Brésil : Les trois graves erreurs de l'opposition

Le philosophe brésilien Vladimir Safatle, dans une tribune tonitruante, limpide, nécessaire, le 8/9, souligne les trois graves erreurs de l'opposition, face au pouvoir post-fasciste de Bolsonaro, au gouvernement militaire et à ses adeptes: la sous-estimation de son implication, la sous-estimation de sa force et la sous-estimation de sa capacité à penser de manière stratégique. Extraits, traduits.

« Le moins que l'on puisse dire est que l'opposition brésilienne est adepte de la pratique des trois erreurs contre Bolsonaro et ses partisans. Elle semble animée par la capacité de prendre ses désirs pour la réalité, de justifier sa paralysie comme s'il s'agissait de la plus mature des ruses. Elle a ajouté à cela une pathologie que les anciens manuels de psychiatrie appelaient " syndrome de Stockholm ", c'est-à-dire la capacité de ne pas voir un phénomène qui se produit devant soi. Même avec 600.000 morts sur le dos à cause de la négligence de son gouvernement face à la pandémie, Bolsonaro a réussi à avoir un 7 septembre à son image, avec plus de 100.000 personnes sur l'avenue Paulista [à São Paulo] et un nombre similaire sur l'Esplanade des ministères [à Brasilia].

Il s'est érigé en chef incontesté d'un soulèvement singulier du gouvernement contre l'État, déclarant qu'il ne reconnaît plus l'autorité de la Cour suprême (STF). En d'autres termes, il a fait savoir au monde entier qu'il était sur une trajectoire de collision avec ce qui restait de l'institutionnalité de la vie politique brésilienne. Ses partisans sont sortis de cette journée avec une identification renforcée et en se comprenant comme les protagonistes d'une insurrection populaire qui a bel et bien lieu, même si les signaux sont mitigés. Une insurrection qui montre la force du fascisme brésilien.

Il ne sert à rien de dire que cette manifestation a fait un " flop ", que seuls 6 % des personnes espérées étaient présentes. Une insurrection n'a jamais besoin de la majorité de la population pour imposer sa volonté. Elle a besoin d'une minorité substantielle, fougueuse, unifiée et intimidante, car potentiellement armée. Bolsonaro a ces quatre conditions, plus le soutien incontestable de la police militaire et des forces armées, qui pour rien au monde, mais absolument rien, ne quitteront un gouvernement qui lui promet des salaires allant jusqu'à 126.000 R$ *.

(...)

La gauche doit comprendre une fois pour toutes la nature de l'affrontement, écouter les personnes les plus disposées à la confrontation, celles qui n'ont pas eu peur de descendre dans la rue aujourd'hui, et assumer une logique de polarisation. Cela implique qu'elle doit se mobiliser à partir de sa propre notion de rupture, haut et fort. Une rupture contre une autre. Il n'y a plus rien à sauver ou à préserver dans ce pays. C'est terminé. Un pays dont la date d'indépendance est célébrée de cette manière est tout simplement fini. Si elle doit se battre, que ce ne soit pas pour le sauver, mais pour en créer un autre. »



Vladimir Safatle

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(*) Soit l'équivalent de 125 fois le salaire minimum. Au change de septembre 2021, vingt mille trois cents euros.

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