FAIRE DIALOGUE ENTRE LE MOUVEMENT GILETS JAUNES ET LE MOUVEMENT DÉCOLONIAL : PARTIE 2

La pensée décoloniale propose de faire des liens entre luttes locales et relations internationales de domination globale. La polémique sur l' « islamo-gauchisme » révèle une censure de la critique de l'universalisme impérial républicain. Alors qu'un mouvement international de luttes se forme, en France, il est urgent décoloniser la gauche marxiste. Réflexions de Gilets jaunes anti-impérialistes.

TÉLÉ-DIALOGUER PLUTÔT QUE POLÉMIQUER

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Malick, le 17 février 2021

Apparemment c’est la panique dans les rangs des autoproclamé.e.s chevaliers de l’universalisme, on ne parle que de ça en ce moment ; chasse aux islamo-gauchistes dans les universités (Frédérique Vidal), prétendue surfocalisation des chercheur·e·s sur la question raciale (Stéphane Beaud et Gérard Noiriel), etc. Du coup, je m’interroge. Ils.elles sont parmi les chercheur·e·s nombreux·se·s à partager ce sentiment-là ? Ou on a juste affaire à une minorité particulièrement bruyante ?

Eris, le 18 février 2021

Coucou[27],

Frédérique Vidal fait usage de cette expression « islamo-gauchiste » et les universitaires qui travaillent au sein de l’université s’émeuvent, s’indignent de l’usage d’un terme qui ne voudrait rien dire. Frédérique Vidal et le gouvernement sont des mâlins[28]. En faisant usage de cette expression, ils.elles donnent à l’opinion publique, l’image d’une université française au sein de laquelle des groupes d’études critiques de l’universalisme du second empire colonial de la Troisième République française, travailleraient avec des budgets, des salles de réunion, des maquettes d’enseignement en licence, en master ou en doctorat. Or, ce n’est pas le cas. Les financements et budgets quadriennaux de fonctionnement des universités sont étroitement liés aux calendriers quinquennaux du pouvoir gouvernemental, c’est-à-dire plus ou moins calqués sur les échéances présidentielles. La recherche et l’enseignement en Sciences de l’homme et de la société[29] dans les universités françaises est celle à laquelle on accorde la plus faible proportion de budgets. Au sein de cette catégorie Sciences de l’homme et de la société, il existe un certain nombre de champs disciplinaires - psychologie, psychanalyse, linguistique, géographie, philosophie, sociologie, anthropologie, ethnologie etc. Et, au sein de ces champs disciplinaires existent des conflits épistémologiques. C’est le principe même de l’émulation qui caractérise la recherche[30] comme espace de réflexion de la société.

Aussi, Emmanuel Macron et Frédérique Vidal, qui se disputent[31] le pouvoir symbolique sur le « monde universitaire » font vivre le mythe d’un groupe qui serait homogène. Elles.ils font aussi vivre le mythe que l’université serait un lieu de contre-pouvoirs radicaux à qui l’État permettrait d’exister en les finançant. Certain·e·s universitaires réagissent à ces attaques car ils sont indigné·e·s de se faire qualifier d’ « islamo ». Ah, la religion ! La sacro-sainte horreur des tenants de l’objectivité en sciences sociales dans la France laïque ! Ce que cette polémique annonce et annonçait déjà, c’est une lutte au sein l’université française et plus globalement européenne, contre la pensée critique de l’universalisme républicain. Au-delà des réactions qui surinvestissent les réseaux sociaux et les plateaux télévisés, il y a un débat universitaire entre deux courants méthodologiques. Il y a d’un côté « Je pense d’où je suis », c’est-à-dire la position subalterne ou géo-socio-politique assumée par les penseur·e·s qui n’omettent pas de dire leur appartenance à une/des communauté·e·s sociale·s contre le « je pense donc je suis » des penseur·e·s majoritairement blanc·h·e·s ou portant des masques blancs qui s’octroient le privilège de ne pas dire d’où ils parlent. D’où parlent-ils·elles ? Depuis leurs appartenances sociales et épistémologiques à l’histoire des empires coloniaux européens, étroitement liée au christianisme, majoritairement catholique. Si la polémique, il est vrai, permet de ne pas parler de la précarité étudiante, des réformes néolibérales en cours, mais aussi de l’isolement de Frédérique Vidal au sein du ministère, il faut comprendre l’enjeu de réflexion socio-géo-politique qui l’entoure.

Tu me demandais si Stéphane Beaud et Gérard Noiriel appartenaient à une minorité bruyante. Oui, la minorité bruyante est très marginale en France mais elle n’est pas représentée par les chercheur·e·s qui souhaitent rappeler, du haut de leur légitimité scientifique, que les analyses de race font concurrence aux analyses de classe. Je dirais plutôt que la minorité qui se déploie dans le champ politique et universitaire pour se faire entendre est celle des penseurs critiques de l’universalisme républicain, des groupes de recherche sur le genre, sur les sexualités, la race (parfois regroupés en études de l’intersectionnalité) et dans le champ des études décoloniales qui est lui, très largement minoritaire. Pourquoi un sociologue et un historien décident-ils de publier un ouvrage critique sur un champ d’études qui gagne du terrain en France ?[32] Pourquoi exprimer la politique de compétition des champs d’études impulsée par les réformes néolibérales à l’université plutôt que de la situer dans le débat social, politique et historique ? Je pense que c’est une question de carrière scientifique dans un contexte d’ultra-compétition néolibérale plutôt que de participation à un dialogue social qui prend corps au sein des « jeunes générations ».

La « minorité bruyante » peut travailler dans des universités américaines, britanniques, caribéennes, latino-américaines, indiennes, catalanes dans ou issues des « Suds ». En France, pour être entendue, cette minorité se constitue en dehors des universités en collectifs (La Colonie, le QG Décolonial, Décolonisez les arts notamment) et en parti politique (le PIR). La gauche blanche universaliste ou pensant exclusivement au travers du prisme de la classe sociale, n’est pas une gauche radicale anti-impérialiste et altermondialiste. En Europe, les penseurs décoloniaux, anti-impérialistes et en France, les penseurs critiques de l’universalisme républicain, ceux qui ouvrent les portes de l’université aux études de genre, des sexualités, de la race sont à bout de souffle, asphyxiée depuis trois décennies par des réformes visant à l’intégration des savoirs dans le marché du travail. La présidence Macron fait donc passer son pouvoir pour une structure tolérante qui, quand même, leur permettrait d’exister. C’est l’éternelle logique de la dénonciation d’un groupe homogène imaginé[33] pour ne pas parler des dominations structurelles et historiques. De l’autre côté, c’est la trop lancinante rhétorique de l’indignation, de la « conscience malheureuse »[34] par les universitaires à qui les médias dominants donnent la parole. Aussi pour sortir de l’ordre dominant des réactions, proposons-nous dans la suite de ce dialogue, un guide anti-polémique pour la pratique et la diffusion entre ami·e·s, collègues, frères, sœurs, parent·e·s, amant·e·s, d’une pensée matérialiste non-binaire, c’est-à-dire qui ne fait pas de l’appartenance identitaire à la classe, une catégorie exclusive d’analyse.


[27] Parmi la lexicographie du Centre national de ressources textuelles et lexicales pour le mot «Coucou», Éris propose, au choix, celles-ci aux lecteur·e·s : « Oiseau grimpeur de la taille d’une tourterelle, au plumage gris cendré et au ventre blanc, dont la femelle dépose ses œufs dans le nid des autres oiseaux. » / « Plante à fleurs jaunes, désignant soit la primevère officinale, soit le narcisse des bois et des prés, etc., qui ont pour trait commun de fleurir au printemps lorsque le coucou commence à chanter. »

[28] Conjonction de deux termes « mâles » et « malins » afin de dire que le capitalisme patriarcal (pour reprendre l’expression de Silvia Federici) produit des individus qui font preuve d’ingéniosité pour dominer. On pourrait aussi dire que le capitalisme patriarcal est celui qui a historiquement produit le corps de métiers des « ingénieurs » particulièrement hostile aux analyses critiques des études de genre, de sexe et de race. Le 6 décembre 1989, 14 étudiantes féministes de l’École polytechnique de Montréal étaient assassinées par un étudiant Marc Lépine qui a revendiqué sa haine des féministes.

[29]https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid24897/sciences-de-l-homme-et-de-la-societe.html

[30] https://blog.mondediplo.net/garantie-economique-generale-et-production

[31] https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-18h/journal-de-18h-emission-du-mercredi-17-fevrier-2021

[32] Voir le passage sur les réactions entre les minutes 14 et 16 dans le spectacle « Bonne nuit Blanche » (2019), écrit et interprété par Blanche Gardin, mis en scène par Maïa Sandoz.

[33] Une référence à l’envolée vers l’ouvrage de l’historien Benedict ANDERSON, 1996, L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 212 p. Il a aussi documenté le lien entre anarchisme européen et mouvements décoloniaux en Asie du Sud-Est dans cet ouvrage paru en français en 2009 ; Les bannières de la révolte : Anarchisme, littérature et imaginaire anticolonial. La naissance d’une autre mondialisation. Paris, La Découverte, 260 p.

[34] BOUTELDJA H., 2016, Les Blancs, les Juifs et Nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire. Paris, La Fabrique, 143 p. L’auteure emprunte l’expression à l’intellectuel marocain AbdelKebir Khatibi (Vomito blanco. Le sionisme et la conscience malheureuse. 1974. Paris, Union Générale d’Éditions, Collection 10–18, 177 p.). Voir aussi cet article « Sur la conscience malheureuse des néoréactionnaires » ou encore l’ouvrage éponyme de Benjamin Fondane (1898–1944), philosophe, poète, roumain émigré en France, assassiné dans une chambre à gaz du camp d’Auschwitz.

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