Brésil : «Le gars, au final, est quasiment esclave»

La nouvelle stratégie mondiale du monopole chinois de tabac, la China National Tobacco Corporation a motivé la parution le 22/6 d'une enquête internationale menée par le réseau de journalistes Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), avec The Intercept Brasil. Exploitation, endettement, maladies, problèmes psy et suicides définissent le cadre de cette culture au Brésil.

 © Photographie de Ricardo Beliel/Brazil Photos/LightRocket via Getty Images © Photographie de Ricardo Beliel/Brazil Photos/LightRocket via Getty Images
Le soleil ne s'était pas encore levé dans le ciel de São Lourenço do Sul (Rio Grande do Sul), mais Lizimeri Weber était déjà accroupie parmi les milliers pieds de tabac de la plantation qu'elle exploite avec son mari depuis près de deux décennies. Pendant la période de récolte, sa routine commence à 5 heures du matin et se poursuit jusqu'à 22 heures. " Même les samedis, dimanches et jours fériés ", dit-elle en regrettant le peu de temps qui lui reste pour écouter les nouvelles à la radio. Pendant les pauses du travail, elle prépare le déjeuner, fait du pain, lave et s'occupe des vêtements de la famille et de la maison, et nourrit les chiens.

La nuit, son mari Luiz doit encore se lever toutes les deux ou trois heures pour vérifier que le bois de chauffage qui alimente les chambres de séchage est à la bonne température.

Comme de nombreux producteurs de tabac du sud du Brésil, les Weber travaillent pour China Brasil Tabacos, la branche locale de la plus grande entreprise de tabac de la planète, la China National Tobacco Corporation. C'est la feuille du type Virginia, qui pousse principalement dans les plantations sises dans l'Etat du Rio Grande do Sul, qui donne l'arôme et la saveur aux cigarettes produites par l'entreprise publique chinoise et qui approvisionne le plus grand marché de consommation du monde.


Patron invisible

L'industrie du tabac est l'un des principaux contributeurs aux finances publiques dans le pays de l'Est. En tant que signataire de la convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), la Chine s'est engagée à trouver d'autres sources de revenus pour les cultivateurs. Mais comme la superficie des terres cultivées en tabac a diminué dans le pays, la société s'est tournée vers d'autres pays pour combler le déficit, ce qui soulève des questions quant à l'engagement de la Chine envers la CCLAT. Le Brésil est l'un de ces endroits. En avril de cette année 2021, la société a déclaré un bénéfice de 97,5 millions R$ (17 millions €) sur le sol brésilien, soit le double de l'année dernière.

De ce côté-ci de la planète, les agriculteurs engagés par l'entreprise sont plongés dans un système d'exploitation, d'endettement, de misère, de maladie, de dépression et de suicides. " Le gars, au final, est quasiment un esclave, n'est-ce pas ? " m'a dit Edelberto Bersch, qui a du mal à solder un compte ouvert il y a des années auprès d'une autre entreprise de l'industrie du tabac.

Bien qu'elle fasse partie de la plus grande entreprise de tabac du monde et de l'une des plus importantes du Brésil en termes de volume de production et de fermiers sous contrat, China Tabacos, comme on l'appelle dans les champs, opère pratiquement hors du radar des autorités nationales brésiliennes. Elle n'a que quatre notifications enregistrées auprès du ministère de l'économie pour des infractions au droit du travail, toutes en 2014, année où la société a signé une joint venture  pour opérer dans le pays. Pendant cette période, le concurrent Philip Morris a accumulé trente-quatre notifications, et Souza Cruz, vingt-trois.

Les entités qui surveillent l'industrie du tabac au Brésil disposent également de peu d'informations sur l'entreprise. À l'Observatoire des stratégies de l'industrie du tabac, parmi les milliers de documents sur les entreprises opérant au Brésil, seuls quize mentionnent la filiale chinoise. La quasi-totalité d'entre elles sont des reproductions de la presse concernant l'entreprise de tabac.

Être invisible est également l'une des caractéristiques de la société mère de China Brasil Tabacos (CBT), la China National Tobacco Corporation (CNTC). Bien que le conglomérat soit beaucoup plus rentable que n'importe lequel de ses concurrents et qu'il produise un tiers des cigarettes du monde entier, l'entreprise publique ne figure pas sur la liste des Big Tobacco, un club informel qui comprend British America Tobacco (BAT, nommée au Brésil Souza Cruz), Philip Morris, JTI et Imperial Tobacco - et sur lequel les yeux du monde sont dirigés lorsque le sujet est le tabagisme.

" Dire que l'un est meilleur que l'autre est impossible, car ils sont tous égaux. À la fin, ils sont tous solidaires ", prévient Edelberto Bersch. Sous le poêle à bois qu'il a dû réactiver pour sécher tout le volume de tabac qu'il a récolté dans les premiers jours de 2021, Bersch ignore que la phrase qui sonne comme de bon sens est, dans le cas de China Brasil Tabacos, une vérité incontestable.


Sans toilettes, un verre pour quatre cueilleurs

Formellement installée au Brésil depuis 2002, l'opération de CNTC a pris de l'ampleur après la formation de la joint venture avec Alliance One Brasil (AOB), la filiale locale d'Alliance One International, qui, en 2018, a été renommée Pyxus.

Mais, contrairement à son partenaire asiatique, Alliance One est une entreprise qui a de nombreux problèmes juridiques : elle a fait faillite aux États-Unis d'Amérique (USA) et, au Brésil, elle a des antécédents de problèmes avec les travailleurs. L'un d'entre eux s'est produit en 2014, huit mois après l'annonce de la joint-venture avec China Tabacos : lors d'une action d'inspection dans l'Etat de Santa Catarina, cinq travailleurs ont été secourus et l'inspectrice Lilian Carlota Rezende a compris qu'ils étaient soumis à des conditions analogues à l'esclavage. Selon le rapport, ils dormaient dans une cabane improvisée, n'avaient pas de toilettes à utiliser près du lieu de travail et devaient partager un seul verre d'eau pour s'hydrater sous le fort soleil de la plantation. Lors cette seule occasion, il y a eu seize notifications d'infraction.

En 2018, la 4e chambre du tribunal régional du travail de la 12e région a annulé les avis d'infraction contre Alliance One et a choisi de ne pas l'inclure dans la liste noire du travail esclave parce qu'une loi de 2016, sanctionnée par le président de la République par intérim de l'époque, Michel Temer, du parti MDB (grand centre), et formulée par la sénatrice Ana Amélia Lemos, du parti PP (droite), a déterminé que la relation d'intégration entre les producteurs de tabac et l'industrie " ne constitue pas une prestation de services ou une relation de travail ". Par l'intermédiaire de son service de presse, Alliance One a déclaré qu'" elle ne garde pas les travailleurs engagés dans les propriétés rurales et n'est pas responsable de la gestion des propriétés de ses membres intégrés ".

Il s'agit de la même justification utilisée par China Brasil Tabacos pour contester les quatre seules amendes qu'elle a reçues au Brésil pour des problèmes de travail : " CBT n'a pas de travailleurs dans les plantations, et son activité se concentre sur l'achat et la transformation du tabac. Ces amendes ne reflètent pas la réalité et divergent du champ des responsabilités de la loi 13.288/2016 ".

Egalement en 2018, le ministère public du travail (MPT) a pu condamner Alliance One pour une autre irrégularité en matière de travail qui concerne China Brasil Tabacos : des femmes enceintes qui travaillaient dans l'usine de l'entreprise à Venâncio Aires - dont les installations sont partagées par la joint-venture avec l'entreprise chinoise - ont été contraintes de démissionner après avoir informé le département des ressources humaines qu'elles étaient enceintes, ce qui est illégal. Au Brésil, les femmes ont droit à la stabilité dans leur emploi jusqu'à cinq mois après l'accouchement.

Mais ni le bureau du procureur du travail de l'Etat du Rio Grande do Sul, qui a mis le doigt sur le licenciement irrégulier des femmes, ni le MPT de l'Etat de Santa Catarina, qui a poursuivi Alliance One pour esclavage, ne savaient que l'entreprise était partenaire de China Brasil Tabacos. Il suffirait de lire leurs propres termes d'ajustement de conduite pour vérifier que le représentant d'AOB de l'époque, Ricardo Jackisch, fait partie aujourd'hui du conseil d'administration de la branche brésilienne de la compagnie de tabac asiatique. Deux autres membres du conseil d'administration de la branche brésilienne de la société chinoise figurent également parmi les administrateurs d'Alliance One : Irineu da Silva et Fernando Eduardo Limberger.

Le service communication de l'entreprise a d'abord indiqué qu'il répondrait à la fois pour China Tabacos et Alliance One. " Nous représentons les deux entreprises ", m'a informé l'un des communicants par messagerie WhatsApp. L'entreprise a promis une réponse " dès que les Chinois se seront positionnés ". Mais au bout d'un mois, seules trois des vingt-et-une questions ont reçu une réponse, et aucune ne concernait China Tobacos. " Nous vous informons que nous n'avons aucune légitimité pour répondre à de telles questions, puisque CBT [China Brasil Tabacos] a sa propre direction, et qu'Alliance One Brasil est un actionnaire minoritaire du groupe de contrôle ", se sont justifié les communicants.

J'ai dû m'adresser directement à l'un des responsables de la société chinoise pour demander des éclaircissements - même partiels, car Ricardo Jackisch, qui signe le courrier électronique, a écrit que " nous ne représentons pas China Tabacos Internacional do Brasil et China National Tobacco Corporation. Par conséquent, nous ne répondrons pas aux questions spécifiques."

Le lien entre les deux sociétés est passé inaperçu, même pour les autorités brésiliennes. " Bien qu'elles soient des sociétés faisant partie de la même entreprise commune, elles ont des avocats différents ", m'a dit le procureur du travail de l'Etat de Santa Catarina, Bruno Martins Mano Teixeira. " Ils ne démontrent pas que c'est la même direction ", m'a-t-il dit. Bien qu'il ait été chargé de mener l'affaire contre Alliance One et de promouvoir un accord d'ajustement de conduite avec China Brasil Tabacos dans l'État, le procureur n'a découvert ce partenariat qu'après avoir été interrogé par The Intercept Brasil et l'OCCRP : " C'est un groupe énorme. Dans mon esprit, il s'agissait de deux entreprises individuelles. "


Dettes mortelles

En 2007, une agricultrice qui avait vendu du tabac pendant 25 ans à Alliance One, le partenaire actuel de China Tabacos, s'est suicidée lorsque des représentants de l'entreprise ont pénétré dans son entrepôt pour s'emparer de toute sa récolte en guise de paiement forcé d'une dette qui n'était pas encore échue. La justice avait autorisé la saisie de la production.

Dans les contrats qu'ils signent avec les compagnies de tabac, les agriculteurs s'engagent à leur donner le droit de contracter des prêts bancaires en leur nom - et ils s'engagent à les rembourser en livrant du tabac à la fin de la récolte. Dans les contrats auxquels j'ai eu accès, China Tobacco offre même la possibilité d'accéder à des " lignes de crédit d'entreprise " dans les cas où le producteur n'est pas en mesure de prouver une capacité économique compatible avec une dette bancaire.

China Tabacos a informé, par l'intermédiaire de son directeur Ricardo Jackisch, qu'" elle ne souscrit pas de crédit au nom des cultivateurs, mais signe des accords avec des institutions financières pour appliquer des ressources à la production de tabac ", et qu'" elle agit comme une garantie pour ces opérations avec des institutions qui offrent les meilleures conditions aux cultivateurs intégrés ".

La garantie de financement des plantations est l'un des piliers du système de production intégrée, une invention brésilienne centenaire qui est lentement incorporée dans les plantations de tabac du monde entier, spécialement au Zimbabwe et au Malawi, deux pays africains qui sont en concurrence avec le Brésil pour la fourniture de tabac Virginia à la Chine.

Le système intégré était censé être gagnant-gagnant : les entreprises fournissent des intrants, de l'argent, une assistance technique et garantissent l'achat d'un volume préétabli ; le producteur de tabac apporte la main-d'œuvre et les terres nécessaires pour garantir la livraison à la fin de la récolte.

Mais, dans la pratique, ce système a conduit à l'endettement de milliers de cultivateurs de tabac. Recevant l'équivalent d'un salaire minimum par mois [1.100 R$, 179 €] pour la vente de tabac - comme l'ont indiqué les personnes interrogées dans le cadre de cette enquête - les producteurs de tabac ont régulièrement besoin de crédit. Pour démarrer une plantation d'un hectare, l'investissement minimum nécessaire est de 45.000 R$ (7.700 €), selon les estimations de China Brasil Tabacos. Le calcul inclut la construction d'un séchoir à tabac, mais ne tient pas compte du prix d'un tracteur, d'une remorque ou d'autres équipements essentiels pour que la vie de l'agriculteur ne soit pas un tourment physique encore plus grand. Sans ces machines, il serait nécessaire de transporter à dos d'homme plusieurs balles de tabac de 30 kilogrammes, depuis le champ jusqu'aux entrepôts.

" Si vous achetez un nouveau tracteur, un outil et qu'il y a une année de grêle, vous ne faites aucun bénéfice, vous devez contracter un prêt et vous faites faillite ", illustre l'agriculteur Renan André Sell. Sa mère, Leni, paie les échéances d'un crédit bancaire qu'elle a utilisé pour installer une nouvelle serre et demande des avances aux compagnies de tabac lorsqu'elle ne peut pas acheter d'intrants agricoles par manque d'argent - elle doit ensuite payer un supplément pour le produit, au titre des " intérêts ".

" Le fret semble être facturé... on ne peut pas comprendre, mais leurs intrants sont plus chers, oui. Celui de la Chine n'est pas aussi cher que les autres, mais leur intrant n'est pas bon marché non plus", compare Erico Büttenbender Weber.

Même les agriculteurs qui travaillent déjà avec le tabac doivent dépenser au moins 4.200 R$ (717 €) pour recommencer leur travail chaque année, en considérant un hectare de plantation. Cette somme permet d'acheter des semences, des engrais et des pesticides, ainsi que du bois de chauffage pour les serres et du diesel pour les machines. Mais rares sont ceux qui parviennent à économiser un peu d'argent pour l'utiliser comme fonds de roulement tout au long de l'année.

"Ici, à la maison, nous sommes quatre personnes, plus ma petite-fille d'un an et demi. Tout doit venir du tabac pour que nous puissions survivre ", déclare Caio Brausch Kuhn.

" Soit vous payez, soit ils vident votre entrepôt "

L'avocat Mateus Ferrari, qui a défendu des dizaines d'agriculteurs dans des procès contre les compagnies de tabac, m'a expliqué comment fonctionne ce système de financement annuel de la production, qui finit par lier les cultivateurs aux compagnies, et où un cultivateur ne termine pratiquement pas une récolte sans dettes. " D'année en année, la dette augmente, de sorte que de nouveaux contrats sont signés en même temps que des documents relatifs à des dettes antérieures. Lorsqu'ils atteignent des valeurs élevées, supérieures à la capacité de l'agriculteur, ils sont transmis pour recouvrement ou exécution judiciaire ".

Aucun des agriculteurs interrogés ne devait de l'argent à China Tabacos, mais cette situation est très courante avec son partenaire Alliance One. " Il est difficile pour un agriculteur de ne pas quitter la relation avec cette entreprise sans avoir d'énormes dettes ", explique M. Ferrari.

C'est le cas d'Eva Silva, qui s'est suicidée à Vale do Sol (Rio Grande do Sul). Après sa mort, les employés d'Alliance One ont réquisitionné les balles de tabac qu'elle conservait pour vendre et nourrir sa famille le reste de l'année.

Tant le suicide que les actions arbitraires des compagnies de tabac - avec le soutien du pouvoir judiciaire - sont des réalités connues des producteurs de tabac. " Soit vous payez, soit ils vident votre entrepôt ". Cela ne m'est jamais arrivé, mais c'est arrivé à des voisins. Il n'y a rien à faire, ils viennent dans votre hangar et se l'approprient", explique Erico Büttenbender Weber. 

Comme tous les agriculteurs que j'ai interrogé, il a des contrats avec China Tabacos et d'autres entreprises.

Une enquête épidémiologique menée auprès de 2.400 cultivateurs de tabac à São Lourenço do Sul a montré que la difficulté de payer les dettes augmente les risques de problèmes psychiatriques au sein de cette population.

Les dettes ne sont pas le seul facteur aggravant la santé mentale des agriculteurs. Les scientifiques préviennent qu'ils sont également empoisonnés par les produits agrotoxiques et la nicotine du tabac, en plus de subir la pression de la routine de la culture du tabac.

"Il y a beaucoup de gens qui prennent des médicaments pour la dépression, je ne sais pas si c'est à cause du tabac, ça doit être général. J'ai entendu dire qu'à Santa Cruz do Sul [Rio Grande do Sul], les gens se suicidaient ", observe Erico Büttenbender Weber. Il prend lui-même un cocktail comprenant des pilules de Lorazepan avant le coucher et de Bromazepan le matin - ces deux médicaments sont des cousins du Rivotril.

" Je le prends depuis trente ans et je dors toujours mal. J'ai même essayé d'arrêter, mais qui dirait ... Pour la dépression, je prends un médicament une ou deux fois par an, quand vient une tristesse, une mauvaise pensée. Mais cela ne dure qu'un ou deux mois, puis j'arrête ", explique-t-il. " Ceci, c'est à force de planter du tabac pendant de nombreuses années."

Bien que l'industrie rejette cette association, les statistiques sur les suicides et les troubles mentaux sont inquiétantes dans les régions productrices de tabac du Brésil. Alors que la moyenne nationale du taux de suicide est de six cas pour 100.000 habitants, Rio Grande do Sul se situe au-dessus de la moyenne brésilienne, avec quelque 12 décès auto-infligés pour 100.000 habitants. À Venâncio Aires, siège de China Brasil Tabacos, ce nombre grimpe à plus de 30 pour 100.000.


" Comme l'intoxication d'agrotoxiques, la feuille de tabac vert est associée à des idées suicidaires et à des troubles mentaux "

À São Lourenço do Sul, l'année 2020 s'est terminée par sept suicides - un taux de 16 pour 100.000 personnes qui a alarmé les services de santé et conduit à la création d'un protocole de prévention. Mais la statistique de 2021 serait encore pire : il y a eu sept décès jusqu'en avril. " La plupart de ces suicides se produisent dans les zones rurales, ce sont des agriculteurs, des hommes, jusqu'à 60 ans ", explique l'infirmière Guerda Maria Kuhn Klumb, qui travaille à la surveillance de la santé de la municipalité. Outre les dettes des agriculteurs, elle cite l'utilisation d'agrotoxiques comme facteur de risque.

Il existe déjà des preuves scientifiques solides concernant l'effet sur la santé mentale des pesticides utilisés dans l'agriculture. Une étude de 2014 qui a analysé une longue série chronologique de données officielles de l'IBGE [institut démographique public brésilien] a conclu que les taux de suicide étaient plus élevés dans les régions où les poisons agricoles étaient couramment utilisés. Dans le cas des producteurs de tabac, le risque augmente, car en plus des pesticides qu'ils appliquent sur la culture, ils sont fortement exposés à l'empoisonnement à la nicotine. Il s'agit de la maladie de la feuille verte, inscrite sur la liste des maladies professionnelles du ministère de la santé en août 2020. Elle est due à l'absorption par la peau du principe actif de la plante de tabac, dont la concentration est plus élevée dans le type Virginia, la variété de tabac la plus cultivée dans le Rio Grande do Sul.

Un groupe d'épidémiologistes a étudié la relation entre ces phénomènes chez les travailleurs des plantations de tabac de São Lourenço do Sul. " Les données soutiennent que tant l'intoxication par les agrotoxiques que par la feuille de tabac vert sont associées aux idées suicidaires et aux troubles mentaux ", résume l'un des auteurs, Neice Muller Xavier Faria, médecin et chercheuse associé au département de médecine sociale de l'université fédérale de Pelotas (UFPEL).

Dans le sud, cependant, le comportement suicidaire des cultivateurs de tabac est généralement attribué à l'origine germanique de ces communautés - dans la région d'où venaient les immigrants, se tuer était un moyen courant de résoudre les problèmes de la vie. Mais une autre étude, réalisée auprès de planteurs de tabac dans l'Alagoas (Nordeste) en 2014 - où le trait ethnique n'existe pas de manière prononcée - écarte l'hypothèse car elle aboutit à des conclusions très similaires à celles des chercheurs de l'université de Rio Grande do Sul. " Elle montre que les taux de suicide dans le secteur agricole sont plus élevés que dans le secteur non agricole. Et dans le segment du tabac, ils étaient encore plus élevés que dans les autres secteurs ruraux ", commente Mme Faria.

En vertu d'accords signés avec le MPT, les entreprises qui achètent du tabac sont tenues de fournir des conseils aux agriculteurs sur les risques d'exposition aux poisons et à la nicotine. Ils doivent également vendre au prix coûtant les équipements qui protègent de cette contamination. Mais, encore une fois, l'arrangement ne fonctionne pas.

Le mari de Lizimeri, Luiz Weber, montre ses mains couvertes d'une croûte noire et collante. C'est le résidu qui colle au corps et aux vêtements des travailleurs après quelques heures dans le champ. Il devrait porter des gants, mais une blessure aux doigts causée par l'usage constant de la force lorsqu'il attache les balles de tabac pour les transporter vers les entrepôts l'en empêche. " Si je porte des gants, mon doigt me fait mal, je ne sais alors pas s'il est cassé ", dit-il.


Hypertension, diabète, dépression, cancer et dysfonctionnements de la thyroïde

Le plus gros problème est l'utilisation d'imperméables pour cueillir le tabac humide. Au contact de la pluie ou même de la rosée les matins les plus humides, la feuille de tabac libère encore plus de nicotine, qui est absorbée par la peau des travailleurs. Mais la couverture en plastique devient impossible à utiliser sous le fort soleil de l'été austral, qui coïncide avec la période des récoltes. " Un jour comme aujourd'hui, il n'y a pas moyen de l'utiliser ", prévient Renan André Sell. " Nous l'utilisons même avant que le soleil ne soit le plus fort, c'est-à-dire jusqu'à environ 8 heures du matin. Mais généralement, la feuille de tabac est humide jusqu'à 10 heures du matin et nous ne pouvons pas l'utiliser aussi longtemps".

Le résultat est un symptôme permanent d'intoxication après les parcours jusqu'à la plantation. " La sueur et l'odeur du tabac rendent les gens malades ", explique Lizimeri Weber. " Beaucoup de gens s'évanouissent, même ", convient Ineda Sell.

La sensation peut également apparaître lorsque les pesticides sont appliqués sans équipement de protection. Dans les centres de santé de São Lourenço, des affiches dispersées sur les murs indiquent aux gens comment identifier les symptômes d'empoisonnement. " Il y a l'intoxication aiguë, qui finit par être vue à l'hôpital, et l'intoxication chronique, qui est encore plus grave, selon moi, car ce sont des maladies qui s'accumulent sur plusieurs années ", explique l'infirmière Guerda, en énumérant les maladies qui peuvent résulter d'une exposition régulière dans les plantations : hypertension, diabète, dépression, tous types de cancers, disfonctionnements de la thyroïde.

Ronaldo Sell aura 58 ans en juillet et compte les jours jusqu'à sa retraite rurale, qui interviendra à 60 ans. Ce n'est qu'après cela qu'il pourra penser à réduire la charge de travail qu'il a maintenue depuis son enfance, lorsqu'il a commencé à effectuer régulièrement des tâches dans la plantation de tabac de sa famille.

Un demi-siècle de travail avec cette plante lui a laissé un mal de dos chronique - le tabac atteint un mètre de hauteur et exige que la récolte soit effectuée le dos courbé. " Eeeeeeiii ", il exprime son malaise par une interjection car son portugais est précaire. La langue officielle de la maison est le pomérano, une langue de la Poméranie aujourd'hui inexistante, aujourd'hui en Allemagne, comme c'est le cas dans presque toute la colonie de São Lourenço do Sul. S'il a mal, le cultivateur " s'arrête un quart d'heure ", puis reprend son travail dans la plantation ou les serres. Le tabac ne peut pas attendre.

Aucun détail de la routine des planteurs de tabac ne peut être négligé car le moindre écart par rapport aux conditions de production idéales peut représenter une année entière de travail perdue. La rémunération dont ils vivront le reste de l'année est définie immédiatement, au moment de la livraison de la récolte, sur un tapis roulant à l'usine, lorsque les techniciens de l'entreprise évaluent le produit et établissent une valeur pour le kilo de feuilles. " C'est presque une vente aux enchères, les décisions sont prises en quelques secondes ", explique Valnei Brose, président du syndicat des travailleurs agriculteurs familiaux de São Lourenço do Sul.

Tous les ans, les représentations des planteurs de tabac négocient le prix de revient du tabac avec l'industrie. Chaque partie mesure des variables telles que la valeur des intrants et de la main-d'œuvre, puis se met d'accord sur le minimum à payer aux agriculteurs. Sur la base de ces éléments de base, chaque entreprise crée des catégories de tabac de qualité supérieure et inférieure et leur attribue un prix. Cela devrait suffire à garantir au cultivateur un paiement équitable pour ce qu'il livre. " Mais parfois, ils nous trompent ", se plaint Leni Sell. Elle fait référence aux déclassements constants que subit le tabac sur le tapis roulant de l'usine, lorsque la société classe le bon tabac comme s'il était de qualité inférieure et, pour cela, le paie moins.

" Au moment de payer l'achat, un vaut deux et deux valent trois ", résume José Carlos Contrera Igansi. " Cela m'est déjà arrivé et aussi à tous les producteurs de la région ", dénonce-t-il.

Lors de la récolte actuelle, les entreprises ne sont même pas parvenues à un accord avec les représentations des travailleurs sur le coût de production. " C'est comme si l'ajustement du salaire minimum ne tenait pas compte de l'inflation. Il perd son pouvoir d'achat ", explique le président du syndicat rural. Outre le maintien des valeurs de référence de la récolte précédente, China Tobacco a été l'une des rares entreprises à ne pas inicier la fenêtre d'achat en décembre 2020 - une demande des producteurs pour faire face aux fêtes de fin d'année, puisque les ventes se font au premier semestre et qu'aucun paiement  n'est effectué hors le créneau des négociations.

En juin 2021, les producteurs de tabac ont même organisé une manifestation parce que les sociétés ont modifié le montant versé aux producteurs au milieu de la commercialisation de la récolte, augmentant le prix payé à ceux qui vendraient plus tard, ce qui a porté préjudice à la plupart des agriculteurs qui ont effectué des ventes anticipées.

Comme la Chine, le Brésil est signataire de la convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac un traité signé par 181 pays pour réduire le nombre de fumeurs sur la planète - et ainsi contenir les effets dévastateurs de cette industrie sur la santé humaine et l'environnement. C'est grâce à ces mesures que le taux national de fumeurs est passé de près de 35 % à 12 % en un peu plus de 30 ans. Parallèlement aux mesures visant à réduire la consommation de cigarettes, telles que l'interdiction de la publicité et l'augmentation des taxes, la convention-cadre exige que les pays signataires offrent des alternatives d'emploi et de revenu aux producteurs.

" Depuis 2006, existe un programme national de diversification productive qui a montré qu'il y a une vie saine et rentable en dehors du tabac. Mais il n'a jamais pris l'ampleur nécessaire en raison de la résistance des entreprises. Maintenant, il y a même un risque de coupes budgétaires ", déplore Tânia Cavalcante, oncologue à l'Institut national du cancer et secrétaire exécutive du Comité national pour la mise en œuvre de la convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac au Brésil.

Les producteurs de tabac, cependant, ne voient pas d'alternatives à cette réalité de travail dur et mal payé, de maladie et de mort. " Dès qu'il y aura une incitation gouvernementale qui dira " avec cette culture vous allez survivre ", nous arrêterons immédiatement de planter du tabac. Qui veut planter du tabac ? Personne ne le fait. C'est une obligation. Parce qu'ici, bon ou mauvais, nous le vendons ", se défend Igansi. " S'il y a quelque chose de mieux, on arrête le tabac ", convient Ronaldo Sell.

" Si j'en avais les moyens, je réduirais la surface plantée en tabac pour ne plus m'affliger. Mais toute autre type de culture ne permettrait pas même de payer la mensualité d'un tracteur ", s'indigne Erico Büttenbender Weber.

Alors que les jeunes rêvent d'un emploi en ville ou dans les fermes de la colonie de São Lourenço, les personnes âgées attendent leur retraite, s'accrochant à l'idée que des jours meilleurs viendront. " Parfois, cela vous donne envie d'arrêter de travailler, mais vous devez continuer. Si une année n'a pas été bonne, nous devons penser que la prochaine sera meilleure ", conclut Leni Sell.



Naira Hofmeister (The Intercept Brasil)
(avec la collaboration de Luiz Fernando Toledo, de l'OCCRP)


Suite de l'enquête ICI


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