Noé Jitrik : « La place de la logique commence à être occupée par l'arbitraire »

Noé Jitrik, qui a dirigé la monumentale «Historia crítica de la literatura argentina» en douze tomes, est aussi l'auteur d'une centaine d'ouvrages dans tous les genres littéraires, depuis 1956, et ne cesse de dialoguer avec le monde. La pandémie et ses conséquences n'ont en rien émoussé l'acérée «manière de voir» du nonagénaire. Le critique Demian Paredes l'a rencontré à Buenos Aires.

Noé Jitrik dans Página/12 du 18/4/21. © Página/12 (18/4/2021) Noé Jitrik dans Página/12 du 18/4/21. © Página/12 (18/4/2021)
Graphomane permanent, Noé Jitrik produit, par l'écriture, de manière imparable, incessante - même pendant la pandémie -, à partir de son rapport au langage. Des notes et des articles, des essais, des récits et des poèmes paraissent régulièrement dans la presse, sur des sites web, dans des magazines universitaires et culturels, ainsi que dans des volumes imprimés. C'est le cas de Lógica en riesgo (Voria Stefanovsky Editores) et de Ensayos sencillos (17grises editora), deux livres récemment publiés qui, ensemble, totalisent trois cents pages, et pourraient également former un puissant trio avec Lámpara diurna, encore inédit en Argentine et déjà publié au Brésil - par Lumme - et au Mexique - par l'Academia Mexicana de las Letras -, dans le cadre du Ve prix international de l'essai Pedro Enríquez Ureña [remis annuellement depuis 2013 ; discours] en 2018.

Lógica en riesgo est accompagné d'un texte d'Ignacio Uranga, et Ensayos sencillos d'un texte de Luis Gusmán. Au-delà de leurs origines différentes, les deux livres travaillent à partir d'un concept, d'un mot ou de la résonance d'un nom dans la culture : la « mémoire » de la main, le monde des rêves et de l'inconscient, le réalisme littéraire et la « représentation » dans les arts, l'argumentation et le dialogue, la rhétorique et la sculpture, les « restes », Domingo Faustino Sarmiento, Antonio Di Benedetto et ses courants littéraires et journalistiques, Julio Cortázar et Leopoldo Maréchal ; on retrouve des thèmes et des approches déjà esquissés et évoqués dans des ouvrages antérieurs, comme dans Siete miradas: Conversaciones sobre literatura (2018), et même des décennies plus tôt, dans Lectura y cultura et dans La lectura como actividad tous deux de 1998.

L'écriture de Noé Jitrik - qui a déjà quatre-vingt-treize ans, ni plus ni moins -, sa productivité critique, possède une éthique : celle d'un profond humanisme. Le directeur du grand projet collectif mené à bien pendant vingt ans, et aujourd'hui conclu, les douze volumes de l'Historia crítica de la literatura argentina  (Emecé Editores), pour l'acuité, la quantité et la variété des sujets sur lesquels il a travaillé et travaille, s'inscrit dans les grandes lignées de la critique latino-américaine, celle du Mexicain Alfonso Reyes et des Uruguayens Emir Rodríguez Monegal et Ángel Rama.

Jitrik, avec de longues décennies consacrées au monde académique et universitaire, auteur de plus de cent titres, le premier publié en 1956 (voir sa longue notice bibliographique par Roberto Ferro pour la Fundación Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes), peut être ajouté, sans aucune exagération, pour sa capacité intellectuelle évidente et son originalité théorique, pour sa vibration universelle, à une constellation qui pourrait être formée par Tzvetan Todorov, Umberto Eco et George Steiner, chacun avec sa biographie et son inflexion intellectuelle respectives : Jitrik à partir d'une sémiotique de la culture, Todorov à partir du sauvetage et de l'adoption de l'approche « formaliste » (russe) et des croisements culturels, Eco à partir du médiévisme, de l'étude du roman et de la picaresque sphère journalistique contemporaine, et Steiner à partir de son trilinguisme et de sa préoccupation pour l'éducation et les « humanités », par opposition aux « massacres industriels » des totalitarismes du XXe siècle.

Pour sa part, Luis Gusmán affilie Jitrik à la tribu littéraire des Domingo Faustino Sarmiento, Ezequiel Martínez Estrada, Adolfo Bioy Casares, Piglia, David Viñas et Margo Glantz, entre autres noms. Comme l'écrivait José Martí à propos de ses Versos sencillos, les essais de Noé Jitrik « venaient du cœur », dans ce qui constitue une véritable et indispensable éthique de l'écriture.

Demian Paredes : Je vous interroge sur les épigraphes des livres : elles pourraient donner une idée des dimensions et des intentions des essais, en les englobant utopiquement dans un tout : l'une de Tununa Mercado, sur l'inconscient, et l'autre de Borges, une citation en français. Quelle sorte de « clef » ou de signification avez-vous recherché ?

Noé Jitrik : Certainement, cela veut dire quelque chose de mettre une épigraphe dans un texte, quelque chose veut être dit : est-ce pour indiquer l'esprit de ce qui va suivre, ce qui serait le visible, le principal ? ou bien que les phrases suggèrent qu'une indication secrète est à respecter dans ce qui suit ? « Tununismo » ? « Borgianismo » ? La première, si c'était le cas, indiquerait que dans ce qui suit il y a une menace de non- contrôle, celle du Freud lointain de l'inconscient, mais, comme on l'observera, il n'y a pas à craindre, cela n'arrive pas, car on peut dire ce qu'on veut des essais mais pas qu'ils ne sont pas très bien pensés, qu'ils ne suivent pas une ligne de pensée, alors ce sera autre chose, je ne sais pas ; dans la seconde, Borges, présent comme un soldat gardien de toute finalité littéraire, en nuançant sa célèbre phrase, je joue avec une balançoire, je provoque une lecture possible - non pas pour encourager, ou bien si, les autres -, pour influencer ou non, pour agir ou non. Mais c'est couper les cheveux en quatre, car je ne réalise pas moi-même ce que cela implique, mais ce que je réalise, c'est que ces phrases me plaisent telles qu'elles sonnent.

Ensayos sencillos combine une certaine simplicité dans l'écriture - simplicité et accessibilité dans le rythme, la construction des phrases, la clarté de l'exposé - avec un répertoire pointu et varié d'outils théoriques et analytiques, de synthèses historiques et critiques. S'agit-il d'une recherche consciente de votre part ? La meilleure forme serait-elle l'essai ?
En effet, l'accessibilité, la tentative de séduire, de capter l'intérêt. Toute la littérature le cherche mais par des voies différentes : une chose est la « jungle sombre » dantesque et une autre certains vers de Cadícamo qui me semblent très heureux, dans les deux cas on veut capter un « autre » inconnu ou non, ou pas tellement, bien que le « entre » diffère : dans l'un on fait appel à la raison et à la compréhension, dans l'autre au sentiment ou à la reconnaissance. Mais, étant donné les circonstances dans lesquelles je les ai écrites, un enfermement proche de l'exil, je me suis surpris à penser à José Hernández qui, enfermé dans un hôtel de Santa Ana do Livramento, pour sortir de l'ennui, écrit rien de moins que le Martín Fierro. Mon livre sera-t-il l'équivalent ? « Quelle prétention ! » diront certains, vu le résultat, mais l'intention ne peut pas être très différente, si l'on ne croyait pas que son livre était important, pourquoi l'aurait-on publié, ne serait-ce pas pire ? Quoi qu'il en soit, réflexions oisives : le fait est qu'il ne pouvait en être autrement : c'était au début de la pandémie, la question était de savoir comment négocier avec le temps qui se présentait comme un grand vide ; soudain, je me suis souvenu que quelques observations ou idées étaient restées dans mes tiroirs mais, compatissant, j'ai considéré que tout ce matériel ne devait pas rester là, à vieillir. J'aimais ces thèmes, si variés, c'était un défi, comment passer de la rhétorique à l'amour, de la sculpture à la vieillesse, de figures attachantes comme Martínez Estrada ou bien de Leopoldo Maréchal au thème des vêtements : des sauts, mais avec la même disposition, avec le même respect, avec les mêmes risques, c'est-à-dire ce qu'on appelle « l'essai ». « Improvisation et valeur », un bon slogan presque militaire, avec des excuses, pour affronter l'ennui de l'enfermement.

Comment peut-on interpréter le titre « Lógica en riesgo » (« Logique en danger ») ? Est-ce que vous l'entendez dans le sens d'une « menace » de la part de quelque chose ou de quelqu'un, ou bien est-ce vous qui essayez de la mettre en danger, en la plaçant dans un état critique ?
Les textes qui composent ce livre ont été écrits à des époques différentes ; j'ai fait cette compilation à la suggestion d'Ignacio Uranga, très fervent de mon concept de « ininterruption » (« incesancia ») qui, par ailleurs, traverse plusieurs des œuvres qui prétendent avoir une portée théorique, si ce n'est pas trop dire, par rapport à des questions strictement littéraires. Le livre a été publié au Brésil par un éditeur héroïque, un poète exquis, Francisco de los Santos, et a été réédité par un autre éditeur non moins raffiné, Jorge Nedich, qui a cru au livre et l'a sorti en pleine pandémie, un acte d'audace dont je lui suis infiniment reconnaissant. Des thèmes de la littérature, parfois depuis les Grecs, passant par la représentation, l'argumentation, la mémoire des mains, voire l'inconscient - « quel inconscient  » diraient certains psychanalystes s'ils lisaient le livre -, les bibliothèques, le dialogue, la conversation, bref, un ensemble de questions, ou de mots, qui si d'un côté semblent, seulement semblent, être évidents à force de faire partie du langage courant, contiennent un secret qui a une certaine logique, je crois que les aborder constitue une nouvelle façon de philosopher, je ne pense pas être le seul à le voir ainsi. Là, dans le mot « logique », qui est dans le titre, « logique en danger », je fais allusion au fait que la place occupée par la logique, ou quelque chose de semblable, ou simplement la volonté de penser au-delà de la surface des choses, commence à être occupée dans la culture contemporaine par l'arbitraire, la déraison, voire la stupidité obtuse, qui obtiennent des triomphes spectaculaires, il suffit de regarder ce qui se passe avec la culture au Brésil, grâce à Bolsonaro et ses cohortes de déficients, ce que les complices du macrismo [en Argentine] ont fait avec la culture, les discours de Trump et, d'autre part, à un autre niveau, ce que j'appelle la « fausse culture », celle qui croit fièrement que la culture passe par les croyances des classes moyennes dans les vêtements, dans les plages à la mode, dans les magazines des cabinets dentaires, dans certains programmes de télévision, dans la réduction du langage à son expression minimale, et ainsi de suite.

Lógica en riesgo (Voria Stefanovsky Editores) Lógica en riesgo (Voria Stefanovsky Editores)
Les livres ont des approches et des points de départ différents : une situation de la vie quotidienne, un problème théorique, une partie du corps humain ou le rêve. À partir d'une dimension particulière, d'une pensée ou d'une expérience, la réflexion s'élargit, couvre des domaines ou des zones d'activité sociale jusqu'à atteindre les problèmes profonds de la condition humaine. Y a-t-il un système et une méthode dans votre écriture ? Peut-on dire qu'elle repose, principalement, sur un regard ou sur des « manières de voir », comme dirait John Berger ?
Les manières de voir, bien sûr, en accord avec l'admirable Berger, mais si je suis d'accord avec cette expression c'est parce que je crois que le regard n'est pas inerte mais qu'il se sature, peu à peu et, à mesure que l'on vit, il se dote d'une plus grande adéquation, il voit plus et mieux, l'expérience et la culture le nourrissent. Je pensais, comme tout le monde, que la main, par exemple, n'était qu'un membre indispensable du corps ; aujourd'hui je vois qu'elle a une mémoire et que cette mémoire vient établir des différences : deux pianistes qui jouent le même morceau diffèrent dans l'exécution, ce sont leurs mains qui produisent la différence, dans la mémoire de la main réside ce que l'on désigne comme « style ». Il en va de même pour les yeux, les goûts et les perceptions auditives, sans parler de la pensée. C'est en cela que consiste ma « méthode », qui n'en est pas une, car je ne peux pas forcer la main, l'oreille ou le cerveau à suivre certaines règles, mais je dois laisser sortir l'œil, la main et le cerveau pour voir et écrire. Je ne doute pas que l'on puisse trouver dans tous les textes des mouvements similaires, par exemple dans les débuts, qui sont comme quand on appuie sur l'embrayage de la voiture, ce que l'on met en mouvement doit toujours être le même et dans tous mais, immédiatement, vient la variation, j'essaie que chaque affirmation soit ouverte, qu'elle mène ailleurs. Et, bien sûr, le sens que tout ce travail a : faire en sorte que le lecteur suspende ce qu'il sait ou pense et admette le déclenchement d'une pensée. En d'autres termes, je désire que ma façon de présenter ma « façon de voir » ait un effet, qu'elle produise un changement.

Comment vivez-vous et, surtout, comment voyez-vous la situation sanitaire par rapport à la situation sociale et politico-économique ?
Je pourrais dire qu'il n'y a pas de grands changements, sauf que je ne vois plus personne, même si je reste en contact par ordinateur, téléphone portable et téléphone. Mais ce n'est pas la même chose. Parfois je me sens étourdi, la journée m'apparaît comme un serpent au corps sans fin qui m'enveloppe mais j'essaie de le neutraliser : j'arrose un petit jardin qui, grâce à cela, progresse tandis que moi, naturellement, je deviens de plus en plus petit. Je parle, Tununa m'écoute et me complète, je raisonne avec mes enfants et mes amis les plus proches, j'écris, étrangement je publie quelque chose, dans Página12, dans La tecla Ñ, un couple d'éditeurs sollicités me publie et veut continuer à me publier mais, je n'y peux rien, le sort des autres, généralement inconnus mais soudain quelqu'un que je connais, arrête mon pouls, augmente ma tension. Je me souviens d'un vers de Borges : « Le jour est une strie cruelle dans une jalousie* » (“El día es una estría cruel en una celosía”) et de ceux d'Apollinaire : « Passent les jours et passent les semaines (...) Faut-il qu'il m'en souvienne / La joie venait toujours après la peine ». Mais je suis allé voir ailleurs et la situation sanitaire attend ma réponse qui, sans doute, résoudra le vaste problème de la pandémie. Je dirais que tout ce qui peut être fait est fait avec les meilleures intentions, mais je crois que nulle part - je pense à l'Afrique, au Moyen-Orient et à l'Extrême-Orient - il n'y a d'autres possibilités, seulement qu'à certains endroits l'histoire a été précipitée par la maladie. Les pays historiquement pillés et spoliés souffrent davantage, où est la science salvatrice ou protectrice dans ces endroits ? Penser à cela est choquant et, surtout, que ce qui va suivre, si on peut l'arrêter, tant que les structures économiques et les richesses continueront à se concentrer, nous placera à nouveau, comme si rien ne s'était passé, devant les mêmes problèmes que toujours. Qui apprend avec la disgrâce, la pire professeure que la civilisation ait créé ?

Peut-on dire que les discours « de la pandémie » circulent ? Si oui, comment les caractériser ?
Le discours qui circule le plus, du moins en Argentine, est celui de l'« opposition » : un discours sans queue ni tête, insensé et clos. En face, les efforts, certains journalistes, les dénonciations, certains juges, Alberto Fernández, « vox clamantis », absorbés face à la réalité, essayant, essayant.

(*) Volet interne, à lames orientables.

-----------------------

L'article original, publié le samedi 17 avril 2021, comprend un extrait de Lógica en riesgo.
 
Par ailleurs, Noé Jitrik a reçu le titre de Chevalier des Arts et des Lettres en France en 1993.

Avec le peintre argentin Luis Felipe Noé - dont le fils est le cinéaste Gaspar Noé qui vit en France depuis 1975 - Noé Jitrik a publié en 2009 l'ouvrage " En el nombre de Noé ".

Tununa Mercado a reçu en 2007 le prestigieux prix Sor Juana Inés de la Cruz pour son roman Yo nunca te prometí la eternidad. 


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.