L'hypothèse capitaliste

Les capitalismes à rétroaction positive d’accumulation en capital quantifiable liquide ne peuvent être simultanément socialement viables, ce qui nécessiterait une croissance élevée et soutenue dans le temps, et écologiquement viables, ce qui nécessiterait une décroissance.

              Le capitalisme est la possibilité pour un détenteur de capital d’en user pour acquérir plus de capital.

              Un détenteur de capital est un corps social. Restreindre les détenteurs de capitaux aux personnes physiques et morales serait restreindre le capitalisme à des définitions juridiques contingentes.

              La persévérance dans l’être des corps sociaux n’est autre que leur propension à accumuler du capital. Les deux fonctions du capital sont qu’il se transmet et qu’il se conserve. Dans la mesure où elles sont nécessaires et suffisantes à l’accumulation, les fonctions de transmission et de conservation constituent le capital en essence, quand bien même elles ne s’effectuent qu’imparfaitement en pratique. Il n’y pas donc pas de définition a priori du capital : le capital se constate. Le capital ne se définit pas autrement que ce qui peut être accumulé par des corps sociaux.

              La liquidité du capital est la croyance en la stabilité dans le temps et l’espace de ses fonctions de transmission et de conservation. C’est un lien de degré. On peut donc classer les formes de capital par leur degré de liquidité : monnaie, titres et marchandises, capital social, culturel et vital. Ces catégories masquent un gradient, d’ailleurs contingent, de liquidité des différentes formes de capital.

              Chaque forme de capital crée un ordre total sur la société, ou du moins qui tend à la totalisation, mais seuls les capitaux quantifiables constituent un bon ordre, au sens mathématique et non moral. Deux corps sociaux peuvent échanger des capitaux de nature différente.

              Les personnes physiques dotées d’un droit de propriété privée par un régime juridique sont des corps sociaux. Ils sont atomiques.

              L’accumulation d’un capital vital minimal est la condition sine qua non d’autres accumulations.

              La propension d’un corps social à accumuler du capital ne dépend que du capital déjà accumulé par lui.

              Dans le cas général, la contre-réaction d’accumulation est positive, sauf pour le capital vital qui est nul en tendance longue. En conséquence les accumulations en capital d’un corps social croissent jusqu’à ce qu’elles rencontrent des limites extrinsèques ou que le gradient local de liquidité ne modifie le classement des formes de capital.

            Autrement dit, si les quantités totales de capitaux disponibles croissent moins vite que la cinétique d’accumulation des corps sociaux, alors des concurrences se créent entre corps sociaux et entre formes de capital. Le système constitué de l’ensemble des corps sociaux atteint un pseudo-équilibre lorsque l’ensemble des cinétiques d’accumulation se compensent. Un pseudo-équilibre donné peut être suffisamment durable pour s’imprégner dans un ensemble de rapports sociaux, et se figer dans un droit objectif puis positif. Il s’agit alors d’une configuration historique particulière de capitalisme.

              À un instant donné le pseudo-équilibre se traduit par un ensemble de chaînes d’accumulations qui se contrôlent les unes les autres et se referment en un cycle. Tout capitalisme est une chaîne circulaire de causalités. Il faut noter que les structures familiales sont des corps sociaux d’accumulation en capital. Elles accumulent capital vital, social, culturel et financier. En tant que certains de ces capitaux sont très peu liquides (forte fonction de conservation et faible fonction d’échange, donc de dissipation) ces corps sont les structures sociales parmi les plus résilientes aux changements de configuration historique du capitalisme.

              Il ne faut pas considérer le capitalisme de manière normative. On peut simplement préférer certaines de ses configurations positives à d’autres.

              Nous faisons ici une proposition pour inverser le signe de la contre-réaction d’accumulation du capital quantifiable au sein d’un État-nation. On déduit de ce qui précède qu’il faut simultanément modifier les fonctions de transmission et de conservation du capital quantifiable. Notre proposition consiste notamment à modifier la liquidité de la forme monétaire en faisant en sorte qu’aucune autre forme de capital ne se place en amont dans le gradient de liquidité, ce qui conduirait sinon à la sédition monétaire.

              Pour cela nous distinguons la fluidité de la liquidité. La fluidité, qui est la conservation à l’échange, n’est pas strictement hétéronome à la liquidité, mais elle n’en est qu’une composante. Comme l’avait prédit l’économiste James Tobin, on constate une contre-réaction d’accumulation positive dès que deux instances de formes de capital quantifiable totalement fluides coexistent.

              Les capitalismes à rétroaction positive d’accumulation en capital quantifiable liquide ne peuvent pas être simultanément socialement viables, ce qui nécessiterait une croissance élevée et soutenue dans le temps, et écologiquement viables, ce qui nécessiterait une décroissance.

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