la voie navigable au sein de l'entreprise céréalière, directeur de Logística Río Arriba S.A. et haut cadre de l'entreprise import-export Sir Cotton, il a également mis un pied au Terminal Puerto Rosario en tant que directeur général et vice-président.

Dans son curriculum vitae, il cache son passage à Agroceibal SRL. (ex LC Acopio, ex Fidexar Trading) entre 2013 et 2014, alors qu'il faisait également partie de Vicentin.

Sur un total de 60 sociétés déclarées apocryphes par l'AFIP et utilisées par la société en faillite comme véhicule pour acheter des céréales au noir et demander ensuite le remboursement de la TVA qui n'a jamais été payée au fisc, seules 8 lieux de stockage ont concentré le plus grand nombre d'opérations. L'un d'eux était Agroceibal S.R.L., qui a facturé 7,8 millions de pesos (70.000 €) à Vicentin en 2016.

" Ceux qui facturent ne sont pas les propriétaires des céréales ", argumente-t-on depuis le tribunal de Reconquista. L'hypothèse est que Vincentin a obtenu une certaine quantité de céréales acquises de manière informelle via des intermédiaires aussi troubles que la manœuvre qu'ils avaient l'intention d'échafauder.

Dans l'audit légal incorporé à la procédure de faillite, sept entreprises ont facturé 38,2 millions de pesos (340.000 €) à Vicentin (Agro MAF S.R.L., Wet Pampa S.A., Crosmar Cereales S.R.L., Agro Comercial Buck S.R.L., AIS Cereales S.R.L., Atuel Cereales S.A. et Praderas S.R.L.). A ce groupe, il faut ajouter les 7,8 millions de pesos (70.000 €) facturés par Agroceibal.

Les directeurs de Vicentin n'étaient-ils pas au courant de l'opération d'Agroceibal ? Dans le dossier judiciaire, l'entreprise affirme que les opérations dénoncées ont été réalisées et payées mais qu'elle ne peut pas connaître tout l'historique de ses fournisseurs. Une version qui n'est pas plausible.

En 2016, à l'apogée du macrismo, Gustavo Nardelli, l'un des patrons de Vicentin et alors directeur de Terminal Puerto Rosario SA, avait été invité à célébrer l'anniversaire de l'animateur argentin devenu ambassadeur panaméen Miguel Del Sel. La province de Santa Fe avait obtenu une liaison directe entre le paradis du soja et le paradis fiscal qu'est le Panama, avec la compagnie aérienne COPA.
Pablo Andrea Neirotti, directeur de la société Agroceibal S.R.L jusqu'en 2014 et lié à Vicentin depuis 2003, avait également été invité au voyage inaugural.

C'est-à-dire que Pablo Andrea Neirotti a travaillé pour Vicentin et partageait les bureaux de la direction du port de Rosario avec Nardelli, en plus d'avoir été directeur d'Agroceibal. Avec Javier Padoan, un des autres actionnaires de Vicentin, ils ont partagé un siège au conseil d'administration de Logística Arriba S.A. Neirotti a également été conseiller du péroniste Carlos Reutemann au Sénat.

À partir de cette société déclarée apocryphe par l'AFIP, il existe d'autres noms qui sont liés au circuit financier de Rosario, comme c'est le cas de Carlos Alberto Rodríguez Ansalsea, qui a été président de la société de financement BRIO Valores Agente de Liquidación y Compensación, de Rosario Valores Sociedad de Bolsa et du " Mercado de Valores ", la Bourse de la ville de Rosario.

Le dernier associé-gérant d'Agroceibal est Carlos Alberto Bonansea (2015). Une question hypothétique : ce lieu de stockage a-t-il été créé pour servir d'intermédiaire à l'achat au noir de céréales ?

Jusqu'au cou

Ce n'est pas la première fois que Vicentin apparaît lié à une série d'opérations d'achat et de vente de céréales par le biais de sociétés fantômes ou apocryphes, créées dans le but d'acquérir les céréales sans les déclarer. L'année dernière, El Cohete a la Luna a raconté une partie de l'histoire d'une affaire judiciaire initiée dans la ville de Villa María (Córdoba) avec l'intervention de l'annexe de l'AFIP à Río Cuarto (Córdoba), qui a enquêté pour une association fiscale illégale autour de l'homme d'affaires Fernando Luis Cuello. Le 24 juin 2021, la peine de six ans et demi de prison a été prononcée, la deuxième condamnation pour fraude fiscale dans le pays et à Córdoba.

Par le biais d'un ensemble de sociétés écrans, Fernando Luis Cuello a acquis des céréales sans les déclarer. Il a déplacé plus de 1.700 millions de pesos (15 millions €). Qui a exporté ces grains de soja ? La plupart de ces produits étaient exportés par Vicentin et Bunge. C'est ce qu'a déclaré la procureure María Marta Schianni dans sa décision d'ouvrir un procès.

Fernando Luis Cuello, dans sa plaidoirie finale avant d'entendre la sentence, s'est rangé à l'avis du ministère public. " En tant que chef du [bureau du MP dédié à la criminalité économique] PROCELAC, vous avez parlé de notre évasion fiscale. Et je ne vois pas d'exportateurs assis ici, qui sont ceux qui ont causé les dommages à l'État. Ni les producteurs agricoles ", a déclaré M. Cuello, s'adressant à Carlos Gonella, procureur du procès et ex-chef du PROCELAC.

" Dans ce cas, le rôle des agro-exportateurs a été démontré. C'est une toile d'araignée qui se tisse du haut vers le bas ", a déclaré un témoin spécialisé de l'AFIP. Il y a des cas où ces grands exportateurs, comme Bunge, font l'objet d'une enquête. C'est le chaînon manquant, pour enquêter sur le rôle des entreprises céréalières dans l'évasion ", a déclaré M. Gonella, interrogé par El Cohete a la Luna.

Ligne de conduite

Bunge a au moins deux affaires contre elle. L'une d'elles se trouve au tribunal de Comodoro Py, dans le tribunal de María Eugenia Capuchetti et il a été initié par la Fondation pour la paix et le changement climatique, une entité d'utilité publique, non gouvernementale. Le dossier doit permettre d'enquêter sur une éventuelle fraude à l'encontre de l'administration publique, une évasion aggravée et un éventuel blanchiment d'argent. C'est pourquoi l'UIF veut se porter partie civile, malgré le refus de la juge.

Mais à Córdoba, il y a un autre cas où le tribunal fédéral, intégrée par les juges fédéraux Abel Guillermo Sanchez Torres et Liliana Navarro, a révoqué un manque de mérite contre l'ancien président de Bunge Argentina SA, monsieur Placido Enrique Humanes et a ordonné de poursuivre une enquête axée sur l'utilisation d'entreprises apocryphes, un mécanisme similaire à celui utilisé par Vicentin.

" L'existence d'une facturation apocryphe, comme preuve des opérations effectuées, est justifiée dans la mesure où elle tente de simuler une opération qui n'a pas existé ou qui, ayant existé, l'émetteur n'est pas celui qui l'a effectuée ". Le but est donc de parvenir à une réduction de la charge fiscale ", ont déclaré les magistrats, qui ont demandé au juge d'instruction des preuves supplémentaires.

Les sociétés apocryphes utilisées par Bunge sont Lemos, Lobenstein y Asociados S.A. et Porte S.R.L..

" Lemos et Porte ne font pas l'objet d'une enquête pour avoir exploité des grains sans l'autorisation administrative requise. Au contraire, il est affirmé que les deux sociétés ont été créées dans le but de dissimuler les véritables opérateurs du système, qui effectuaient les opérations au noir et obtenaient des bénéfices sans payer les impôts correspondants ", a déclaré la procureure María Marta Schianni.

" Bunge a établi des contrats ou accepté de réaliser les opérations en question au moyen du service illicite fourni par Porte et Lemos (puisqu'ils n'étaient que de simples paravents, n'ayant pas la structure nécessaire pour réaliser les opérations commerciales qu'ils facturaient), en gardant caché le véritable opérateur et en leur permettant ainsi d'échapper aux obligations fiscales ", a ajouté la fonctionnaire du ministère public du fisc.

Sánchez Torres et Navarro ont remarqué qu'une fois que Bunge a effectué le paiement aux deux sociétés dénoncées comme apocryphes, ses directeurs ont immédiatement retiré l'argent en espèces.

" Il est particulièrement frappant, comme le prétend la partie accusatrice, qu'après avoir effectué les transferts signalés, ceux-ci ont été retirés en espèces presque immédiatement après avoir été crédités, ce qui pourrait permettre à ceux qui ont géré ces comptes de distribuer l'argent entre l'entreprise qui avait réellement réalisé l'opération commerciale et de générer les retours à l'entreprise qui avait loué le service, de sorte qu'il n'y avait aucune trace des opérations après le retrait de l'argent en espèces", peut-on lire dans la décision de la Cour fédérale de Cordoba. C'est pourquoi on a ordonné la poursuite de l'enquête. Comme dans le cas de Vicentin, toute une ligne de conduite.

Contrebande via le "couloir" du fleuve Paraná

Dire " voie navigable " et se limiter à ce seul mot revient à nier tout ce qui se passe sur le couloir fluvial, terrestre et aérien lié au fleuve Paraná. Le silence est ce qui tend à prédominer au sujet des crimes économiques qui se produisent sur le fleuve Paraná ", répète souvent Carlos Alberto Cruz, chef de l'UIF, à ses proches.

Le trafic de céréales vers le Brésil et le Paraguay s'est développé. Non seulement en raison de l'augmentation des opérations des forces fédérales, mais aussi parce qu'il y a une plus grande circulation de camions qui ont l'intention d'effectuer des manœuvres de contrebande.

Les autorités nationales craignent notamment que ce type de criminalité ne finisse par se "consolider". Par exemple, à Misiones, on a déjà commencé à détecter des champs traditionnels de yerba mate qui ont muté en soja. À cela s'ajoutent les nouveaux hangars que l'on peut voir à El Soberbio, où l'on sait que les graines de soja sont stockées puis traversées vers le Brésil, pays avec lequel il partage une frontière. On sait également que les gangs transportent les céréales dans des camions jusqu'à ces entrepôts bien marqués, et que lorsqu'ils partent pour traverser en barges, ils le font avec des sacs en toile de jute écrits en portugais.

De l'autre côté du fleuve, au-dessus du Brésil, les stocks peuvent être vus lors d'un simple vol de reconnaissance. Jusqu'à présent, il n'y a pas d'enquêtes binationales, tandis que dans les cas où l'UIF a pu entrer, ils enquêtent sur les studios qui ont composé les lettres-troncs. Cette documentation serait un indice précis pour trouver le début de la chaîne du commerce illégal.

Un grand nombre des lettres de transport (fausses ou simulées) - ces documents d'embarquement du transport de fret utilisées pour le transport de céréales - sont annulées par les mêmes personnes qui les ont émises avant qu'elles n'arrivent à destination, afin d'effacer les preuves, ont déclaré des sources du ministère de la sécurité à El Cohete a la Luna. Un autre élément d'information pertinent serait l'historique des lettres de transport annulées, qui est jusqu'à présent couvert par le secret fiscal.

L'AFIP s'efforce d'améliorer la traçabilité des lettres de transport et a même mis en place des gardes 24/24 h de la Direction générale des impôts (DGI), dans les zones les plus sensibles à la contrebande de céréales.

De janvier à mars de cette année, les forces de sécurité fédérales ont saisi 2.529 tonnes de céréales. Au cours de la même période de l'année dernière, les saisies ont atteint 277 tonnes. L'augmentation de la contrebande a été exponentielle : 812 % de céréales en plus échangées illégalement.

Cent pour cent des saisies effectuées en 2019 ont eu lieu dans la région nord-est de l'Argentine (NEA), plus précisément dans la ville d'El Soberbio (Misiones). L'année dernière, 48 % des opérations ont eu lieu dans la région du nord-ouest (NOA), plus précisément dans la province de Salta, où plus de 90 % se sont concentrées dans les villes d'Aguaray (40 %), de Senda Hachada et Embarcación (30 %), et de Salvador Mazza (25 %).

Le reste des opérations de l'année dernière ont été menées dans la région NEA, 75 % des saisies ayant eu lieu dans la ville d'Oberá, dans la province de Misiones.

Le trafic de céréales et les manœuvres illégales des grandes entreprises ne sont pas un mythe. La difficulté d'enquêter sur ce type de crime économique et de dévoiler les manœuvres du premier maillon de la chaîne - le producteur qui vend au noir - ainsi que des exportateurs qui complètent la manœuvre ne l'est pas non plus.

Plusieurs facteurs finissent par jouer en faveur du silence autour de ces crimes économiques : le manque de collaboration dans l'échange d'informations au sein des bureaucraties des différents organes de contrôle, la disparité des forces entre les procureurs qui doivent enquêter seuls contre le conglomérat d'avocats et de comptables des grandes entreprises et une partie d'un pouvoir judiciaire qui joue directement pour consolider la criminalité économique.

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à lire, aussi, publié le 15/6/2021 :
Le Paraguay, désormais positionné comme producteur et exportateur de cocaïne

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