Pourquoi donc suis-je debout la nuit ?

En visiteur occasionnel de la NuitDebout j'ai mis par écrit ce nous voulais y dire et ce que ça devienne

Bourgeois de province monté étudier à Paris, j'étais non votant. Electroencéphalogramme politique plat. En toute rigueur, je devrais remercier Nicolas Sarkozy d'avoir commencé à me politiser et François Hollande d'avoir achevé de le faire. Eux et leurs sous-fifres nous réunissent à la NuitDebout et nous devrions leur en savoir gré. Elargissant l'empan, rendons même grâce à toutes les expériences de social démocratie et à leur échec, pour nous avoir ouvert les yeux sur le fait qu'aucune politique réellement émancipatrice et écologique n'était possible sans contester radicalement le néolibréalisme.

En effet, ceux qui ont voté Hollande en 2012, se sentent vaincus comme après un Waterloo ou une Bérézina : débâcle, défaite en rase campagne. (Caro on pense à toi). Mais cette défaite a une vertu pédagogique. Celle de nous enseigner que si la NuitDebout veut être plus que l'hôpital des Invalides du capitalisme néolibéral mondialisé, elle doit viser haut, quitte à s'en donner le temps et les moyens : prendre l'Etat, c'est-à-dire sa constitution et sa monnaie. Condition sine qua non pour que les politiques progressistes et vertes ne se voient aussitôt invalidées par la logique des marchés, usant du déficit de l'Etat comme couperet, ou que l'Etat ne retourne entre des mains autoritaires et/ou oligarchiques, tentation à la mode s'il en est.

Au normatif préfère le positif.

Le cadre :

- monopole de la création monétaire par l'Etat (sous une forme subsidiaire et contrôlée par des assemblées tirées au sort). Par construction ce dernier est non endetté, il n'a pas de compte pour soi (il crée et détruit la monnaie)

- pas d'impôt : monnaie fondante à l'échange (~25%) ET à la stagnation (~3% l'an)... et donc pas d'obligation déclarative (si difficile aux riches). 

- pas de prêt, mais du don monétaire. Socialisation au moins partielle du salaire, garantie de cette base à vie.

- fin de la bourse et du foncier locatif, coupe sur les rentes de propriété intellectulle

- démocratie dans l'entreprise (répartition des tâches ET des salaires, propriété commune et d'usage des moyens de production)

- contrôle des marchandises aux frontières (physiques et numériques)

Les politiques :

- Arrêt de l'exportation d'armes.

- Contre l'Etat endetté troquons de l'inflation importée.

- Politique internationale non interventionniste. Sortie de l'Euro, de l'OMC, sans doute de l'OCDE, l'OTAN, du FMI, du CIO et de la FIFA (au sport de haut niveau, substituons un haut niveau de sport, pour tous).

- Salaire garanti aux l'agriculteurs, d'autant plus élevé qu'ils font de l'agroécologie, du bio, sans maltraitance animale, sur des parcèles petites et en réintroduisant les butineurs, etc.

- Pôle public salarié des taxis à 4 jours par semaine (pas que pour eux d'ailleurs)

- Gratuité des transports collectifs urbains et périurbains.

- Construction de logements (beaux et bien isolés)

- Investissement massif dans les énergies renouvellables et le stockage propre (steps)

- Semaine de 32 heures

- Socialisation au moins partielle du salaire, hausse des petits salaires et des retraites, etc.

- Soutien à l'école, à l'université, à la justice, au logement

- Soutien à l'art et à la culture, en veillant à ce qu'ils ne servent pas à la discrimination sociale.

- Aides à tous les handicaps et à toutes les différences.

- etc.

 

Par quels moyens et avec qui ?

Sans désinvestir les luttes classiques en particulier les grèves contre l'oie travaille, je proposerais volontiers : des happenings, avec des tee shirt NuitDebout, des vidéos, des tracts, des manifs coordonnées, des sites internets communs, des passages dans tous les médias, des réunions physiques, des perturbations non violentes à l'ordre public, des faux journaux à la manière des yes men, ...

L'hospice est plein de gueules cassées, il nous suffit de nous reconnaître et de nous donner la main (il y a du travail quand même). A ceux qui nous déclarent bobos et nous appellent à faire la jonction avec les banlieues et les ouvriers, je voudrais répondre : oui mais pas seulement. Car ces derniers ont déjà beaucoup souffert, seuls et sans que nous montions assez au créneau quand eux seuls étaient attaqués.

Il nous faut aussi : les agriculteurs qui se suicident au rythme d'un tous les deux jours ; les taxis qui travaillent 6 ou 7 jours par semaine et tous les travailleurs indépendants ; la médecine, en particulier celle de premier rang : urgentistes, infirmières, laboratoires d'analyse, médecins généralistes ; la justice dont Urvoas lui même ne peut nous cacher qu'elle se clochardise ; le renseignement et la police, qui déplumés qu'ils sont n'ont pas les moyens de lutter contre le terrorisme (incurie dont on se demande si elle survient de fait ou d'intention), les cadres dont un nombre croissant va au burn out ; les petits entrepreneurs qui sont eux aussi des pigeons de cette farce (non pas à cause de la main qui prélève l'impôt, mais à cause de celles qui ne le payent pas en optimisant ou en s'évadant), les femmes qui dans toutes les couches sociales sont harcelées sexuellement et tombent sous les coups de leur conjoint au rythme de 140 par an, les LGBT, etc.

A tous ceux-là, la NuitDebout doit s'adresser et sans perdre son identité, voire même en réaffirmant quelques ancrages forts : nous sommes du camp progressiste, du camp émancipateur. En particulier pour nous la nationalité se définit comme une citoyenneté politique et peut s'acquérir. Les demandeurs d'asile, les migrants, les immigrés, les jaunes, bleus, verts, rouges, noirs, blancs et les mélanges, les monothéistes, les ploythéistes, les agnostiques, les athés, les animistes, etc,  avec ou sans papiers sont des êtres humains qui aspirent à entrer dans une communauté politique. Ils y participeront d'autant mieux et selon les règles du lieu qu'elle saura se montrer juste et accueillante.

A tous les Finkelkraut, les soraliens, ou à ces hypocrites du comité Orwell (un nouveau né de la dernière pluie, https://comiteorwell.net/) et qui vont, très logiquement, se faire refouler disons le gentillement, nous pratiquons la démocratie interne. Qu'ils le lisent c'est au frontispice : nul n'entre ici s'il n'est révolté. On ne demande pas au roi de voter lui même l'abolition de la monarchie (et fortiori, pas sa propre mise à mort). Nous acceptons de n'être qu'un camp qui sait ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas. Nous ne sommes pas apolitiques, au contraire. Notre camp c'est le camp émancipateur, si vous n'en êtes pas nous vous recommandons de ne pas venir, ou alors très bien déguisés.

Un intellectuel en vogue sur cette place disait tantôt une chose dans ce genre : la puissance d'un corps politique est inversement proportionnelle au degré d'unanimisme que suscitent ses propositions. Il nous faut être puissants. Nos désirs, nos désirs les plus hauts, sont les buts non négociables de notre lutte politique. Personnellement je ne crois pas qu'une constitution et une forme monétaire données puissent être apolitiques, surtout en régime de mondialisation.

Faisons donc de la phrase de Margareth Mead notre devise : "Ne doutez jamais qu’un petit groupe de gens réfléchis et engagés puisse changer le monde. C'est d'ailleurs toujours comme cela que ça s'est passé !"

Et peu importe les scénarios :

- classique : convergence des luttes, grève générale, soulèvement, insurrection, Révolution.

- alternatif : élection d'un soi-disant populiste de gauche et que nous prenions le contrôle du processus constituant.

Que la Révolution soit froide (mode Tchécoslovaque), printanière (au parfum de jasmin) ou plus chaude, comme on sait les faire en France, importe peu. En tout cas il faudra faire avec ce qui vient et n'avoir pas peur le moment venu. Personnellement je n'aime pas le sang et les spoliations des rentiers que j'ai imaginée seraient faites en échange d'une compensations : celle qu'ils puissent jouïr de ce qu'ils ont accumulé, mais en cessant définitivement de nous asservir.

En amateur de Gandhi  je suggère ceci : leur opposer notre non-violence. Afin de les forcer à user de leur violence physique contre notre violence symbolique. Et être partout, surtout là où on ne nous attend pas, se reformer là quand on nous a séparés ici.

Ca prendra le temps que ça prendra, mais je pense que la NuitDebout devrait être le point de ralliment de désirs politiques qui assument de viser haut. Souhaiter infléchir les politiques en restant en dehors du pouvoir et sans en changer les règles me semble une option politique promise aux pires désillusions.

Courage donc et haut les coeurs ! Au 28 avril !

Silvio

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.