Brésil : Qui compose le noyau dur de l'élite qui ovationne Bolsonaro?

André Esteves, banquier milliardaire, Rubens Menin, patron de CNN Brasil, banquier, constructeur BTP. Et aussi Flávio Rocha, d'une chaîne de magasins de vêtements, Luiz Carlos Trabuco, président du CA de Bradesco, seconde banque privée. Retour sur un dîner d'avril 2021 chez un autre milliardaire, autour de Bolsonaro et de dix-neuf soutiens. Article du 12/4, par João Filho de The Intercept Brasil.

Bolsonaro a rencontré mercredi 7 avril 2021 un groupe d'hommes d'affaires à São Paulo. Le lendemain matin, les journaux ont traité la réunion comme s'il s'agissait d'une démonstration d'un soutien massif de grands entrepreneurs au président. Mais le fait est que les dix-neuf (19) hommes d'affaires qui ont participé au dîner festif font partie du noyau dur de Bolsonaro, celui qui le flatte depuis toujours. Selon de richissimes hommes d'affaires consultés par le quotidien Valor [du Grupo Globo], le groupe ne représente pas l'opinion de la haute société.

Les groupes de conversation sur WhatsApp de ces hommes d'affaires et cadres se sont levés le lendemain, indignés par les répercussions de la réunion. La perception parmi eux est que la réunion a été montée par Bolsonaro pour donner l'impression qu'il a le soutien pertinent des élites. Une grande partie de la presse est tombée dans le piège et a rapporté que Bolsonaro avait été « acclamé lors d'un dîner avec des hommes d'affaires » - un service de presse gratuit pour le président.

En fait, ce rapprochement n'a pas eu lieu. Une partie importante du monde des affaires a abandonné le bateau et a sévèrement critiqué le gouvernement en ce qui concerne la lutte contre la pandémie. Dans une lettre ouverte signée par plus de 500 banquiers et PDG de grandes entreprises, le président s'est vu réclamer davantage de vaccins, des masques gratuits et l'adoption de mesures de distanciation sociale. En outre, ils ont clairement réfuté le « faux dilemme entre sauver des vies et assurer les moyens de subsistance de la population vulnérable ».

Le soutien des élites au gouvernement a fondu, mais Bolsonaro veut faire croire le contraire. Aujourd'hui, peu de puissants hommes d'affaires sont prêts à se rendre complices du génocide en cours. Les participants à ce dîner font partie d'un petit club de millionnaires à l'esprit étriqué, dont beaucoup sont endettés auprès du gouvernement fédéral, impliqués jusqu'au cou dans des affaires de corruption et toujours prêts à flatter le président du jour.

Flávio Rocha (Riachuelo), Rubens Menin (CNN Brasil, MRV Engenharia, Banco Inter), André Esteves (BTG Pactual) © The Intercept Brasil Flávio Rocha (Riachuelo), Rubens Menin (CNN Brasil, MRV Engenharia, Banco Inter), André Esteves (BTG Pactual) © The Intercept Brasil
Bolsonaro était à l'aise lors du dîner avec son fan club. Il n'a pas présenté de plan de lutte contre la pandémie ni d'objectifs concrets, il a seulement fait la promesse vide que le gouvernement s'engagera au maximum avec la vaccination. Il y avait un manque de plans et de projets, mais il y avait beaucoup de jurons et d'insultes de la part du président.

La rencontre a eu lieu au domicile du milliardaire Washington Cinel, propriétaire du groupe de sécurité privée Gocil, qui a longtemps essayé de trouver un équilibre entre sa flagornerie envers le président et celle destinée à João Doria [le gouverneur de l'Etat de São Paulo, multimillionnaire et potentiel candidat présidentiel en 2022], et a même tenté un rapprochement entre les deux. Bien qu'il soit aujourd'hui plus proche du président, Cinel est toujours un ami et un voisin du gouverneur de São Paulo. Pendant le dîner, Bolsonaro a dit à qui voulait l'entendre : « votre voisin est un vagabond ». Plus tard, il a réaffirmé l'insulte : « votre gouverneur est un vagabond, un enculé ». Une autre fois, il s'est tourné vers le ministre de la santé et s'est plaint sur un ton d'opulence : « Eh, Queiroga, tu portes un masque ? Enlève ton masque, enculé ! »

Mais qui compose cette demi-douzaine de flagorneurs qui s'obstinent à ne cesser de flatter le président ? Rubens Ometto est l'un d'entre eux. L'homme d'affaires est le Brésilien qui a fait le plus de dons à des candidats et à des  partis lors des dernières élections. Ometto est le président de Cosan, dont les filiales figurent sur la liste des pratiquants de la déforestation et du travail esclavagiste. Ces entreprises sont pleines de dettes envers le gouvernement. L'une d'entre elles, Raízen Energia, doit à elle seule près d'un demi-milliard de reais. L'homme d'affaires répond également à une action en justice du ministère public fédéral (MPF) visant à obtenir des réparations pour le peuple indigène Xavante en raison de violations des droits de l'homme.

Un autre bolsonarista présent à la petite fête était Rubens Menin, propriétaire de la télévision CNN Brasil, de MRV Engenhiaria, géant du BTP et du Banco Inter. Entre 2011 et 2014, MRV a reçu cinq amendes pour travail esclavagiste. Il a été inclus dans la liste noire du travail esclavagiste, ce qui a énormément gêné la société. Menin a alors créé l'Association brésilienne des promoteurs immobiliers (Abrainc), qui a commencé à plaider pour la fin de cette liste noire.

André Esteves est le propriétaire milliardaire de BTG Pactual, une banque où il était l'associé de Paulo Guedes [ministre de l'économie du Brésil]. Il a déjà été emprisonné pendant 23 jours à la prison de Bangu [à l'ouest de la ville de Rio de Janeiro] pour avoir tenté d'entraver les enquêtes de l'opération [anti-corruption] Lava Jato. La banque a réalisé de gros profits sous le commandement de son ancien associé et ami au ministère de l'économie. La première transaction impliquant des crédits de la publique Banco do Brasil en dehors de son conglomérat a été réalisée avec BTG. La banque d'État a vendu à la banque d'Esteves un portefeuille composé essentiellement de prêts non productifs. Le portefeuille était évalué à 2,9 milliards de R$, mais a été vendu à l'un des fonds de BTG pour 371 millions de R$. Un excellent accord pour Esteves, mais un accord terrible pour le gouvernement.

Était également présent au dîner Alberto Saraiva, propriétaire de la chaîne de restaurants fast food Habib's, une entreprise qui vend des esfihas bon marché, par l'exploitation de ses employés. La société est la cible de nombreuses plaintes en matière de travail et a déjà fait l'objet d'une enquête pour fraude fiscale, ce qui l'a amenée à conclure des accords financiers à hauteur de 6,4 millions de R$ avec le ministère public afin d'éviter des poursuites dans tout le Brésil. En 2014, Habib's a été la cible de l'opération Flex Food, une action conjointe des secrétariats d'Etat des finances de six Etats du pays. Les enquêtes ont mis en évidence la non-fourniture de factures fiscales aux consommateurs et de recettes non déclarées.

Luiz Carlos Trabuco, président du conseil d'administration de la banque privée Bradesco, a été mis en cause dans une accusation déposée par le ministère public fédéral (MPF) dans le cadre de l'opération Zelotes. Il était accusé d'avoir corrompu des membres du Conseil administratif des recours fiscaux (Carf), pour tenter d'annuler une dette de la banque envers le fisc fédéral (Receita Federal). Trabuco a été blanchi par le tribunal TRF-1, mais en avril 2018, le cabinet du procureur-général du Brésil (PGR) a défendu la réouverture du dossier, affirmant qu'il y avait un « jugement anticipé » et que la plainte déposée comportait suffisamment de preuves de l'implication du dirigeant.

Flávio Rocha, propriétaire de la chaîne de magasins d'habillement Riachuelo, est un vieux partenaire du bolsonarismo. L'une de ses usines a été condamnée à verser une pension à vie à l'une des couturières embauchées qui souffrait d'une microtraumatisme répété. Dans un procès intenté par le ministère public du travail (MPT), qui a mené des inspections dans les usines, les procureurs ont constaté le paiement de salaires inférieurs au salaire minimum. Dans une note envoyée après la publication de cette chronique, la société Riachuelo a déclaré qu'en décembre 2020, le tribunal régional du travail de l'Etat du Rio Grande do Norte (TRT 21) a déclaré la légalité des contrats maintenus entre l'entreprise et les ateliers de couture membres du programme Pro-Sertão. Toujours selon la note, « tous les plus de 12.000 employés des usines sont déclarés, travaillent selon le trajet établi par la loi et reçoivent, au moins, les salaires prévus par les conventions collectives. »

Rocha est un vieux singe de la politique politicienne. Il a été député fédéral à deux reprises, dont une fois où il était l'un des principaux alliés de l'alors président de la République Fernando Collor. En 1994, il a même annoncé sa candidature à la présidence de la République - un fait qui s'est répété en 2018 - mais a été contraint d'abandonner après avoir été pris dans le système de corruption qui est devenu connu sous le nom de scandale du bonus électoral.

Ce sont quelques-uns des hommes d'affaires qui ont « acclamé » Bolsonaro. Comme vous pouvez le voir, ce que nous avons ici, c'est une poignée de riches qui se tiennent par la barbichette avec le gouvernement. Voilà le profil moyen du puissant homme d'affaires qui, aujourd'hui encore, soutient le président génocidaire. Bolsonaro a été applaudi même sans présenter de plans concrets pour lutter contre la pandémie et a même tenu à insulter le gouverneur qui est désormais responsable de 80 % des vaccins disponibles dans le pays.

Peu importe comment il essaie de montrer le contraire, le président est isolé. Il est devenu un paria à l'intérieur et à l'extérieur du pays, et a vu sa popularité chuter à chaque sondage. Il se retrouve avec un groupe d'entrepreneurs plus préoccupés par leurs entreprises, les réformes et le plafond de dépenses du gouvernement que par la santé de la population. Le pays cumule aujourd'hui plus de 340.000 morts [430.000 au 14/5/21, date de mise en ligne de cette traduction] par le Covid-19, ayant battu le record macabre de 4.000 morts par jour. Il y a un manque de vaccins, de médicaments, d'oxygène, de lits en réanimation, mais une partie du monde des affaires n'a pas honte d'acclamer la personne responsable de tout cela. Que la commission d'enquête au Sénat " CPI da Covid " rende responsable Bolsonaro et tous les complices du génocide.

João Filho

-------
Au 1er mai 2021, le taux de change est avoisinnant de 6 reais = 1 euro.

Traduction manuelle (14/5/2021).


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.