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Billet de blog 17 mai 2022

«Portrait du capitalisme en phase sénile», par l'économiste brésilien Dowbor

Ladislau Dowbor est venu au Brésil en 1951. Depuis, mille vies pour le renommé économiste auteur de 25 essais, qui a été aussi un actif militant révolutionnaire pendant la dictature militaire. Il vient de signer une préface à la traduction portugaise du livre « At What Co$t » du professeur américain de santé publique Nicholas Freundenberg. Nous l'avons traduite, avec l'autorisation du préfacier.

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Ladislau Dowbor © DR

Le capitalisme est devenu largement dysfonctionnel. Il est, avec la croissance stagnante, plus centré sur les transactions financières que sur la production, générant des inégalités explosives, drainant les ressources naturelles de manière destructrice, impuissant à se réorganiser face au réchauffement climatique, incapable aujourd'hui encore de se réinventer, enfermé dans la logique de la maximisation des profits des entreprises à tout prix. À quel prix ?, c'est précisément la question que nous amène Nicholas Freudenberg, dans l'un des livres les plus lucides que j'aie jamais lus sur nos défis et nos chemins. Les questions clés que nous affrontons sont systématisées de manière claire, avec un langage simple et des exemples pratiques. En particulier, il évite les simplifications idéologiques qui nous ont souvent divisés. C'est notre avenir qui est ici mis sur la table.
 
Bien que les États-Unis d'Amérique soient au centre de l'analyse, comme le capitalisme étant aujourd'hui prédominamment mondial, dans le cadre d'une dynamique dominée par les sociétés transnationales, l'étude ouvre des perspectives pour nous tous. Après avoir présenté les principaux axes de la transformation systémique du capitalisme, l'auteur oriente l'analyse des différents secteurs d'activité en fonction de ce qui est important pour l'humanité : assurer le bien-être de tous, de manière durable. La toile de fond est la recherche d'une vie saine, qui implique l'essentiel de notre vie quotidienne : l'alimentation, l'éducation, le système de santé, le travail, les transports, les liens sociaux. D'une certaine manière, c'est notre pain quotidien. La troisième partie se concentre sur les transformations les plus récentes et les espoirs qui s'ouvrent, avec une vision de la manière dont la convergence des tensions du capitalisme ouvre un espace pour les mouvements sociaux, l'éducation, la science et la politique elle-même.
 
Je ne peux résister à la tentation de présenter dans cette préface le rêve qui anime l'auteur, et qui nous anime probablement tous. « Imaginez, si vous le pouvez, un monde dans lequel le bien-être des personnes et de la planète est la priorité :
 
Imaginez un système alimentaire qui donne des aliments sains, cultivés de manière durable et produite par des travailleurs décemment rémunérés, disponibles et accessibles à tous.
 
Imaginez des écoles et des universités qui offrent à tous les étudiants les connaissances et les compétences dont ils ont besoin pour atteindre leur plein potentiel et contribuer à leur communauté et au monde, et faire usage de leur éducation au service de la recherche du bien-être et du bonheur pour eux-mêmes et pour les autres.
 
Imaginez un système de soins de santé accessible à tous, qui fait de la prévention des maladies et de l'amélioration de la qualité de vie ses objectifs les plus élevés et qui fournit des soins permettant aux patients de minimiser le poids des maladies qu'ils affrontent ainsi que la douleur et la souffrance qu'elles leur imposent.
 
Imaginez un emploi qui paie aux travailleurs ce dont ils ont besoin pour une vie décente ; qui garantit que le travail ne rend pas malade ou ne nuit pas aux personnes concernées ; qui contribue à un monde meilleur et plus durable ; qui offre des voies de progrès ; qui permet aux travailleurs de se syndiquer, de faire leur travail et de profiter de leur vie personnelle et familiale en dehors du travail.
 
Imaginez des transports qui permettent à tous de se déplacer plus facilement dans leur quartier, leur ville et autres lieux, et qui laissent nos rues accueillantes pour les humains, notre air sûr à respirer et notre planète apte pour la vie.
 
Imaginez, enfin, un moyen de se connecter avec les gens - famille, amis, collègues, entreprises, nos communautés et le monde - qui n'exige pas le sacrifice de la santé mentale, de la confiance en soi, de la vie privée, de la dignité, de la paix civique ou de l'accès commercial aux détails les plus intimes de nos vies. »
 
Un rêve ? Pas tant que ça. Déjà, nous disposons amplement des ressources financières nécessaires. Un calcul simple mais parfaitement réaliste consiste à diviser le PIB, la valeur de la production annuelle de biens et de services, par la population. Dans le monde, ce que nous produisons aujourd'hui, 90 trillions de dollars, divisé par la population, 8 milliards, nous donne l'équivalent de 20.000 reais [4.150 €] par mois par famille de quatre personnes. Dans le cas du Brésil*, il est de 11.000 reais. En termes économiques, ce que nous produisons aujourd'hui, nous permettrait d'assurer une vie digne et confortable pour tous, et il suffirait pour cela d'une réduction très modérée des inégalités. Nous pouvons utiliser le revenu national net [Renda Nacional Líquida] au lieu du produit intérieur brut (PIB), ou inclure le stock existant d'infrastructures, et faire d'autres exercices comptables, mais l'essentiel est que ce que nous produisons soit suffisant pour tous. Notre problème n'est pas économique, c'est un problème d'organisation politique et sociale.
 
Nous disposons également des technologies nécessaires. Dans le monde connecté d'aujourd'hui, et avec l'argent virtuel, faire parvenir le nécessaire à toutes les familles n'est pas un obstacle, comme nous l'avons vu même avec la Bolsa Família au Brésil. Il ne s'agit pas d'un manque de technologie, mais d'un manque de définition adéquate de ce à quoi elle devrait être utilisée. Et nous disposons des informations nécessaires sur les problèmes critiques : le monde dispose de statistiques détaillées sur pratiquement toute la planète, jusque dans les coins les plus isolés. Les chemins sont enfin tracés. Les dix-sept objectifs de développement durable (ODD) détaillent en 169 cibles ce qui doit être fait, y compris les indicateurs permettant de suivre les progrès. En d'autres termes, nous disposons des ressources financières, technologiques et informatiques nécessaires, nous savons ce qu'il faut faire, mais nous stagnons. Ce n'est pas un manque de moyens ou de connaissances, c'est une impuissance institutionnelle, un blocage du processus décisionnel propre à la société.
 
Une chose est d'analyser les tragédies humaines et environnementales qui dévastent la planète, et qui s'aggravent rapidement dans la dynamique actuelle du capitalisme. C'est une autre chose de se demander pourquoi les tragédies s'aggravent, et quel processus décisionnel génère l'impuissance.
  
La force du texte de Freudenberg réside en grande partie dans sa capacité à prendre chacun des " rêves " qui composent le bien-être que nous recherchons, et à identifier la structure de pouvoir qui entrave la transformation, l'articulation des intérêts croisés qui génère l'impuissance. Et à partir de là, proposer les axes d'actions correctives, ainsi que des exemples d'initiatives qui ont fonctionné. Cela peut paraître simpliste, mais la force du texte réside dans la richesse de l'information, qui témoigne d'un travail de recherche de premier ordre. Il ne s'agit pas d'une prescription, mais plutôt d'une vision stratégique bien informée. Les arguments autour des six axes du bien-être étant très bien systématisés dans le texte de Freudenberg, nous commenterons ci-dessous sa dimension brésilienne.
 
L'alimentation
se présente d'une manière particulièrement critique. En 2021, 19 millions de personnes souffrent de la faim au Brésil, et 116 millions sont en situation d'insécurité alimentaire : parfois elles ont quelque chose à manger, parfois non. Un quart de cette population est composé d'enfants. L'impact de la malnutrition peut durer toute la vie. Mais le Brésil produit, rien qu'en grains, plus de 3 kilos par personne et par jour. Une grande partie de cette production est constituée de soja, ce qui constitue une partie du problème, mais la production de riz et de haricots suffirait amplement. Le problème est que la commercialisation des aliments est assurée par de grands groupes financiers, les traders, comme BlackRock, Bunge et autres, qui considèrent les aliments comme une commodity dont le rendement commercial doit être maximisé. Il y a dix ans, le dollar valait 2,5 réals, en 2022 il vaudra 5,5 réals : autrement dit, l'équivalent d'un dollar exporté rapporte deux fois plus, et les commerçants détournent le produit vers les marchés internationaux. Les sociétés agroalimentaires ont réussi, avec la loi Kandir ** de 1995, à défiscaliser la production destinée à l'exportation, ce qui encourage encore plus la production pour l'exportation. Résultat : plus de la moitié de la population de l'un des plus grands producteurs de denrées alimentaires au monde souffre de la faim ou de l'insécurité alimentaire.

La viande et le soja dépendent directement de grandes entreprises cotées sur le marché international, telles que JBS. La maximisation des dividendes pour les actionnaires, nationaux et internationaux, privilégie les exportations et entraîne l'expansion de l'élevage et des plantations de soja, ce qui génère des impacts environnementaux désastreux, peu d'emplois, peu de rendement pour les caisses de l'État et la faim. N'oubliez pas qu'au Brésil, avec 353 millions d'hectares qui appartiennent à des exploitations agricoles, 225 millions d'hectares cultivables et seulement 63 millions d'hectares de terres utilisées pour l'agriculture, nous avons environ 160 millions d'hectares de terres agricoles non exploitées ou sous-utilisées avec l'élevage intensif de bétail. En somme, il s'agit d'un système dans lequel la priorité des sociétés financières nationales et internationales a entraîné un divorce entre la production, l'utilisation rationnelle des terres, l'environnement et l'alimentation de la population. Ce système fracturé illustre parfaitement le premier des " piliers " auxquels Freudenberg fait référence.
 

En matière d'éducation, les tendances au Brésil suivent de très près celles que l'auteur présente au niveau international et aux États-Unis : privatisation, réorientation des contenus, vente de progiciels de gestion et de programmes d'études, ce qui réduit l'autonomie des écoles, des municipalités et des enseignants. Sur le plan financier, l'endettement des étudiants est moins important qu'aux États-Unis, mais l'achat des écoles, collèges et universités est très accéléré, générant une éducation axée sur la maximisation des profits. La pénétration des nouvelles technologies, qui pourraient assurer la gestion des réseaux, avec la génération d'un environnement collaboratif et interactif de construction des connaissances, tend avec la privatisation et l'internationalisation à favoriser la concurrence et l'oligopolisation par l'achat de concurrents.

En termes sociaux, le résultat est l'approfondissement du fossé entre l'éducation des pauvres et celle des riches, reflétant l'inégalité des revenus et des richesses qui domine au Brésil, le septième pays le plus inégalitaire au monde. Cette cristallisation de l'inégalité par l'éducation, atteignant ainsi la génération suivante, est catastrophique si l'on considère que l'ensemble des activités économiques dans le monde évolue rapidement vers une plus grande densité de connaissances. Comme le pays n'a pas investi, ces dernières années, dans la science et la technologie, un effet indirect est la perte de souveraineté sur un ensemble d'activités de pointe. Ici aussi, au Brésil, la priorité est donnée aux rendements financiers et à la reproduction des élites, et non pas à l'avancée scientifique et technologique générale.
 
Dans le cadre de la santé,
Freudenberg utilise le cas du cancer comme vecteur d'analyse du fonctionnement des soins de santé aux Etats-Unis, montrant de manière générale comment l'appropriation du système de santé par les sociétés financières a généré des politiques technologiquement avancées, mais très coûteuses et d'accès limité, rappelant que le cancer est aujourd'hui la deuxième cause de mortalité. L'auteur mentionne le fait que 80 % des cas de cancer sont liés à des causes externes, notamment la contamination chimique, le tabac et autres, liées au comportement de l'agronégoce. En guise d'ordre de grandeur, au Brésil, la moitié du financement de la santé va à un quart de la population, les 47 millions de personnes qui se paient des plans de santé privés.

Le SUS [Sistema Único de Saúde] est d'une efficacité bien supérieure, en termes de coût/bénéfice, mais son action est stoppée par la loi de plafonnement des dépenses, l'amendement constitutionnel no 95, qui a pratiquement gelé les ressources jusqu'en 2036, tandis que les politiques gouvernementales elles-mêmes, qui privilégient la rémunération des groupes financiers, ont réduit les transferts gouvernementaux. Pour avoir un ordre de grandeur, le budget de la santé publique est de 160 milliards de reais pour 2022, alors que par exemple l'augmentation des bénéfices de 42 milliardaires brésiliens, entre le 18 mars et le 12 juillet 2020, déjà en pandémie, a été de 180 milliards de reais [34,2 milliards €], en quatre mois, source d'intermédiation financière plus que de production, et ne payant aucun impôt (depuis 1995 les bénéfices distribués et les dividendes sont exonérés). Ici, comme dans d'autres domaines, nous voyons comment l'inégalité structurelle tend à se cristalliser dans la division entre riches et pauvres, avec une participation forte et croissante des actionnaires qui cherchent à maximiser les dividendes.

Il est important de mentionner que la privatisation transforme ces groupes en sociétés dont les actions sont cotées en bourse, ce qui leur permet d'être rachetées par des groupes financiers internationaux. Le système commence ainsi à répondre aux intérêts financiers des gestionnaires d'actifs, tels que BlackRock, au lieu d'être organisé en fonction des besoins de la population en matière de qualité de vie. Comme les pauvres ont peu d'argent, les services de santé privilégient les intérêts des élites. D'une certaine manière, les élites se renforcent dans les connexions financières et technologiques à l'étranger, et se désengagent des intérêts de la nation.

Le travail, autre domaine analysé par Freudenberg, présente des conditions particulièrement absurdes au Brésil. L'orientation générale des derniers gouvernements est de laisser " les marchés " résoudre les déséquilibres. Mais les données sont claires. Pour une population totale de 213 millions d'habitants, le Brésil compte près de 150 millions de personnes en âge de travailler (entre 16 et 64 ans, selon les critères des Nations unies), et 106 millions de personnes dans la population active, c'est-à-dire des personnes qui travaillent ou cherchent un emploi. Mais le pays ne compte que 33 millions d'emplois privés formels. Si l'on ajoute 11 millions d'emplois publics, cela fait 44 millions d'employés officiels, déclarés. D'autre part, 40 millions de personnes sont dans le secteur informel, des personnes qui ne font que " se débrouiller ", sans droits ni protection sociale, et avec un revenu moyen qui représente la moitié de celui gagné dans le secteur formel de l'économie. Aux 40 millions, il faut ajouter 15 millions de chômeurs, et 6 millions de découragés, qui veulent travailler mais ont renoncé à chercher.

Au total, la sous-utilisation de la main-d'œuvre est d'environ 60 millions de personnes, une absurdité à peine déguisée par des initiatives telles que les "micro-entrepreneurs individuels", les MEI, participant à l'univers qualifié de "précariat". Il est intéressant de croiser ces données avec la sous-utilisation des terres agricoles : les 160 millions d'hectares mentionnés ci-dessus représentent cinq fois le territoire de l'Italie. Le pays a une immensité de choses à faire, des terres inoccupées, des capitaux immobilisés dans des rendements financiers, d'innombrables activités à forte intensité de main-d'œuvre telles que l'assainissement, des ceintures vertes autour des villes, des gens qui veulent désespérément faire quelque chose d'utile, et le pays attend "les marchés". De son côté, l'exclusion productive généralisée a un impact considérable sur la qualité de vie des personnes, tant par l'insuffisance du revenu que par le sentiment permanent d'insécurité des familles quant à leur avenir.
 
Le cinquième axe
analysé par Freudenberg, celui des transports, s'applique également au Brésil. Le pays, sous la pression des entreprises, a opté pour la composition intermodale plus coûteuse et moins productive. Pour le transport de marchandises, l'option était la route et le camion, qui sont incomparablement plus chers que le rail et le cabotage, sachant que les principaux centres urbains du pays sont portuaires, ou semi-portuaires comme l'axe São Paulo/Santos. Dans le cas de la matrice de transport populaire, l'option, en raison des intérêts des constructeurs automobiles internationaux, était de privilégier le transport individuel en voiture, faisant des bénéfices avec les élites et la classe moyenne qui pouvaient se permettre d'acheter des voitures, affaiblissant le transport collectif. Dans le cas de São Paulo et d'autres villes, même les rails du tramway ont été supprimés pour renforcer l'option de transport individuel. Les tramways, transports électriques et collectifs, sont largement utilisés dans les villes riches. L'organisation Nossa São Paulo a montré que le Paulistano moyen perd 2h43 minutes par jour ouvrable dans les transports, temps pendant lequel il ne travaille pas, n'étudie pas ou n'est pas avec sa famille.
 
L'impact sur la qualité de vie est violent. Une personne qui vit à Cidade Tiradentes, dans la banlieue de São Paulo, se lève à 5 heures du matin pour aller travailler dans les quartiers à 8 heures, rentre chez elle à 20 heures, s'endort sur le canapé en regardant des programmes idiots à la télévision. Dans un petit moment, il sera de nouveau 5 heures. Quelle vie de famille peut-on avoir dans ces conditions, quelle capacité de récupération, quel espace pour les loisirs et l'enrichissement culturel ? La question des transports pose donc à la fois la question de l'option pour le transport individuel, de l'organisation du territoire urbain, de la localisation des emplois, et bien sûr du système de spéculation immobilière qui grave les inégalités héritées dans les espaces urbains. Dans cet ensemble, avec des décisions sur les options de transport qui dépendent des entreprises concernées, et dans le cadre de l'inégalité, le résultat est une profonde irrationalité, des coûts plus élevés, et beaucoup de souffrance pour la base de la société. Se souvenir que la voiture qui encombre nos rues et nous paralyse n'est utilisée que 5 % du temps en moyenne, 95 % du temps elle ne fait qu'occuper un espace.
 

Le dernier axe concerne les connexions sociales, un domaine qui est devenu crucial ces derniers temps. Rappelons que dans ce domaine, nous sommes totalement dépendants des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), tous nord-américains, et qu'ils affichent des bénéfices gigantesques. L'utilisation de Facebook, par exemple, peut sembler gratuite, mais ses gigantesques bénéfices sont versés par les sociétés de publicité, dont les coûts sont répercutés sur les produits que nous achetons. Il n'y a pas de repas gratuit, comme l'on dit au Brésil, et c'est nous qui payons ces géants. L'efficacité des groupes provient de la commercialisation de l'information privée, une nouvelle industrie si bien décrite par Shoshana Zuboff. Le monopole planétaire qui a été généré est compréhensible : puisqu'il s'agit de communication, nous sommes obligés d'utiliser ce que les autres utilisent, ce qui génère un monopole de la demande. Et comme nous ne pouvons pas faire la moindre chose sur notre ordinateur ou notre téléphone portable sans autoriser les cookies à accéder à tout ce que nous faisons, la manipulation commerciale, financière et politique s'est généralisée.
 
Les profils individualisés permettent aux algorithmes de renforcer le consumérisme ; les informations sur notre situation financière permettent la discrimination par les prix ; les profils politiques, sociaux et émotionnels permettent l'érosion de la démocratie. L'atomisation sociale, la fragmentation de la convivialité, les sentiments de solitude et d'insécurité ont été générés. Cette tendance est aggravée par l'érosion de la convivialité familiale. Alors qu'avant il y avait le clan familial, et le foyer dynamique des grands-parents, des oncles, des petits-enfants, des disputes et des fous rires, aujourd'hui nous avons le foyer moyen de 3 personnes au Brésil (2 personnes en Europe), dont beaucoup sont solitaires, et une grande partie des foyers avec des mères seules avec leurs enfants. Cette désintégration de la famille élargie, une tendance planétaire, est à peine compensée par le téléphone portable et les connexions en ligne. L'érosion de la famille et des communautés génère une autre réalité.
 
Les six axes que Freudenberg analyse nous permettent de comprendre les défis, les mécanismes et les opportunités. La dernière partie du livre esquisse les lignes d'action possibles, montrant qu'il existe d'innombrables initiatives, qui apparaissent rarement dans les médias commerciaux dépendants de la publicité d'entreprise, mais qui indiquent des voies possibles. Mais il s'agit essentiellement d'un livre réaliste. Nous vivons des moments critiques, ou plutôt une convergence de crises qui s'approfondissent et se nourrissent les unes des autres. La catastrophe environnementale résulte du réchauffement de la planète, de la perte de biodiversité, de l'appauvrissement des sols agricoles dû à une gestion prédatrice, de la disparition de la couverture forestière, de l'acidification et de la montée des eaux, de la pollution de l'eau douce et de l'épuisement des aquifères, des plastiques et autres déchets qui contaminent les océans et les différentes formes de vie, des antibiotiques présents dans la viande que nous mangeons, des résidus de produits pharmaceutiques que l'on retrouve désormais dans diverses sources d'eau. Nous sommes désormais 8 milliards d'habitants, et 80 millions de plus chaque année, les catastrophes environnementales se multiplient, et nous nous sentons impuissants.
 
Mais le plus important est de comprendre le rôle des entreprises et de l'organisation sociale : comment éviter le plastique si tout le système est basé dessus ? Comment pouvons-nous recycler les déchets si nous savons que la plupart d'entre eux sont simplement mélangés ? Comment éviter les aliments ultra-transformés s'ils sont présents sur tous les rayons et dans tous les fast-foods ? Les entreprises qui mettent des antibiotiques dans l'alimentation animale ne connaissent-elles pas les conséquences ? Volkswagen ne connaissait-il pas l'impact des émissions ?

Aujourd'hui, nous avons les statistiques, mais pas le pouvoir de les changer. L'organisation mondiale de la santé (OMS) détaille les 8 millions de décès prématurés causés par la cigarette, 7 millions par les fumeurs et 1,2 million par l'exposition passive. Quelque 4,2 millions de personnes meurent de la pollution de l'air, 3,6 millions de la pollution de l'eau. Un total de 15,8 millions de décès par an, avec des causes connues, et évitables. L'obésité, causée en grande partie par les aliments transformés, est à l'origine de 5 millions de décès prématurés supplémentaires. Le cancer, en grande partie causé par des produits chimiques, génère 10 millions de décès par an, et touche désormais même les jeunes et les enfants. Les entreprises à l'origine de ces décès connaissent parfaitement les chiffres. Mais leur priorité est d'obtenir plus de profits et de dividendes pour leurs actionnaires, les grands groupes financiers. Ils ont tous signé les critères ESG.

Freudenberg indique clairement la responsabilité centrale de ces déformations : « La mondialisation contrôlée par les entreprises, la financiarisation, la déréglementation, la concentration monopolistique et l'accaparement des nouvelles technologies par les entreprises, caractéristiques du capitalisme du XXIe siècle, sont les causes fondamentales de menaces multiples et croissantes pour le bien-être. Ce point commun justifie que l'on se concentre sur le système, qui est la cause sous-jacente. » Et il indique tout aussi clairement les moyens d'aller de l'avant, qui impliquent l'articulation de divers mouvements sociaux autour des problèmes critiques identifiés : « En intégrant les efforts visant à résoudre les problèmes auxquels les gens sont confrontés dans leur vie quotidienne à une analyse des réalités économiques, sociales et politiques en mutation, ceux qui aspirent à un monde différent peuvent obtenir des améliorations à court terme tout en préparant le terrain pour les changements les plus transformateurs à l'avenir. »

Le livre constitue une excellente introduction au monde réel. L'auteur rêve sans doute, ou comme il l'écrit, " imaginez ", mais il est un réaliste à part entière, identifie les enjeux, les mécanismes qui génèrent les drames, et indique les pistes. Il s'agit de l'avenir de chacun d'entre nous.
  
 
(*) Le salaire minimum national, au 15 mai 2022, est de 1.212 reais (225 euros).
(**) Antônio Kandir (1953).
 
Note : les liens internet et les deux appels de notes ont été ajoutés par le traducteur.
  
 
 

" A que custo ? o capitalismo (moderno) e o futuro da saúde ", de Nicholas Freudenberg (2022, 592 p.). © Elefante editora


  
Le livre " A que custo ? o capitalismo (moderno) e o futuro da saúde " de Nicholas Freudenberg, de 592 pages, sorti en 2022, traduit en portugais du Brésil par Juliana Leite Arantes, peut être commandé sur le site de Elefante Editora, ICI.
 
 
L'original de cette préface en portugais a été publié sur le blog Outras Palavras, le 11 mai 2022.

 
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Né en France en 1941, Ladislau Dowbor est parti avec sa famille en 1951 au Brésil où il est resté jusqu'au putsch militaire de 1964. Puis il s'est formé en économie à Lausanne (Suisse) et à Varsovie (Pologne), d'où sa famille était originaire. Militant révolutionnaire, il a été le leader au Brésil d'une organisation armée et a participé à l'enlèvement, entre autres événements, en mars 1970, du consul du Japon à São Paulo. Puis il a été écroué et torturé par les militaires. Exilé en Algérie, il a été consultant en Guinée-Bissau et en Afrique du Sud, au Nicarágua, au Costa Rica et en Equateur. Amnisité, il est retourné au Brésil où il a été professeur universitaire à l'université privée et catholique Pontifícia Universidade Católica de São Paulo (PUC-SP) jusqu'à sa retraite. De 1989 à 1992, il a été maire adjoint aux affaires extraordinaires de São Paulo, durant le mandat de la maire socialiste Luiza Erundina. Il est consultant à l'ONU dans divers secteurs.
  
 
Avec son site internet http://dowbor.org Ladislau Dowbor met à disposition du public une vaste bibliothèque scientifique, sous le label Creative Commons.
 
Ses derniers ouvrages sont "A Era do Capital Improdutivo" et "O Capitalismo se Desloca".
Ses propostions économiques pour le Brésil se retrouvent groupées dans " O Pão Nosso de Cada Dia: opções econômicas para sair da crise "
  
 
  

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