Brésil : un environnement idéal pour les rêves autoritaires de Bolsonaro

La dystopie - qui s'oppose à l'utopie - est cette fiction qui se déroule dans une société imaginaire, organisée de telle manière que ses membres ne peuvent accéder au bonheur. Celle du Brésil paraît sans fin, pour le politologue français Gaspard Estrada, dans une tribune publiée en espagnol dans le NYT le 7/4.

Le Brésil doit mettre fin à l'autoritarisme de Bolsonaro

Dans l'un des pays les plus touchés par le coronavirus, le président sème le chaos pour maintenir son pouvoir et la possibilité d'être réélu.


La semaine dernière, Jair Bolsonaro a pris les Brésiliens par surprise en annonçant une réforme ministérielle plus large que prévu, qui incluait le départ du ministre de la défense. Mais la surprise a été encore plus grande lorsque, le lendemain, les commandants des trois forces militaires ont collectivement démissionné pour protester contre le licenciement de leur ancien chef. La dystopie du Brésil semble ne pas avoir de fin.

En fabriquant une nouvelle crise par ces changements de cabinet, Bolsonaro semble vouloir semer la peur dans la société, intimider ses opposants et empêcher les partis de centre-droit qui soutiennent son gouvernement de soutenir sa destitution. Le but de cette crise était apparemment de reprendre l'initiative après le retour de l'ancien président Luiz Inácio Lula da Silva sur la scène politique. Cependant, au lieu d'obtenir le soutien de « son armée » pour ses aventures autoritaires, Bolsonaro a dû se résigner à nommer trois généraux dont la loyauté semble rester éloignée de ses desseins. Ce pari raté a fini par révéler la fragilité politique croissante du capitaine à la retraite, à un moment où le nombre de décès dus au Covid-19 a atteint un nouveau record et où les perspectives économiques continuent de s'assombrir, avec un chômage et une inflation des produits de base.

À un an et demi des élections, la situation semble de plus en plus incertaine pour Bolsonaro et le facteur Lula rend chaque jour plus difficile sa réélection, qui semblait sûre il y a quelques mois. Il est clair que Bolsonaro est un président erratique qui n'a pas encore de proposition globale pour sortir son pays de la terrible situation dans laquelle il se trouve en raison de sa mauvaise gestion de la pandémie. Ce que nous ne savons pas, c'est ce qu'il va faire à partir de maintenant pour rester au pouvoir, s'il va le faire par le vote ou par la force. Face à l'irresponsabilité chronique de l'exécutif fédéral, les gouvernements des États et les collectivités locales, ainsi que la société civile et l'opposition, doivent agir pour éviter que le chaos sanitaire ne s'aggrave et que les pulsions autoritaires du président de la République ne se matérialisent.

Quelques jours avant les annonces de Bolsonaro, Arthur Lira, le nouveau chef de la Chambre des députés et allié du président, avait clairement exprimé sa non-conformité quant à la gestion de la pandémie par le gouvernement. C'est un signe inquiétant car l'alliance forgée par Bolsonaro avec les partis du mal nommé «  Centrão » au Congrès - et que Lira représente - est l'un des trois principaux facteurs de pouvoir de son gouvernement.

Le deuxième facteur est l'élite économique, et il a des problèmes avec elle aussi. Le 21 mars, un groupe de plus de 1.500 banquiers, économistes et hommes d'affaires avait publié une tribune (O País Exige Respeito; a Vida Necessita da Ciência e do Bom Governo - Carta Aberta à Sociedade Referente a Medidas de Combate à Pandemia) contenant de vives critiques à l'égard de Bolsonaro, signe du désenchantement du secteur privé face à la réponse du président au coronavirus. Mais le troisième facteur de pouvoir de Bolsonaro, l'armée, était resté calme, malgré les tentatives répétées de Bolsonaro de briser l'institutionnalité de l'armée, y compris une tentative d'auto-coup d'État en 2020. L'armée, qui a bénéficié d'augmentations budgétaires considérables sous Bolsonaro, était censée être le pilier le plus solide de ses aspirations autoritaires, c'est pourquoi il est si surprenant de la voir devenir la cible de ses attaques.

Cependant, la position de l'establishment militaire vis-à-vis du gouvernement Bolsonaro est ambivalente. Contrairement au discours officiel, les forces armées ont adopté des mesures de distanciation sociale au sein des casernes pour éviter la propagation du virus. C'est ce qui a précipité la chute du ministre de la défense, selon certains médias. Mais dans le même temps, l'armée a été tenue pour responsable de la tragédie sanitaire, suite au rôle désastreux joué par le général Eduardo Pazuello, qui était jusqu'à il y a quelques jours ministre de la santé. En refusant de soutenir les tentatives de politisation des forces armées, les responsables de l'institution militaire veulent montrer leur mécontentement face aux débordements autoritaires de Bolsonaro. Mais l'armée ne peut rester à l'écart de la politisation lorsque, selon une enquête, plus de 6.000 officiers occupent des postes au sein du gouvernement et que plus d'un tiers du cabinet est composé d'officiers supérieurs.

Les prochaines semaines seront dramatiques : alors qu'une projection de l'Université de Washington indique que, dans le pire des cas, le Brésil pourrait terminer le premier semestre 2021 avec près de 600.000 décès dus au covid, Bolsonaro continue de promouvoir le chaos, au lieu de s'efforcer d'obtenir des vaccins et de soutenir des mesures de distanciation sociale. C'est l'environnement idéal pour ses rêves autoritaires.

Bien que les sondages montrent que le président est de plus en plus impopulaire, le noyau dur du bolonarisme reste fort, notamment parmi les évangéliques et les membres de la police militaire (PM). Le président a soutenu des initiatives visant à maintenir ouverts les cultes religieux et les mutineries des policiers militaires pour tenter de défaire leur subordination institutionnelle aux gouverneurs. Il n'a pas réussi jusqu'à présent, mais dans un scénario de tension accrue, cela pourrait changer et peut-être que les églises évangéliques et la police militaire (PM) pourraient agir en réponse à ses assauts autoritaires.

Pour préserver son pouvoir en 2021 et maintenir en vie ses aspirations à la réélection en 2022, Bolsonaro joue avec le feu. Les partis qui ne le soutiennent pas et la société civile doivent se mobiliser face à la grave situation sanitaire et politique actuelle, et éviter de normaliser l'implication de l'armée ou de la police militaire (PM) dans la vie publique brésilienne. Les gouvernements des [vingt-sept] États et les collectivités locales, quant à eux, doivent perdre leur peur du président et mettre en place les mesures de distanciation sociale nécessaires pour éviter que la pandémie ne se répande encore plus. Sur le plan économique, les gouverneurs ont également la possibilité d'adopter des mesures économiques anticycliques, telles que des aides directes à la population, pour compléter la nouvelle aide fédérale d'urgence aux plus démunis et pour éviter que le spectre de la faim ne réapparaisse dans le pays.

Enfin, l'ancien président Lula, qui a su capitaliser positivement son retour dans l'arène politique, devrait maintenir sa position d'ouverture et de dialogue pour offrir une solution politique à la situation dramatique du pays. Ce n'est pas le moment de penser à une « troisième voie » entre Lula et Bolsonaro, mais d'agir pour sauver des vies et empêcher le Brésil de glisser vers l'autoritarisme.

Gaspard Estrada est directeur exécutif de l'Observatoire politique de l'Amérique latine et des Caraïbes (OPALC) à Sciences Po Paris.

Traduction (BF) manuelle, de l'espagnol.

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