P050111PS-0210, l'image de la mort de Ben Laden.

J’aimerais revenir sur la photo officielle de la fin de Ben Laden. Cette image de situation room devrait être considéré comme l’image historique de ce premier mai 2011. Un portrait de groupe avec dames, dans la plus pure tradition hollandaise. Comme si en matière de portrait officiel, rien n’avait changé depuis Rembrandt.
P050111PS-0210. P050111PS-0210.
J’aimerais revenir sur la photo officielle de la fin de Ben Laden. Cette image de situation room devrait être considéré comme l’image historique de ce premier mai 2011. Un portrait de groupe avec dames, dans la plus pure tradition hollandaise. Comme si en matière de portrait officiel, rien n’avait changé depuis Rembrandt.

http://www.flickr.com/photos/whitehouse/5680724572/in/photostream#/photos/whitehouse/5680724572/in/photostream/lightbox/

Le portrait de groupe apparaît en Hollande au XVIe siècle. Par groupe, il faut entendre l’association d’individus réunis dans un but commun et à l’intérêt général. Il ne s’agit pas de portraits de famille, qui existaient bien avant. C’est parce qu’Amsterdam est une cité démocratique qu’apparaît ce genre. Tout le monde joue son rôle, à sa place, dans cette confrérie du pouvoir: Il s’agit de la représentation des membres autonomes d’une corporation volontaire. On pourrait donc également en parler comme de portraits de corps. (Aloïs Riegl, www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=ARSS_154_0036. ) Olivier Christin explique que ces portraits de groupe montraient souvent des associations caritatives. Dans ces œuvres censées illustrer la nouvelle politique d’assistance et les vertus de la charité centralisée (il n’y avait aucun pauvre représenté ) au rebours de la riche tradition iconographique médiévale des œuvres de miséricorde, par exemple, qui avait volontiers représenté mendiants, estropiés, pèlerins avec leurs bienfaiteurs.

Dans la photo- l’image situation room -c’est exactement la même chose, le sujet est hors du champ. Le groupe regarde probablement une retransmission vidéo, et nous ne voyons rien d’autre que le reflet : l’effet de ces images sur ceux qui regardent. Nous regardons des dirigeants qui regardent la mort de l’ennemi.

Cette photo d’une victoire militaire américaine est à l’opposé de toutes les images produites jusqu’à présent. L’image ne donne pas une représentation de l’action militaire ! Cette photo officielle, c’est une vraie œuvre d’art qui va nous permettre de rêver bien des interprétations. Le spectateur doit faire le travail, imaginer ce qui se passe dans la tête des personnages, et créer le contre-champ.

Dans les portraits caritatifs hollandais, l’absence des pauvres et la rigueur des portraits, impliquait d’accepter l’ordre social : On ne pourrait dire plus nettement que le fonctionnement spécifique des portraits de groupe reposait sur l’adhésion à une représentation précise du monde et de la division du travail social. Une société où les pauvres étaient enfermés, exclus, et mis aux travaux forcés. Ici aussi l’image est présentée pour que nous nous sentions tous comme les américains derrière notre équipe dirigeante.

 

Souvent j’entends dire que la différence entre le cinéma et la télévision c’est la gestion du hors-champ. À la télé, il faudrait tout mettre dans le cadre, ne rien laisser aux hasards, tout contrôler. Dans une image d’actualité, il faudrait voir absolument le sujet ! The focking point cher à Richard Brook. Ici, comme dans un portrait de groupe hollandais, il s’agit de donner une bonne image de guerre, tout en l’évacuant ! Une bonne image des dirigeants américains, qui pourtant ici regarde passivement l’action se dérouler, un peu comme celle de Ben Laden diffusée ce week-end : un Ben Laden, enroulé dans une couverture zappant pour se regarder, narcissiquement, sur un petit écran montrant les différentes séquences où il apparaît. http://www.youtube.com/watch?v=5REFoZtlA0g

 

Comme dans les publicités réalisées pour la Société Générale, ce que vend cette image c’est l’esprit d’équipe de la Sécurité Nationale - National Security Team.

La mise en scène hiérarchique, à l’air tout à fait étudiée. Le Vice Président Joe Biden, à gauche, a besoin de se faire un torticolis pour regarder l’écran. Il est serein, calme, presque dubitatif, un peu détaché de l’image qu’il regarde et du groupe à ces côtés. Il offre l’impression d’être un homme solide, un remplaçant, sur la touche, pas complétement impliqué. Le Président Obama, lui, est au centre de la composition – un recadrage nous évite de voir certaines personnes assis à la même table. On aperçoit, un ordinateur sur la table, ou l’amorce flou du sommet du crâne -. Le regard du Président indique une concentration importante, le sens des responsabilités. Il est le seul à avoir les épaules rentrées comme si le poids du monde pesait sur son dos à ce moment précis. L’expression de sa bouche et exactement la même que celle de Joe Biden. L ! Rien à dire ! Les mâchoires virilement tendues ! Ces deux bouches closes, sont à comparer avec celle de la Secrétaire d’État Hillary Rodham Clinton. Sa main droite sur la bouche comme pour retenir un cri, une parole : Au mon dieu ! C’est elle, la seule femme en première ligne qui endosse le rôle du thermomètre. Grâce à son expression, l’émotion est palpable. Elle l’est aussi dans les yeux de l’autre femme au fond. Nous sommes bien devant un portrait de groupe avec dames. Les femmes sont différentes.

Ce qui est amusant c’est que la main gauche d’Hillary Clinton, tenant un stylo bleu, est appuyé sur un carnet de rendez-vous, posé sur un classeur qui contient des codes secrets. Comme dans n’importe quelle portrait classique, elle tient en main la preuve de son pouvoir. Alors que le Président, lui, se tient à côté du sac en papier – avec entre autres, cinq rayures oranges – qui devait envelopper du Pop corn. Je note que le tirage venu d’une imprimante couleurs, posé sur l’ordinateur de la Secrétaire d’État a été traité pour que personne ne puisse comprendre ce que cette photo montrait. Les petits carrés, les pixels qui rendent flou le sens de l’image renvoient aux décorations du seul personnage qui reste calme en travaillant. Sa plaque d’identification à l’air d’un gag, il s’appelle Webb, et c’est le seul à rester branché à son ordinateur. C’est le commandant général adjoint pour les opérations spéciales. Il semble être très concentré pour ne pas écrire de bêtises. À côté de lui, juste avant Hillary Clinton, je suppose que le conseiller adjoint à la sécurité nationale, Denis McDonough porte autour du cou son identification : secret service est écrit sur le ruban qui lui permet d’avoir une clef USB suspendue et disponible.Il a la bouche entrouverte, avec un petit rictus au bord des lèvres. Il croise les bras dans une position défensive, comme Robert Gates (secrétaire d'Etat à la défense) flou au premier plan. Croiser les bras, c’est une attitude de refus, tous ceux qui adoptent cette attitude cherchent à se protéger des images qu’ils voient. Ils ne veulent pas montrer leur émotion, ce refus participe de la dramatisation de la scène.

Debout, à partir de la gauche: Mike Mullen, l’amiral et chef d'Etat major des armées américains, a une attitude toute militaire, comme au repos, concerné mais les mains dans le dos, il semble ne voir cela que d’un point de vue professionnelle. Tom Donilon, conseiller à la sécurité nationale, lève le menton dans une attitude virile, mais il est visiblement ému. Bill Daley, secrétaire général de la Maison-Blanche se pince les lèvres, comme s’il se disait qu’il préférerait ne pas être présent ; Tony Binken, conseiller à la sécurité nationale auprès du vice-président et Audrey Tomason directrice du contre-terrorisme ont tous les deux l’air très inquiet et affecté ; John Brennan, assistant du Président pour la sécurité intérieure et le Contre-terrorisme et James Clapper directeur du renseignement national ont le regard assuré de travailleurs en pleine concentration. Cette image doit permettre d’être le support d’une histoire, l’histoire d’une Amérique qui gagne, grâce au travail de tous. Personne ne tire la couverture à lui. Chacun modestement est à son poste, Ben Laden n’existe déjà plus, c’est la puissance de l’Amérique qui compte.

 

Une dernière remarque, les dates historiques semblent être choisies pour changer l’histoire même. Le 11 septembre 2001 aurait pu effacer des mémoires le coup d’État au Chili. La mort de Ben Laden permettra-t-elle d’oublier la fête du travail ? Certainement pas, puisque même cette image proclame l’importance du travail bien fait.

 

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