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Billet de blog 29 mai 2022

La corruption, payeur de «visas dorés» portugais de 2 politiques vénézuéliens en 2013

Haiman El Troudi, ex-ministre de Hugo Chavez puis de Maduro, ex député (2015/2020) et Abraham Edgardo Ortega, un ex directeur du pétrolier PDVSA ont acheté en 2013 au Portugal deux «visas dorés» avec l'argent de la corruption, notamment brésilienne. Visas qui ont finalement échus à leurs épouses d'alors. Résumé d'une enquête internationale de plusieurs médias.

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Les deux seuls « visas dorés » - qui donnent la nationalité portugaise et le droit de circuler librement dans l'espace Schengen - accordés par le Portugal aux Vénézuéliens avant 2014, normalement destinés par la loi aux seuls investisseurs immobiliers. ont été achetés avec l'argent des pots-de-vin de la banque portugaise Banco Espirito Santo et du géant du BTP brésilien Odebrecht (aujourd'hui renommé Novonor [dont la direction est exclusivement composée d'hommes blancs]) par deux hauts fonctionnaires vénézuéliens. Par l'ancien ministre de la planification économique du gouvernement d’Hugo Chavez Haiman El Troudi et par un haut cadre de la compagnie pétrolière nationale PDVSA, Abraham Ortega.

Leurs épouses, María Eugenia Baptista Zacarías et María Eugenia Núñez Alarcón, ont été, dans les faits, les véritables bénéficiaires de ces visas dorés avant 2014, durant les deux premières années d'existence du programme "d'autorisation de séjour pour activité d'investissement"  (ARI) au Portugal, selon des documents du Service des étrangers et des frontières (SEF) obtenus par le journal portugais Expresso.

L'argent qu'elles ont utilisé pour obtenir leurs visas dorés provenait de pots-de-vin reçus par leurs maris. Cet argent a transité par des sociétés offshore découvertes via Pandora Papers, enquête internationale coordonnée par le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ). María Eugenia Baptista Zacarías est l'épouse de Haiman El Troudi, ancien ministre (2008/2009)  des travaux publics du gouvernement de Hugo Chavez, ministre (2013) des transports terrestres du gouvernement de Nicolás Maduro, et député de l'Assemblée nationale, entre autres fonctions.

Selon une enquête des Pandora Papers révélée en octobre 2021, Haiman El Troudi a reçu 92,1 millions de dollars de pots-de-vin, dans son offshore, entre septembre 2012 et décembre 2014, venus de la multinationale brésilienne du BTP Odebrecht, par le biais d'un système de blanchiment d'argent mis en place par l'entité bancaire portugaise Grupo Espírito Santo (GES). A la même époque, Odebrecht avait obtenu et signé 4 grands contrats de travaux pour le métro de Caracas.
 
Les paiements à Haiman El Troudi ont transité par des comptes détenus par Cresswell Overseas, une société offshore constituée au Panama et gérée par le manager portugais Paulo Murta*, un collaborateur clé du banquier Ricardo Salgado dans les opérations secrètes de blanchiment d'argent de GES, qui ont notamment permis de faire passer des centaines de millions d'euros à des membres du gouvernement de Maduro et à des dirigeants de la compagnie pétrolière publique PDVSA et à d'autres entreprises publiques au Venezuela.

La femme d'El Troudi, María Eugenia Baptista Zacarías, a reçu le visa doré fin 2013 après avoir acheté, en octobre 2013, pour 1,5 million d'euros un duplex dans un immeuble de luxe du quartier de Chiado à Lisbonne, quelques mois seulement après que son mari a rejoint le cabinet ministériel du président Maduro - il avait auparavant été cité en tant que président des sociétés Caracas Metro et Los Teques Metro. Ce 1,5 million était issu de la caisse noire de GES, au nom de Linux Advisors, vers un compte que l'épouse d'El Troudi détenait à la succursale financière de la banque Banco Espirito Santo (BES) sur l'île de Madère, où la somme avait été virée en juin 2013.
 
L'appartement de la rue Rosa Araújo, au Chiado, a coûté 1,152 million d'euros et a été payé en espèces par l'intermédiaire d'une société ouverte à Lisbonne par María Eugenia Núñez Alarcón femme d'alors de Abraham Ortega, et détenue à 100 % par celle-ci, Alvansal Unipessoal Lda. En avril 2014, l'épouse d'Abraham Ortega a hypothéqué cet appartement pour 515.000 euros auprès de BES et, avec cette somme, a acheté un deuxième appartement dans la marina Parque das Nações, face à la mer à l'est de Lisbonne.
 
Selon un rapport établi par la justice portugaise en 2018, Paulo Murta a informé par courriel un gestionnaire de compte de l'ESBD - banque de GES à Dubaï, nommée Espírito Santo Bankers Dubai - que ces 1,5 million d'euros transférés à Maria Eugenia Núñez Alarcón devaient être utilisés pour acheter une maison et deux voitures.
 
Cette année là, Linux Advisors a transféré 2,5 millions d'euros sur le compte BES Madeira d'une autre société offshore, Takenson International, également constituée au Panama et contrôlée par María Eugenia Núñez Alarcón, avec un autre bénéficiaire effectif. Les Pandora Papers contiennent des documents d'ouverture de compte et plusieurs ordres de transfert de Linux et Takenson International. Il s'agit notamment de trois transferts effectués de Takenson International à María Eugenia Núñez Alarcón entre décembre 2013 et février 2015, pour un montant de 450.000 €.
  
Abraham Ortega était l'un des responsables de la mise en place des opérations financières internationales de la compagnie pétrolière d'État vénézuélienne, notamment un investissement de 500 millions de dollars dans les obligations de GES entre 2011 et 2013, à un moment où le banquier Ricardo Salgado faisait face à un manque désespéré de liquidités dans le principal actif de son groupe, Banco Espirito Santo (BES).
  
En plus d'investir dans les obligations de GES, en 2011, le vénézuélien PDVSA a transféré au portugais BES le système de transactions internationales pour la collecte et le paiement de services et de biens, jusqu'alors géré par les banques américaines et française JP Morgan et BNP, faisant de la compagnie pétrolière vénézuélienne le plus gros client de la banque portugaise
 
Lorsqu'il a ouvert son premier compte bancaire BES sur l'île portugaise de Madère en 2010, Abraham Edgardo Ortega n'était encore qu'un simple responsable financier de la compagnie pétrolière. La déclaration d'impôts qui fait partie des documents d'ouverture du compte, saisie par l'accusation, montre qu'il n'avait eu que 16.000 dollars de revenus nets l'année précédente. Bien qu'il soit déjà directeur financier adjoint de PDVSA en 2013, il aurait difficilement alors pu s'offrir un appartement de luxe à Lisbonne.
 
Les procureurs du Portugal ont accumulé des preuves contre Abraham Edgardo Ortega. Il est bien l'un des suspects dans l'enquête pénale sur les pots-de-vin versés à des politiciens et fonctionnaires vénézuéliens menée au Portugal par le Département central d'investigation et d'action pénale (Dciap). Une grande partie de ces preuves ont été recueillies au cours de l'enquête sur l'affaire principale du BES, qui s'est terminée à l'été 2020. Banco Espirito Santo a été utilisé dans le système de corruption d'Odebrecht et de PDVSA.

Les procureurs ont découvert qu'Abraham Ortega a reçu 10,7 millions de dollars de GES entre mai 2012 et juin 2014. La plupart de l'argent provenait de Espírito Santo Enterprises, une société offshore qui fonctionnait comme un fonds de compensation géant pour le GES, et a fini sur un compte à Dubaï détenu par une société offshore panaméenne, Linux Advisors, gérée par le Portugais Paulo Murta.
 
Abraham Edgardo Ortega,
en mai 2021, a été condamné aux Etats-Unis d'Amérique à plus de deux ans de prison, vingt-huit mois exactement, pour avoir accepté au moins 12 millions de dollars de pots-de-vin de la part d'hommes d'affaires qui auraient pillé les coffres de PDVSA. Abraham Ortega est le premier ancien fonctionnaire vénézuélien à être condamné dans le cadre de l'opération Money Flight, une vaste enquête fédérale américaine menée à Miami, en Floride (USA) qui a permis de découvrir 1,2 milliard de dollars de corruption au sein de PDVSA. Le juge a décidé de lui accorder une peine réduite (alors que les infractions dont il était accusé étaient passibles d'une peine maximale de 50 ans) parce qu'il a coopéré avec la justice, plaidant coupable d'avoir reçu 12 millions de dollars de pots-de-vin. L'affaire n'a rien à voir avec le GES et porte sur des événements postérieurs à décembre 2014. Les procureurs de Miami avaient fait appel à un coopérant qui a infiltré un réseau de blanchiment d'argent noir de deux ans provenant de Pdvsa.
Divorcée depuis 2015, María Eugenia Núñez Alarcón, l'ex Mme Ortega est depuis devenue citoyenne portugaise et vit à Lisbonne.
 
 
* En avril 2021, le Portugais Paulo Murta, ex-gérant du Grupo Espírito Santo (GES) a été extradé aux USA. Il est suspect d'avoir payé des millions d'euros de pots-de-vin, entre 2011 et 2014, pour que des entreprises liées à PDVSA achètent la lourde dette du portugais Espírito Santo International (ESI) et d'autres holdings de GES. Il risque 65 ans de prison.
 
 
Sources : ICIJ, Pandora Papers, Expresso (Portugal), Armando.info (Venezuela) et El Nuevo Herald (USA).
  
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Note : Un rapport produit par le ministère public portugais en mars 2019, qui figure dans les volumes de la procédure pénale de l'affaire GES décrit comment cet investissement de 50 millions de dollars par Cresswell Overseas a été réalisé indirectement par le biais d'une autre offshore, Eurasian Investimentos Limitada. Constituée à Macao - ancienne colonie portugaise et aujourd'hui région administrative spéciale chinoise au statut similaire à celui de Hong Kong - en janvier 2013 et disposant d'un compte bancaire à la Banque de Chine, Eurasian Investimentos Limitada était gérée par le Suisse Michel Ostertag et le Portugais Paulo Murta, qui opéraient à partir d'une société de gestion d'actifs appelée ICG, avec des bureaux en Suisse et à Dubaï. Interrogé par le ministère public (MP) suisse à Berne en juillet 2018, Michel Ostertag a déclaré que María Eugenia Baptista Zacarías était la personne derrière l'investissement de 50 millions de dollars de la société que le GES avait aux îles Caïmans sous le nom d'ESIOL (Espírito Santo Overseas Limited) pour gérer des crédits spéciaux. Il a expliqué aux procureurs que le dossier de ce client était traité par Paulo Murta dans son cabinet d'avocats ICG, mais qu'il avait vu les documents d'identité de la femme du Vénézuélien Haiman El Troudi.
- En 2017, la justice de Suisse a bloqué 42 millions de dollars de plusieurs comptes bancaires de Elita Del Valle Zacarías Díaz, belle-mère de Haiman El Troudi. Elita  Del Valle Zacarías Díaz a également été citée dans l'affaire de corruption au Venezuela par le géant du BTP brésilien Odebrecht.

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