Au nom du souffle qui nous anime

Depuis le 17 mars, il semble que tout soit différent. Qui que nous soyons, où que nous nous trouvions, quoi que nous fassions ...

 © Michael Schwarzenberger - Pixabay © Michael Schwarzenberger - Pixabay

  Depuis le 17 mars, il semble que tout soit différent. Qui que nous soyons, où que nous nous trouvions, quoi que nous fassions.  

La plus grande crise que le monde occidental ait connue depuis la seconde guerre mondiale. Crise économique, financière, sanitaire, sociale, la société tremble au plus profond de ses fondements depuis le début de ce confinement qui s’est rapidement décrété à des degrés divers, un peu partout sur le globe. Un peu comme si le monde entier retenait son souffle avant le clou du spectacle. Spectacle largement commenté, et retransmis par l’ensemble des médias, lesquels usant d’une stratégie qu’ils connaissent bien. Hormis certains rares médias indépendants, le rôle des médias dits de masse depuis le début de cette crise, n’a jamais paru aussi clair. Maintenir son auditoire dans un climat de peur constant. Chaque jour, des centaines, des milliers de morts supplémentaires, sont annoncées. Chaque jour le contexte politique semble de plus en plus trouble et de nouveaux décrets viennent raboter nos droits les plus fondamentaux. A juste titre, si cela ne vise qu’à protéger la population sur un temps défini. Néanmoins, il semble que le ton se durcisse, et que cette confiscation même temporaire de nos droits, nous contraigne à devoir accepter des réajustements graves, sans que nous puissions dire mot. 

La peur, voilà bien une émotion qui paralyse. Et cette fois, distanciation sociale et confinement oblige, nous nous retrouvons seuls face cette émotion. Seuls face à nous même, sans proche pour nous rassurer, pour s’apaiser mutuellement. Les plus fragiles craquent, explosent, parfois avec violence, souvent dans l’isolement le plus total. Les autres encaissent, se résignent, se réfugient dans leurs souvenirs, ou dans l’après bien qu’encore très incertain. Et puis, il y a ceux au premier plan, qui font au mieux et surtout comme ils peuvent malgré une gestion désastreuse par la classe dirigeante. Il y a ceux enfin à qui on n’a pas laissé le choix, même si leur effort n’était en rien indispensable dans l’urgence que nous connaissons, mais parce qu’à la base d’un système pyramidal dont l’inattaquable sommet est resté inflexible quant à son insatiable logique d’accumulation des gains et des profits.
Voilà donc où nous en sommes aujourd’hui. Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourrons-nous accepter encore longtemps ?
Le déconfinement aura lieu d’ici quelques semaines, pour autant nous savons déjà que de nombreuses mesures actuellement en vigueur, se poursuivront et que d’autres se rajouteront très certainement. La restriction de nos droits pourrait durer, et il y a fort à parier qu’elle ira de concert avec une politique d’austérité qui ne pourra s’établir que par l’instauration autoritaire de l’ordre.
Nous ne sommes qu’au tout début d’un nouveau paradigme. Pour le meilleur ou pour le pire.
Malgré les nombreux commentaires et prévisions spéculatives de nombreux journalistes, scientifiques, économistes, philosophes…. au sujet de ce fameux monde d’après, nul ne sait comment les choses évolueront.
Il est certain que des voix s’élèveront, mais combien ? Et combien les relaieront, s’y joindront ? Il en va de la défense de la démocratie, de nos droits élémentaires en tant qu’êtres humains faisant partie du vivant.
Cette crise aura eu le mérite de pointer l’absurdité même de ce système. Pris dans son propre cercle vicieux en s’attaquant au vivant, strates après strates, il a permis la diffusion d’un virus qui a réussi à mettre à genoux nos structures organisationnelles.
Nous faisons partie du vivant. Nous sommes le vivant. Comment nous a-t-il été possible de le nier jusqu’alors ? Étions-nous à ce point si sourds et aveugles, pour attendre d’être stoppés dans notre élan par une pandémie mondiale ? Et surtout par une crise qui frappe de plein fouet le monde occidental.
Car non les choses n’allaient pas mieux avant. Faut-il par exemple, rappeler qu’un enfant meurt de faim dans le monde toutes les cinq secondes ? Quand dans le même temps près de quatre millions de tonnes de nourriture sont jetées chaque jour. Evidemment à côté de ce chiffre aussi astronomique que scandaleux, la mortalité due au Covid 19 est presque insignifiante. Nous sommes d’accord, il ne s’agit pas ici de minimiser le drame que vivent les familles endeuillées. La disparition d’un être cher est toujours insupportable, qu’il y en est une seule, des milliers ou des millions. Mais ceci simplement pour rappeler au passage, qu’il aura fallu attendre qu’une crise sanitaire frappe le nord de notre hémisphère pour créer l’électrochoc, la stupeur. Comme un arrêt sur image, nous mettant face à nous-même, face à nos actes, à nos choix. Et si nous nous étions trompés ? Et si ce modèle de civilisation dont on nous a toujours vanté l’inébranlable puissance, les prouesses sans limite, était-il en train de vaciller ? Et si entrevoir ses faiblesses, nous conduisait à la prise de conscience ?
Répondre oui aujourd’hui serait d’une naïveté excessive. Cet arrêt dans notre quotidien a pour l’instant, surtout l’effet de désemparer la plupart d’entre nous, nous faisant aspirer au fond, à retrouver nos habitudes, nos repères et par dessus tout, nos proches. Abandonner sa zone de confort et faire le grand saut dans l’inconnu est une chose merveilleuse quand cela est volontaire. Dans notre situation, être contraint de mettre sa vie quotidienne, ses droits entre parenthèses pour une durée qui reste encore floue, génère du stress qui, combiné avec le climat de peur ambiante, ne nous offre que peu d’occasions d’accéder à une observation fine et contemplative. 

Car voilà sans doute, le coeur du problème. Nombre d’entre nous aspirent à des changements politiques, économiques, sociaux, sociétaux, etc. Des changements extérieurs donc. Mais aussi noble soit la lutte engagée pour atteindre ses idéaux, elle est d’avance vouée à l’échec si elle ne s’accompagne pas d’une profonde aspiration à regarder en nous-même. Et plus qu’à un tout autre moment, l’occasion se présente, aujourd’hui même.
Regarder en soi, n’est pas cependant faire abstraction de ce qui est hors de soi. Il s’agit plutôt de saisir le mécanisme de construction du réel, ou devrait-on dire de notre réel. De comprendre au fond, que notre volonté de changement (ou de non-changement d’ailleurs) se fonde sur un schéma de pensée ne s’appuyant que sur des expériences passées. Tendance millénaire du cerveau humain, apprendre de l’expérience bonne ou mauvaise afin d’éviter le danger, de ne plus réitérer l’échec et les erreurs, afin de prendre un chemin meilleur. Ce savoir est utile jusqu’à un certain point. Celui où l’esprit finit par être confiné par ce cadre rigide, ne lui permettant plus d’accéder un véritable libre-arbitre détaché de tout conditionnement. La civilisation occidentale actuelle est certainement celle qui s’est appliquée et qui a poussé le plus à l’extrême cette confiance dans le “tout penser”, où l’éducation même ne s’appuie que sur les leçons tirées de faits passés, où il nous faut tous accéder à cette connaissance pour devenir “quelqu’un” mais certainement pas nous-même. 
Quelque soit notre avis sur la crise que nous traversons, nous appelons tous à en sortir. Mais encore trop rares sont celles et ceux qui se sont véritablement tournés vers eux-mêmes pour comprendre de façon juste et éclairée ce qui est source de dysfonctionnement. Ce monde n’est que le reflet de nous-mêmes et tout nous indique qu’il y a des plaies profondes à panser. Nous n’avons pas d’autre choix. Ainsi, voilà donc le changement majeur à opérer, libérer son esprit de l’égo destructeur à l’origine des maux dont nous souffrons tant à l’échelle individuelle que planétaire.
Tant de dégâts ont déjà été causés et tant d’autres encore contribuent chaque jour un peu plus à éradiquer ce qu’il reste d’humanité, de nature, de vie dans une indifférence quasi générale. Pourtant la majorité d’entre nous est révoltée à chaque annonce qui est faite, et les exemples sont malheureusement légion. Aujourd’hui, la pandémie mondiale met à jour encore plus clairement les tragédies causées par l’implacable système globalisé et dont les intérêts sont en totale opposition avec ceux de la grande communauté du vivant. 

Au nom du souffle qui nous anime, nous ne pouvons continuer à être les témoins complices de l’extinction du vivant. Comme nous ne pouvons non plus tolérer cette indifférence, ce mépris qui ronge chaque tentative de créer, de construire hors du cadre. Chacun doit faire sa part, à son échelle, de façon consciente.
En France, sixième puissance mondiale, la classe dirigeante a une immense part de responsabilité. Il sera nécessaire qu’elle fasse également la part qui lui revient. Mais à ce jour, les choix politiques témoignent de son incompréhension face à cette absolue nécessité. Pour preuve et pour ne citer que cet exemple : ce vendredi 17 avril à l’Assemblée Nationale, vingt milliards d’euros ont été dédiés, afin de reconstituer le capital des entreprises stratégiques mais lourdement polluantes, notamment dans l'aéronautique et l'automobile. 

Au nom de ce souffle porteur de vie, il nous appartient à présent de ne plus tolérer ces choix mortifères, pour nous, pour nos enfants, pour l’ensemble des êtres vivants. Si nous réussissons à nous défaire du prisme égotique, nous trouverons, en chacun de nous, les moyens de renverser une à une les stratégies de ce régime qui structurellement, n’a plus grand chose à voir avec la démocratie.

Au nom du souffle qui témoigne de notre appartenance à la grande famille du vivant, et dont le virus actuel, au même titre que l’ensemble des fléaux causés par nos organisations globalisées, prive injustement et arbitrairement bon nombre des nôtres, il convient de prendre un chemin nouveau détaché de nos illusions, où la paix et l’amour véritables conduiront l’ensemble à ne faire qu’Un.

 

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