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Le Club de Mediapart jeu. 25 août 2016 25/8/2016 Dernière édition

Des révolutionnaires impatients, suite et fin

L'action

« La guerre révolutionnaire, c'est la guerre des masses populaires, on ne peut la faire qu'en mobilisant les masses, en s'appuyant sur elles » écrit Mao Tsé Toung qui ajoute « L'armée (révolutionnaire) ne doit faire qu'un avec le peuple, afin qu'il voit en elle sa propre armée , cette armée là sera invincible »

Partout en Amérique latine, l'application de ces principes et de la doctrine du Che a été tentée. Dans aucun pays les guerillas n'ont pu aboutir à une révolution. Beaucoup ont été détruites, quelques unes survivent. En Russie, la révolution mit 12 ans à vaincre, en Chine, 25 ans, à Cuba, 5 ans. L’Amérique latine a vécu ces dernières années la « période des erreurs » : 1905 en Russie, 1953 à Cuba. Le Pérou, le Guatemala et la Bolivie ont été le théâtre de ces tentatives. Peut-on conclure à leur échec ?



La défaite des guerilleros au Venezuela fut annoncée comme une victoire dans les journaux nord-américains. Le pétrole fait du pays un fief précieux.

La guerilla, soutenue par un parti communiste organisé et décidé, approvisionnée de l’extérieur, fut bien près de réussir. À un certain moment, les Forces Armées de Libération Nationales (FALN) étaient la plus forte et la plus solide organisation de guerillas de toute l'Amérique Latine. Au moins 500 de ses chefs avaient suivi un entraînement intensif à Cuba. À son apogée, les FALN comptaient plus de 5000 hommes. C'était peut-être « trop révolutionnaire ».

En 1961, un mouvement révolutionnaire de grande ampleur secoua le Venezuela, des actions de guerilla firent trembler la capitale. En novembre 1963, chaque nuit, des attentats à la bombe secouaient Caracas. Les guerilleros s'attaquaient aux banques et aux usines, enlevaient d'importants otages.

Le gouvernement, aidé par la CIA, s'attaqua aux commandos urbains et les démantela. Les FALN s'installèrent dans le maquis pour une guerre « à la chinoise ». Le recrutement était facile dans les universités, et elles restaient bien soutenues de l'extérieur. Elles contrôlaient la majeure partie de 8 états sur 20 que comprend le Venezuela.

Les US s'alarmèrent. Les conseillers militaires affluaient à Caracas dès 1964. Les officiers instruits par « La escuela de las Americas » infligèrent de nombreux revers aux FALN dans les campagnes, réduisant leurs zones de responsabilité à quelques massifs déserts. La population, dans l'ensemble indécise, n'avait pas manifesté la haine du pouvoir établi que les guerilleros espéraient. Les ouvriers du pétrole, privilégiés, n'avaient pas bougé.

Aujourd'hui, le parti communiste a abandonné Douglas Bravo et ses combattants exclus du parti. Les filières de ravitaillement sont coupées ou traquées par les communistes et par la CIA.

 

Au Pérou, Guevara reconnaît que la défaite des guerilleros est totale en 1966. Comme au Venezuela, c'est une défaite postérieure à la création et à l'occupation de zones libérées.

Dans la province de Cuzco, en 1960, l'agitation populaire grandit, un groupe de travailleurs agricoles aux ordres de Hugo Blanco institue une « république libre » dans la province de La Convencion. En 1962 et 1963, dans cette province, le gouvernement envoie avec l'armée des ingénieurs, des agronomes, distribue des terres et ouvre des routes. Le nombre des fidèles d'Hugo Blanco diminue ; il est arrêté en mai 1963. À partir de cette date, un petit groupe, le MIR et son chef Luis de La Puente Uceda éclipse les autres guerillas. Luis de La Puente pense que l'échec d'Hugo Blanco est dû à sa trop grande confiance dans le désir révolutionnaire des masses. Il met en place en 1965 trois groupes de guerillas : dans le nord à Ayabaca, au centre à Satijo, à l'est à Mesa Pelada. En juin 1965, les premiers accrochages se soldent par la déroute des gouvernementaux. En juillet 65, l'armée remplace la police et entame une campagne de deux mois qui la conduit jusque dans les zones réputées inaccessibles où les guerilleros, isolés, sont contraints à la défensive. La Puente est tué en octobre, les groupes sont démantelés.

Après avoir isolé et fixé les guerilleros, l'armée a pu, sans crainte de retombées sur la population, utiliser l'aviation et le napalm.

La Puente a-t-il voulu conserver une base à tout prix, s'est-il refusé à revenir à la mobilité et à la dispersion ? Comptait-il sur des complicités dans l'armée ?

On peut conclure de cette tentative, qu'il n'existe pas de zones inattaquables pour une armée décidée et bien organisée, dans cette région.

Au Venezuela et au Pérou, deux armées révolutionnaires, après avoir connu une prospérité certaine et avoir contrôlé d'importantes surfaces, ont été détruites.

La cause de leur échec est peut-être leur trop rapide développement ; mais, surtout, elles n'ont pas réussi à convaincre les paysans qu'elles combattaient pour eux, et que leur joug était moins dur que celui du gouvernement.

Le Guatemala, petit état de 4 millions d'habitants (en 67) dont 3 millions d'indiens, a une longue histoire révolutionnaire. Les militaires en sont les acteurs principaux depuis quelques années. Un colonel, en 1960, fomente un coup d'état ; il est suivi par de jeunes officiers libéraux. Par,mi les rebelles, un capitaine : Marco Antonio Yon Sosa. Son adjoint, frais émoulu de « la escuela de las americas », est le lieutenant Luis Turcios Lima. Le putsch échoue en 3 jours ; le colonel Pereira, suivi de ses officiers et de quelques fidèles, gagne les montagnes d'Izabal, puis le Mexique. Il laisse derrière lui Yon Sosa et Turcios Lima qui fondent le « Mouvement Révolutionnaire du 13 novembre », MR13, et installent 3 groupes de guerillas dans la région du lac Izabal et de la Sierra de Las Minas dès février 1962. Deux des groupes sont rapidement détruits ; « les militaires et les paysans qui composaient ces groupes ne s'étaient pas suffisamment enfoncés dans la montagne. Ils ne se déplaçaient pas assez …, il faut croire que les principes de Guevara ont été mal suivis ou mal compris... » dit Turcios Lima. « En novembre 1962, un autre front de guerilla voulut s'implanter dans la région de Huehuetenango, à l'ouest du pays. C'est une zone très montagneuse avec une forte densité de peuplement. Les hommes qui ont pris la tête de la guerilla n'avaient prévu aucune préparation politique ; ils connaissaient à peine le terrain et ne pouvaient s'appuyer sur aucune organisation paysanne. Ils ont tourné en rond dans la nature, essayant en vain d'expliquer le sens de leur lutte aux paysans … un échec. Ils ont tous été capturés et fusillés. »

Ces échecs successifs amènent les deux jeunes officiers à reconsidérer leur tactique. Ils obtiennent, d'autre part, le soutien des étudiants et du Parti du Travail, communiste. Au début de 1963, ils créent de nouveaux fronts où ils s'étaient réfugiés en 1960. Cette fois, les opérations militaires sont préparées par un travail intensif de formation politique des paysans. Turcios Lima s'installe dans la région la plus inaccessible de la sierra de Las Minas. Accrochages, marches et contre-marches se succèdent au cours de l'année 1964 ; la guerilla se consolide mais les rivalités de personnes remettent en cause les résultats. Turcios Lima accuse Yon sosa de « trotskysme », accusation aussi grave que celle de « révisionnisme ». Il rompt définitivement avec le MR13 en mars 1965 et fonde les « Forces Armées Rebelles », les FAR.

Ce nouveau mouvement, dont la lutte armée est le seul moyen d'expression, est soutenu par le parti du travail qui désavoue Yon Sosa. Turcios Lima conserve de nombreuses sympathies dans l'armée ; il apparaît fréquemment en ville sans être inquiété ; il en profite pour organiser des « groupes de résistance urbaine », composés d'étudiants. Peu à peu, toute la bourgeoisie est compromise dans la guerilla ; insensiblement Turcios est entraîné à se séparer du milieu paysan pour garder ses contacts en ville d'où lui viennent ses ravitaillements. Profitant de la bienveillance générale, des truands se constituent en « guerillas » et rançonnent pour leur compte.

Turcios, après une brillante apparition à la « Tricontinentale », se tue au volant d'une voiture de sport sur la route de Ciudad de Guatemala, la capitale. Son successeur, Cesar Montes, un étudiant, perd tous les appuis qui faisaient la force de Turcios. La CIA suscite la formation d'un mouvement armé de droite, une guerilla anti-guerilla, la « Mano Blanca » et d'une organisation anticommuniste, la NAO. Inexpérimentés, les chefs guerilleros sont vite éliminés ; l'armée, reprise en main par les conseillers militaires nord-américains, lance des opérations jusque dans la sierra de Las Minas.

Aujourd'hui, l'espoir de Fidel Castro est de nouveau placé en Yon Sosa qui, même s'il est un « déviationniste », est resté un militaire capable de reprendre en main le sort, compromis, des quelques 300 guerilleros guatémaltèques. Née dans une ambiance de carnaval sud-américain, actuellement désorganisée, la guerilla guatémaltèque peut fort bien se maintenir et même aboutir dans un avenir proche, quelques années. Il suffit que ses chefs arrivent à s'entendre, ce qui est peut-être trop leur demander.

 

La Bolivie, le théâtre d'opérations que Guevara avait choisi pour sa rentrée révolutionnaire ne présentait pas des conditions plus favorables à la conquête du pouvoir. La population rurale avait obtenu la Réforme Agraire dès 1953. Le suffrage universel fut instauré et presque respecté en 1961. Le général Barrientos qui avait éliminé le 4 novembre 1964, avec l'appui des milices paysannes, le président Estenssoro, avait réglé « définitivement » le problème minier : emprisonnement ou exil des dirigeants syndicaux, désarmement des milices ouvrières, licenciement de 26.000 mineurs « en surnombre », sur 70.000.

Les élections du 3 juillet 1966 montrait que le général Barrientos n'avait pas encore perdu le soutien des paysans. Les mineurs étant totalement désorganisés, le Che ne pouvait espérer la victoire avant plusieurs années. Il avait réuni environ 150 hommes, quand un ingénieur signala la présence des guerilleros. En mars 1967, alors qu'il n'avait encore obtenu aucune adhésion des paysans, il fut contraint d'engager le combat avec le détachement venu en reconnaissance. Il obtint d'abord quelques succès ; en juillet son « tableau de chasse » était de 50 hommes et 16 officiers. Malgré les apparences, il menait un combat défensif, contraire à tous ses principes. Régis Debray estime que le service de renseignement bolivien avait réussi à infiltrer la guerilla.

Pourquoi, en mars, Guevara n'a-t-il pas refusé le combat ? Pourquoi n'a-t-il pas entamé une « longue marche » à travers un pays grand comme 2 fois la France ? On peut répondre qu'il connaissait mal le terrain, ou qu'il était d'une santé délicate.

Sa mort ne sonne pas le glas de la guerilla en Amérique latine, mais elle peut retarder longtemps son évolution. Pour les indiens, elle n'en fera pas un héros : en Colombie, la « violencia » fait 3.000 morts par an.

Le terme de révolution est trop employé en Amérique latine : plus de la moitié des gouvernements sont des gouvernements « révolutionnaires ». Le peuple indien, misérable, ne comprend pas la raison de cette guerre perpétuelle, qui est livrée à ses dépens.

Sans être une victoire de l'impérialisme nord-américain, l'issue des récentes luttes révolutionnaires en Amérique latine demeure la plus grande déception du communisme depuis 20 ans. C'est qu'il y a loin de l'élaboration d'une nouvelle théorie à sa mise en application ; c'est qu'une doctrine construite après coup risque de n'être adaptée qu'au passé.

Deux des trois axiomes défini par Guevara sont aujourd'hui invalidés.

« Les forces populaires » ne peuvent vaincre une armée adaptée et bien entraînée aux combats qu'elles tentent d'imposer. Le succès castriste fut l'occasion d'une autocritique sincère pour les stratèges du Pentagone et provoqua une modernisation rapide des méthodes et des armements dans les armées sud-américaines.

« Le foyer insurrectionnel » faisant surgir « les conditions de la révolution » est une extrapolation optimiste de l'aventure cubaine. La guerilla n'est « l'avant-garde » du peuple que si celui-ci, par une adhésion massive et un soutien indéfectible, lui en accorde le droit.

Si la direction centralisée du mouvement révolutionnaire n'est pas seulement un épouvantail agité par les anticommunistes mais une réalité, ces erreurs de conception ont entraîné l'apparition de guerillas là où elles n'avaient que fort peu de chances de réussir, où elles ont été détruites : au Pérou et en Colombie, par exemple.

 

Bien qu'elle serve une stratégie irréaliste et dépassée, la doctrine tactique de Guevara n'est pas en cause ; elle est d'ailleurs, adaptée au terrain et au milieu, celle de toutes les guerres de guerilla, celle que l'on apprend de Pékin à Coëtquidan. La tactique, dans ses principes, reste insensible à l'évolution des politiques. Sûreté, mobilité, discrétion et SURPRISE ne sont pas la découverte d'un génie militaire ; c'est leurs applications qui sont l’œuvre des génies. Ce qui a changé, depuis l'arrivée au pouvoir du président Johnson, ce qui constitue l’événement, c'est l'intensification de la lutte « anticommuniste » au Vietnam et en Amérique latine. C’est la cause de l'échec de Guevara ; ce sera aussi la cause de succès des révolutions, populaires celles-là, qui éclateront dans un avenir peut-être lointain mais certain si, à droite comme à gauche, on continue à régler ses comptes sur le dos d'un peuple indien qui finira bien par se réveiller.

La devise des « Forces Spéciales » nord-américaines est « Libérer les opprimés » ; celle des révolutionnaires est « Libérer les peuples opprimés ». Cela laisse à penser que la liberté est ailleurs.

Les prochains chefs de la rébellion sud-américaine ne se réclameront d'aucun parti, d'aucune idéologie, comme le font déjà certains d'entre eux : « À envisager les choses du point de vue de l'avenir, c'est le peuple qui a vraiment raison ... » disait Mao Tse Toung. Peut-être emprunteront-ils à Fidel Castro sa devise : « Patria o muerte, venceremos ! »

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Tous les commentaires
  • 08/05/2012 00:45
  • Par FHR

Je pense pour ma part que pour qu'une révolution éclose, il faut en effet que le terrain soit fertile, c'est à dire que la population ait l'envie, le besoin de se révolter.

Mais cela ne me semble pas suffisant. Sinon, comment expliquer par exemple que la Corée du Nord n'ait pas encore implosé ? Les coréens auraient-ils moins envie de révolution que les tunisiens ?

Pour que la révolution éclate, il faut également que le peuple ait la conviction que la révolution pourra aboutir, qu'il ait la conviction qu'une autre vie est possible... C'est là qu'à mon sens l'ouverture au monde extérieur joue un rôle essentiel, ce monde extérieur propageant des idées nouvelles, créant ainsi de l'espoir, de l'envie...

Lorsqu'un pays en proie à une rebellion coupe ses accès internet, c'est plus pour se préserver de l'intrusion des idées nouvelles venues de l'extérieur que pour empêcher sa propre population de communiquer.

Je pense donc que les puissances externes jouent un rôle majeur dans la plupart des révolutions, rôle qui s'intensifie de plus en plus avec l'avènement des nouvelles technologies qui offrent de nouveaux outils de propagande "douce".  C'est ainsi qu'en Tunisie, on a parfois appelé la révolution de 2011 "la révolution FaceBook"...

Voila... ce n'est que mon avis ! ;) 

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