PindoramaBahiaflaneur
Secrétaire de rédaction (free lance)
Abonné·e de Mediapart

325 Billets

0 Édition

Billet de blog 29 janv. 2022

Vladimir Safatle : « La gauche brésilienne ne sait pas quel est son rôle » (2/3)

Le philosophe, chercheur, professeur, pianiste et écrivain brésilien Vladimir Safatle a accordé un entretien depuis Paris en video à l'hebdo Carta Capital le 14/1. Retranscription, en trois temps, des passages représentatifs d'un implacable et sain réquisitoire adressé aux gauches et au choix d'un front commun sans projet et sans programme exigé par les dirigeants du parti des travailleurs (PT).

PindoramaBahiaflaneur
Secrétaire de rédaction (free lance)
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

(...)

Avoir une alliance avec un vice-président comme Geraldo Alckmin, cela ne sera-t-il pas un suicide économique et politique pour les gauches ? Serons-nous alors à peu de distance de voir le néolibéralisme réassumer la marche du pays ou bien non ?
Du point de vue électoral, du point de vue strictement électoral, l'alliance se justifie, elle est compréhensive. Car Lula se blinde, ainsi, avec une réaction de certains secteurs de la droite nationale, il donne une garantie très claire - car Alckmin n'est pas un Michel Temer, un José Alencar - à la droite car Alckmin est un acteur fondamental du pacte conservateur national, il est le représentant majeur d'une certaine continuité à São Paulo, depuis environ cinquante ans, et avec Alckmin, Lula fait un pacte très clair. Alckmin est un grand négociateur de ce parti conservateur national, le PSDB. Mais j'ai bien peur que cette alliance va consister en des arrangements symboliques. En fait, il va laisser passer une ou deux trois questions politiques sensibles, et puis tout continuera comme avant. De fait, il va y  avoir un blocage, comme jamais il n'y en a eu par le passé. Et pour la réforme du travail votée sous la présidence Bolsonaro, par exemple, elle sera préservée dans ses grandes lignes, malheureusement.
Politiquement, cette alliance est catastrophique. Ce sont des paradoxes. Car j'ai peur que cela soit le dernier chapitre de la capitulation de la gauche nationale. Au sens que la gauche nationale perde complètement sa capacité de propositions. Tout va être organisé, via le gouvernement fédéral, où ce dernier va imposer un horizon clairement très délimité.
  
Est-ce possible au Brésil d'avoir un projet plus profondément de gauche ? Comment serait-ce possible ?
Ce serait via la mobilisation de toutes les résistances qui existent par le pays. Mais à quel prix se mobilisent ces résistances ? Si vous commencez d'ouvrir des négociations avec ces poches de résistances, ces dernières ne s'arrêteront pas. Elle ne font qu'avancer. Mais la logique brésilienne est tout autre. Elle fait pencher la balance au centre, et jamais à gauche. Dans ce cas, les résistants se radicalisent encore plus, vers la gauche.
Le grand problème sous ce gouvernement Bolsonaro, c'est qu'il n'y a pas eu de forces d'opposition organisées. Bolsonaro a fait voter la réforme des retraites, et il n'y a pas eu une seule manifestation effective. Pour la réforme du droit du travail, il n'y a pas eu de grève, il n'y a rien eu. Rien. C'est cela le problème. La droite brésilienne sait quel est son rôle et le fait très bien. La gauche brésilienne, elle, ne sait pas ce qu'est son rôle et ce qu'elle fait, elle le fait mal.
  
La gauche, au moins celle qui est représentée par le PT, continue d'être vue comme un extrêmisme.
La gauche nationale a joué le jeu de la rationalité, de la défense de la constitution, de la capacité de négocier, et même ainsi elle est appelée extrêmiste. Car pour l'autre côté, le gouvernement militaire de Bolsonaro, quel que soit le mouvement politique qui se produit hors de son cercle est appelé extrême. Ceci est une logique qui a son origine dans l'époque coloniale. Le gouvernement et ses alliés ont besoin de préserver un processus de pillage, un processus d'oppression, un processus de contrôle et de concentration de la société brésilienne, qui est opposé diamètralement à la moindre des choses que la gauche représente. Quelque tentative que ce soit de négocier avec ce gouvernement est préserver ces processus. Ce qui s'est effectivement produit. La gauche s'est montrée fragile, profondément lente. Ce n'est pas possible que la gauche ait la forçe de regarder ses résultats, aux premiers moments du gouvernement, et faire une autocritique, et dire : qu'est-ce que nous voulons, effectivement ?
Pour changer vraiment la donne, la révision de la Constitution et la révision de l'amnistie, installée après la dictature militaire, doivent être faites. La loi de l'amnistie, le 22 août 1979, a représenté une auto-amnistie. La loi d'amnistie n'a jamais été un pacte national. Ceci a été un mensonge. Il suffit de regarder les votes d'alors. 206 des députés ont voté pour la loi d'amnistie, 201 députés qui ont voté contre la loi d'amnistie, et les 206 [soit 50,61% des votes] étaient tous d'un seul parti, l'Arena [parti des militaires qui occupent le pouvoir de 1964 à 1985 et l'une des deux seules formations politiques autorisées durant cette période. Il cesse ses activités en 1985]. Ceci, au Brésil, prend le nom d'"accord" !
  
Comment serait-il possible de se délivrer des militaires ?
7.000 militaires dans le premier cercle et dans le second cercle du gouvernement ne vont pas partir d'un claquement de doigts. Plusieurs militaires de haut rang du gouvernement Bolsonaro ont fait partie de la mission brésilienne en Haïti (2004/2017). Cela a été un des moments les plus dégradants de l'histoire brésilienne. Tenir ce rôle, ce rôle de servilité internationale absolue, ce rôle d'envahisseur d'un pays qui a déjà un historique d'invasions absolument indescriptible en Amérique latine. Le Brésil a tenu ce rôle pour permettre à des militaires, tous de tendance fasciste - tous aujourd'hui dans l'axe central et occupant  les premiers postes dans le gouvernement Bolsonaro -, de prendre du poids à l'intérieur même des forces armées.
Cela a été une erreur de la gauche, mais ce n'est pas possible, ce n'est pas normal de répéter cette erreur grave. Mais au Brésil, cela ne se produit jamais, de s'arrêter et de penser à ses erreurs.
 
---------------
Rappel : 
 

Vladimir Safatle : « La gauche brésilienne ne sait pas quel est son rôle » (1/3)

 
Vladimir Safatle : « La gauche brésilienne ne sait pas quel est son rôle » (3/3)
 
  

Le philosophe s'entretient avec le journaliste André Barrocal, le 14/1/2022 © Carta Capital

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Exécutif
Une seule surprise, Pap Ndiaye à l'Éducation
Après vingt-six jours d’attente, Emmanuel Macron a nommé les vingt-sept membres du premier gouvernement d’Élisabeth Borne. Un casting gouvernemental marqué par sa continuité et toujours ancré à droite. La nomination de l’historien Pap Ndiaye à l’Éducation nationale y fait presque figure d’anomalie.
par Ilyes Ramdani
Journal — Gauche(s)
Union de la gauche : un programme pour mettre fin au présidentialisme
Jean-Luc Mélenchon et ses alliés de gauche et écologistes ont présenté le 19 mai leur programme partagé pour les élections législatives, 650 mesures qui jettent les bases d’un hypothétique gouvernement, avec l’ambition de « revivifier le rôle du Parlement ». 
par Mathieu Dejean
Journal
Écologie politique : ce qui a changé en 2022
Les élections nationales ont mis à l’épreuve la stratégie d’autonomie des écologistes vis-à-vis de la « vieille gauche ». Quel dispositif pour la bifurcation écologique, comment convaincre l'électorat : un débat entre David Cormand, Maxime Combes et Claire Lejeune.  
par Mathieu Dejean et Fabien Escalona
Journal — France
À Romainville, un site industriel laissé à la spéculation par la Caisse des dépôts
Biocitech, site historique de l’industrie pharmaceutique, a été revendu avec une plus-value pharaonique dans des conditions étranges par un promoteur et la Caisse des dépôts. Et sans aucune concertation avec des élus locaux, qui avaient pourtant des projets de réindustrialisation. 
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet d’édition
Pour une alimentation simple et saine sans agro-industrie
Depuis plusieurs décennies, les industries agro-alimentaires devenues des multinationales qui se placent au-dessus des lois de chaque gouvernement, n’ont eu de cesse pour vendre leurs produits de lancer des campagnes de communication aux mensonges décomplexés au plus grand mépris de la santé et du bien-être de leurs consommateurs.
par Cédric Lépine
Billet de blog
Rapport Meadows 9 : la crise annoncée des matières premières
La fabrication de nos objets « high tech » nécessite de plus en plus de ressources minières rares, qu'il faudra extraire avec de moins en moins d'énergie disponible, comme nous l'a rappelé le précédent entretien avec Matthieu Auzanneau. Aujourd'hui, c'est Philippe Bihouix, un expert des questions minières, qui répond aux questions d'Audrey Boehly.
par Pierre Sassier
Billet de blog
Marche contre Monsanto-Bayer : face au système agrochimique, cultivons un autre monde !
« Un autre monde est possible, et il est déjà en germe. » Afin de continuer le combat contre les multinationales de l’agrochimie « qui empoisonnent nos terres et nos corps », un ensemble d'activistes et d'associations appellent à une dixième marche contre Monsanto le samedi 21 mai 2022, « déterminé·es à promouvoir un autre modèle agricole et alimentaire, écologique, respectueux du vivant et juste socialement pour les paysan·nes et l'ensemble de la population ». 
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
L'effondrement de l'écologie de marché
Pourquoi ce hiatus entre la prise de conscience (trop lente mais réelle tout de même) de la nécessité d’une transformation écologique du modèle productif et consumériste et la perte de vitesse de l’écologie politique façon EELV ?
par jmharribey