PARTIE 4: ÉPI-DIALOGUE AVEC LA MODERNE RÉPUBLIQUE

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Vendredi 5 mars 2021, vers 14h30, aux abords du Jardin du Luxembourg, alors que la femme blanche d’appartenance universitaire marche en direction du théâtre de l’Odéon où a lieu une occupation des intermittent·e·s du spectacle, elle entend derrière elle, une femme sortant d’un immeuble haussmannien, tenir les propos suivants à haut niveaux de décibels : «Les Arabes ne sont bons qu’à mettre des coups de couteau dans le dos. Je te les foutrai dehors à coup de pied au cul moi!». La femme blanche d’appartenance universitaire se retourne, lui lance un regard noir. L’autre femme blanche est blonde teintée, septuagénaire, marche d’un pas militaire, est vêtue d’un manteau de fourrure, coiffée d’un béret rouge assorti à son rouge à lèvres. Elle continue « Mais qu’est-ce qu’elle veut celle-là ? ». La femme blanche d’appartenance universitaire s’arrête et répond : « Pardon ? »

La première répond : « Ta gueule la gueuse, avance ! » La seconde : « Pardon, vous vous êtes entendue à parler à voix si haute. » La première : « Oui, j’ai une voix qui porte. » La seconde : « Madame, la rue ne vous appartient pas. » La seconde : «Ta gueule, avance ! Et allez, hop, hop ! » Là, la femme blanche universitaire comprend que soit, elle perd son calme et risque d’être déclarée non responsable de ses actes, soit elle lui tourne le dos et continue. Elle continue et sa voix aussi se fait haute pour lui dire : « Sale fasciste, sale raciste ».

Les «sale» n’étaient pas nécessaires, ils étaient en réaction des propos entendus. Je me suis prise au piège de la binarité. Plus tard dans l’après-midi, je me suis souvenue que, les propos de cette femme, je les entendais souvent à Cannes, en région PACA, où j’ai passé une partie de mon enfance et toute mon adolescence. Je me suis souvenue que ces propos sortaient souvent de la bouche de personnes socialement et localement identifiées comme « Pieds Noirs ». Je me suis souvenue que la formule raciste « Les Arabes ne sont bons qu’à mettre des coups de couteau dans le dos » a historiquement été produite durant la guerre d’Algérie.

Est-ce que ces propos sont banals ? Est-ce que la guerre d’Algérie est finie ? L’impérialisme français est-il fini ? Qu’aurait ressenti, dit, fait un·e indigène s’il.elle avait été à ma place ? Que répond Frédérique Vidal à ces questions ? Qu’aurait-elle répondu à cette femme ? Quel lien y-a-t-il entre les gueux·s·e·s et les Arabes ? La Ministre aurait-elle répondu qu’elle n’était pas une gueuse ? Aurait-elle demandé aux indigènes de répondre à sa place ? Et par ailleurs, que dit cette bourgeoise blanche de l’invasion du Capitole américain par des suprématistes blancs ? Cette femme blanche pense-t-elle que ce sont des gueux ou des indigènes qui ont préparé ce coup d’État ? Cette femme blanche des beaux quartiers de la République française, sortant d’un immeuble voisin du Sénat, ne serait-elle pas une suprématiste blanche en mesure de participer au financement d’un coup d’État en France encouragé quotidiennement par CNews et le mercredi 21 avril par des militaires dans Valeurs actuelles ?

Questions à madame La ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

Une enquête sur les « islamo-gauchistes » ? Madame la ministre, êtes-vous sérieuse ? Qui détient les capitaux économiques et médiatiques de ce pays ? Pensez-vous vraiment que des doctorant·e·s, docteur·e·s, vacataires, A.T.E.R., post-doctorant.e.s, chômeur·e·s, chercheurs et enseignant·e·s — chercheur·e·s majoritairement blanc·h·e·s et majoritairement peu doté·e·s en capital économique doivent être placé·e·s sous une extension de la surveillance Vigipirate ? Ne faudrait-il pas plutôt faire surveiller les personnes qui financent Génération Identitaire que votre confrère dissout ou encore les militaires qui signent une tribune invoquant la menace d’une guerre civile ? Votre structure de pouvoir surveille déjà les groupes indépendants et auto-organisés qui travaillent sur les questions décoloniales et dont les textes, réunions, ouvrages, récits sont utilisés, analysés, parfois relayés par des chercheur·e·s titulaires dans vos universités. Ne faudrait-il pas donner des capitaux économiques aux UFR de Sciences de l’homme et de la société en vous rassurant que, même si vos fonctionnaires ne sont pas tou·t·e·s d’accord sur l’objectivité de l’universalisme républicain que vous défendez subjectivement, au moins participent-ils de l’existence d’une communauté de pensées, de débats, d’enseignements, de recherche ? Cette communauté hétérogène en classes et non en races est un rempart absolu contre la banalisation de l’idéologie raciste qui légitime coup d’État/colonisation, guerres, massacres, traite et mise à mort de corps humains ? Serait-ce la banalisation de l’imaginaire raciste dans la région PACA où vous avez grandi qui vous amène à oublier cette universalité de l’ordre historique ? Le dialogue décolonial, le dialogue autour de la race- fait social - qui depuis cinq siècles organise les guerres, les accaparements des conditions matérielles d’existence et universalise la « condition nègre » est une pratique que votre ministère devrait comprendre, encourager plutôt que de surveiller et punir. La mauvaise foi historique ne sauvera pas le monde, le dialogue si. Non-blancs et blancs avec ou sans gilets s’y attellent chaque jour sans vous

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