Amazonie : soja et déforestation illégale, une paire qui nargue les autorités

Trois géants du marché du soja, acteurs majeurs du secteur des commodities, continuent d'en acheter par dizaines de millions de tonnes aux agriculteurs brésiliens liés à la déforestation illégale dans la forêt amazonienne. En particulier dans l'Etat du Mato Grosso. Enquête conjointe d'un consortium de trois médias internationaux.

par The Bureau of Investigative Journalism (Andrew Wasley et Alexandra Heal) 
Unearthed (Lucy Jordan et Alice Ross)
et Repórter Brasil  (André Campos et Daniel Camargos)

Si, d'une part, des règles strictes protègent l'Amazonie contre l'avancée du soja, d'autre part, les images et documents satellites montrent une réalité différente : c'est une forêt qui continue d'être détruite par la demande mondiale de soja - et avec la participation de géants de la région. Cela est révélé par une enquête conjointe menée par Repórter Brasil, The Bureau of Investigative Journalism et Unearthed, qui ont révélé que trois multinationales achetaient du soja à des revendeurs qui étaient fournis par une productrice rurale condamnée à une amende de 12 millions de reais (2 millions d'euros) pour avoir déboisé et brûlé la forêt amazonienne. Il s'agit d'Alexandra Aparecida Perinoto, sise à Marcelândia (Mato Grosso), qui a vendu à la société chinoise Fiagril et à la russe Aliança Agrícola do Cerrado - deux intermédiaires qui, à leur tour, fournissent les géant Cargill, Bünge et Cofco.



À l'aide d'images satellites, de registres d'inspection et d'autres preuves, l'enquête a découvert comment le soja avait été planté illégalement par Perinoto sur des terres sous embargo par Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama) pour avoir été déboisées - ce qui est interdit par la législation environnementale. Les résultats révèlent comment le soja « pirate » - planté de façon irrégulière et lié à la déforestation en Amazonie - peut entrer dans les chaînes d'approvisionnement internationales qui sont censées être « propres », malgré l'existence du moratoire sur le soja, un mécanisme créé en 2006 pour arrêter la destruction de la forêt amazonienne.

Signé par toutes les principales entreprises agroalimentaires, dont Fiagril, Aliança, Cargill, Bunge et Cofco, le moratoire interdit l'achat ou l'exportation de céréales cultivées dans les zones de l'Amazonie qui ont été déboisées après juillet 2008. On estime que l'accord a empêché, en dix ans, la déforestation d'environ 1,8 million d'hectares - l'équivalent de presque l'étendue d'Israël.

Cependant, notre enquête révèle des failles dans le système de surveillance du moratoire, qui permet aux entreprises de continuer à acheter du soja aux agriculteurs liés à la déforestation illégale. Les satellites ont détecté une série d'incendies majeurs, survenus en juin de l'année dernière, sur une bande de terre utilisée pour la plantation de soja et pour le bétail dans les propriétés de Perinoto. Les images montrent de la fumée et des flammes détruisant la végétation.

Ce n'était pas la première fois. Outre les incendies, au moins 1.500 hectares de leurs propriétés ont été saisis en avril 2019 par l'Ibama, après avoir été illégalement déboisés. Les embargos interdisent les activités économiques dans la région - un moyen de punir la déforestation et de permettre la récupération de la forêt native.

Perinoto a également été la cible d'un autre embargo, cette fois de l'agence locale pour l'environnement (Secrétariat d'Etat à l'environnement du Mato Grosso), appliqué en 2016. Ensemble, les amendes de la planteuse de soja totalisent 12 millions de R$.

À l'aide d'une analyse satellite de la plate-forme de données environnementales MapBiomas, Repórter Brasil a repéré du soja cultivé illégalement sur cette parcelle de terre en 2018 et 2019, violant les embargos. En outre, Perinoto est sur une liste du moratoire sur le soja qui rassemble des fournisseurs accusés de déforestation illégale, remis aux entreprises du secteur pour aider les commerçants à éviter d'acheter du « soja pirate ». La liste est compilée chaque année par les organismes de l'industrie et l'ONG Greenpeace, ce qui a été fondamental pour établir le moratoire n 2006.

Malgré cela, The Bureau a constaté que le soja produit par Perinoto était entré dans les chaînes d'approvisionnement d'au moins deux grandes entreprises : Fiagril et Aliança Agrícola do Cerrado, qui avaient acheté des quantités importantes à  Perinoto en 2019.

Dans le cas de Perinoto, ses exploitations forment un réseau complexe d'enregistrements fonciers, divisé en trois propriétés distinctes situées à moins de 20 km les unes des autres. Les exploitations sont enregistrées au nom d'Alexandra Perinoto et de ses trois enfants. Comme toutes les exploitations de soja ne sont pas sous embargo, le soja est planté dans une zone « sale », mais peut être vendu par l'exploitation « propre ». L'un des mécanismes utilisés par les déforesteurs pour contourner le moratoire, connu sous le nom de « triangulation du soja », ou « blanchiment du soja ».

L'une des lacunes du système de surveillance du moratoire sur le soja est qu'il ne prend en compte que la propriété rurale où la déforestation a eu lieu, ignorant, par exemple, les exploitations voisines appartenant au même propriétaire. Les experts et les activistes disent que cette situation laisse la porte ouverte au « blanchiment de soja ».

Interrogée, Alexandra Perinoto a refusé de répondre aux questions. « Je n'ai rien à déclarer. Ce que vous publiez devra être prouvé », a déclaré l'agricultrice par téléphone. L'Aliança Agrícola do Cerrado n'a pas nié avoir acheté les céréales à Perinoto et a déclaré qu'elle se soumet régulièrement à des audits indépendants. « Il n'y a pas de faits ou de décisions officielles qui mentionnent, relient ou font référence à Aliança Agrícola do Cerrado dans les violations environnementales. »

La société a également déclaré que « les affaires qui échappent au contrôle d'Aliança Agrícola do Cerrado restent de la seule responsabilité de l'agriculteur/producteur. » Fiagril a déclaré qu'elle « n'a pas acheté de soja provenant de zones interdites en raison de dommages environnementaux », mais n'a pas nié avoir acheté à l'entreprise de déforestation. Et d'ajouter qu'« en février 2021, après avoir audité la récolte 2019/20, Fiagril a reçu une déclaration officielle signée par l'Association brésilienne des industries de l'huile végétale (Abiove) et Greenpeace attestant du respect total du moratoire sur le soja. »

L'ONG Greenpeace a toutefois déclaré que l'affirmation de Fiagril est inexacte car l'audit de la récolte 2019/2020 était « incomplet et non concluant » et a demandé plus d'informations aux négociants. « Les conclusions de cette enquête liant Fiagril à du soja potentiellement illégal sont extrêmement préoccupantes et nous veillerons à ce qu'elles fassent l'objet d'une enquête et à ce que des mesures appropriées soient prises », a déclaré l'organisation.

2,5 millions de tonnes de soja brésilien acheté, depuis 2015

Greenpeace a reconnu que le système de surveillance du moratoire « n'est pas parfait » et qu'il « fait pression pour que des améliorations soient apportées, notamment une plus grande transparence et un examen adéquat des fournisseurs indirects, ainsi que des stratégies visant à éviter la triangulation du soja »

Le consortium d'enquêteurs a examiné les documents d'expédition et les données du commerce international et a constaté que Fiagril et Aliança Agrícola do Cerrado ont exporté au moins 2,5 millions de tonnes de soja brésilien depuis août 2015. Les dossiers obtenus par The Bureau montrent que Bunge a acheté du soja à Fiagril, tandis que Cargill et Cofco ont acheté à Aliança Agrícola do Cerrado. Les reventes aux trois géants ont eu lieu après que les deux entreprises ont négocié le prix de la graine de soja avec Perinoto en 2019, selon les documents obtenus par The Bureau.

Sollicité, Bünge a déclaré qu'il n'avait pas acheté de soja à Aliança Agrícola do Cerrado depuis 2017 et que Fiagril ne fournissait pas de soja issu de Marcelândia. « En tant que signataire du Moratoire sur le soja en Amazonie, les achats de Fiagril sont audités par des entités indépendantes », a déclaré l'entreprise au sujet de l'un de ses fournisseurs.

Cargill a déclaré qu'elle n'avait pas acheté de soja « directement » à Perinoto, mais a tout de même indiqué qu'elle allait enquêter sur Fiagril et Aliança Agrícola do Cerrado. « Nous avons fermement maintenu le Moratoire sur le soja brésilien en Amazonie depuis 2006. Nous allons enquêter sur Fiagril et Aliança Agrícola do Cerrado, conformément à notre procédure de plainte concernant le soja. »

Cofco a déclaré qu'elle effectuait des audits internes mensuels, « ainsi que des audits externes annuels sur la conformité des fournisseurs avec le moratoire. L'audit de 2019 a confirmé que tous nos fournisseurs ont satisfait aux exigences du moratoire la saison dernière. »

La totalité (en anglais) des réponses de Bünge, Cargill et Cofco au consortium de journalistes est ICI.


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L'enquête de Unearthed

(uniquement leur texte non présent dans la publication en portugais)

Fermes locales, chaînes d'approvisionnement mondiales

Le négociant mondial en soja Fiagril est basé à Sinop (Mato Grosso) mais appartient à la société chinoise Hunan Dakang Pasture Farming, qui est à son tour détenue par l'énorme groupe Pengxin. Des documents vus par Unearthed montrent que Perinoto a vendu du soja planté sur des terres à Marcêlandia à Fiagril dans la ville de Sinop, à 180 kilomètres de là, en février et avril 2019. Fiagril a expédié du soja de Sinop à l'usine Bünge, en Espagne, en juin 2019.

Depuis août 2015, Fiagril a exporté au moins 755.000 tonnes de soja brésilien à l'international, notamment vers la Chine, le Japon, l'Espagne, le Portugal et d'autres marchés. Ils sont actuellement en partie financés par un prêt renouvelable de trois ans de 300 millions de livres sterling accordé en 2019 par la China Development Bank, contrôlée par l'État.

Dans un communiqué envoyé par e-mail, Fiagril a déclaré qu'elle « n'achète pas de soja dans des zones interdites par l'environnement ».

 Aliança Agrícola do Cerrado appartient en partie au conglomérat russe Sodrugestvo et a exporté au moins 1,89 million de tonnes de soja brésilien depuis août 2015, notamment vers la Russie, la Chine, la Pologne et d'autres marchés. Des documents montrent que Perinoto a vendu du soja issu de Marcêlandia à Aliança Agrícola do Cerrado dans la municipalité de Matupá (Mato Grosso) en mai 2019, et Aliança Agrícola do Cerrado a expédié du soja de Matupá à Sodrugestvo en Russie plus tard ce mois-là, et à Cofco en Chine en juin. Aliança Agrícola do Cerrado a expédié du soja de l'État de São Paulo à Cargill en Chine en janvier 2020.

Aliança Agrícola do Cerrado a déclaré qu'elle surveillait les données sur les zones sous embargo par les autorités environnementales brésiliennes, ainsi que sur la déforestation illégale, les utilisateurs connus de l'esclavage moderne et la liste d'exclusion du moratoire sur le soja. « Toutes les transactions d'Aliança Agrícola do Cerrado sont effectuées en stricte conformité avec ces listes et exigences de l'Ibama », indique le communiqué.

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(Traduction manuelle, le 23/5/2021)

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