Etats-Unis: des centaines de milliers de victimes de viols abandonnées par la police

Près de 400 000 kits post-viols qui attendaient d’être envoyés au laboratoire pour être comparés aux bases de données criminelles, ont été abandonnés dans différents entrepôts de stockage de la police à travers le pays. Certains kits datent des années 1980.

Les kits de viols ou kits post-viol existent depuis les années 70 aux Etats-Unis. Il s’agit d’une “boîte à outil” utilisée systématiquement en cas de présomption de violences sexuelles. Il permet la collecte de preuves sur le corps d’une victime. Ces preuves ADN, sont ensuite envoyées aux laboratoires d’analyses pour une recherche de correspondance avec les bases de données de la police et/ou du FBI. Ces kits posts-viols complétés, scellés et contenant l’ADN de milliers de violeurs, ont été “oubliés” dans des entrepôts de la police. Des lieux de stockages parfois laissés totalement à l’abandon en périphérie des grandes villes. Certains kits sont si vieux que le délai de prescription s’applique. 

 

Un phénomène national 

En 2009, 11 341 kits post-viols sont retrouvés dans un entrepôt de la Police de Détroit dans le Comté de Wayne, certains datant de 1984. Kym Worthy, à l’époque procureure du comté de Détroit - qui révèlera avoir été elle même violée pendant ses études universitaires - veut rendre justice à ces femmes oubliées, et se lance dans l’analyse de ces milliers d’échantillons.

Certaines affaires sont prescrites, certains kits sont endommagés et l’opération suppose une levée de fond ainsi que le recrutement d’enquêteurs supplémentaires. Elle lance la fondation Enough Said (Enough Sexual Assault in Detroit) pour lever des fonds et financer les tests et former la Police.

Les résultats des tests sont ahurissants : plus de 3000 enquêtes sont ouvertes, et 197 condamnations  prononcées. Des centaines d’enquêtes sont encore en cours. L'examen des kits a déjà révélé l’existence de 817 violeurs en série dans le secteur de Détroit. “Un violeur agresse en moyenne 11 fois avant de se faire attraper. Sur notre échantillon de 817, près de 50 d’entre eux avaient de 10 à 15 viols à leur actif.”

Ce phénomène concerne tout le pays : on peut retrouver un décompte exhaustif des kits “oubliés” sur le site de l’ONG End The BackLog. Louisville : 4700. San Diego : 3000. Colorado : 6283. Texas : 20 000. Cleveland : 13 931. 

  • 2013 Memphis : La ville annonce avoir découvert 12 164 kits non testés dans un entrepôt de stockage et 200 de plus en 2014. En décembre 2017, 12 162 kits sont testés, ouvrant 2 612 enquêtes et 270 mises en accusation.

 

  •  2014 Manhattan : Le procureur Cyrus R. Vance Jr annonce le lancement d’un plan de 38 millions de dollars pour le tests de dizaines de milliers de kits non testés depuis les années 1990. En tout, 55 000 kits sont testés dans plus de 20 états et 32 juridictions,des dizaines d’affaires sont réouvertes , 64 condamnations ont été prononcées à la suite de 186 arrestations pour viol ou agression sexuelle. 

 

  • 2019 Minneapolis : La police annonce en décembre 2019 avoir découvert 1 700 kits non testés couvrant une période de 30 ans lors d’un audit en 2015. Le chef de la police Medaria Arradondo s’engage à tous les tester, ce qui pourrait prendre deux ans.

 

  • 2020 : le comté de Cuyahoga (Cleveland) a identifiés 503 violeurs en série sur 7000 kits. Un des accusés était coupable du viol de 17 victimes. ⅓ des échantillons concernaient plusieurs affaires.

Ces tests permettent de faire le liens entre des viols mêmes si l'agresseur n'est pas connu des service de police, d'identifier un violeur déjà présents dans les bases de données des services de polices, de confirmer l'expérience de viols des victimes, de relier le suspect à d'autres crimes, et même dans d'autres juridictions et états, de clore des enquêtes en cours, même si elles ne sont pas des agressions sexuelles et d'innocenter des hommes emprisonnés à tort.

Pour Rachel Lovell, chercheuse pour l’Université Case Westen Reserve, et qui travaille avec son équipe sur les kits du comté de Cuyahoga, (Cliveland) : 95% des des délinquants sexuels identifiés ont été arrêté pour un autre crime au minimum : cambriolage, vol, infractions liées à la drogue et la violence domestique. Elle déclare dans le documentaire I'm an évidence : “Se concentrer sur les violeurs pourrait être la solution pour faire baisser la criminalité générale”. Richard Bell, l’assistant du procureur du comté ajoute : “Ces preuves doivent être ajoutées dans nos bases de données. Accorder l’importance qui revient à ces enquêtes pour viol permet aussi d’éviter de futures crimes et délits.” 

 

Un abandon à l’intersection du sexisme et du racisme

Ces hangars abandonnés, ces kits de viols qu’on a pas pris la peine de tester, ces femmes qu’on ne croit pas, ou dont l’existence a si peu de valeur qu’on ne s’attarde pas sur leur enquête, matérialisent cette impalpable mais pourtant si réelle culture du viol. Ce concept sociologique définit la tendance de notre société à banaliser, minimiser voir encourager les violences sexuelles

Les victimes ne sont pas crues 

Rebecca Campbell, professeure de psychologie à l’université d’état du Michigan a étudié pendant des années des rapports d'enquêtes en lien avec les  “backlogs” de Détroit. Elle estime qu’à l’époque la police n’avait sûrement pas les ressources pour faire analyser tous les tests et assurer le suivi de toutes les affaires de violences sexuelles. Mais elle met surtout en avant un problème bien plus global et systémique : “Ils ne croyaient pas les survivantes. Ils ne savaient pas comprendre un traumatisme. Ils ne pensaient pas qu’elles étaient victimes d’un crime. Et ils n’enquêtaient tout simplement pas.” Alors que c’est à la police de juger la “crédibilité” d’une plainte, elle n’est pas formée à recueillir la parole des victimes de violences sexuelles. En absence de formation, les officiers se reposent sur la croyance populaire et les stéréotypes misogynes qui imprègnent la société pour décider de mener une enquête : 86% des plaintes ne sont pas transmises au procureur.

Une méconnaissance des violences sexuelles et des mécanismes traumatiques : 

Certains mythes sont tenaces comme l’idée qu’une victime de violences sexuelles devrait s’être défendue vigoureusement. Les travaux en traumatologies nous apprennent qu’une victime ne peut pas se défendre si elle se trouve dans un état de sidération ou de paralysie totale lors d’une agression, ce qui arrive dans 12 à 50% des cas (rape induce paralisis). C’est une stratégie de survie de l’ordre de l’instinct, qu’on observe chez les animaux, qui permet à la victime de rester en vie et ne dit rien de ses intentions. Dans 80% des cas les viols sont commis par des proches de la victime : des rapports de pouvoir, l’intimidation, ou la surprise peuvent amener une victime à subir un viol sans réagir sur le moment. Par méconnaissance, la police estime crédible (Rightous victim) majoritairement les femmes qui rapportent un viol violent. 

Une victime est supposée vulnérable, en pleure ou conciliante avec les policiers. Ces mêmes études nous apprennent qu’une victime traumatisée peut se dissocier, c’est à dire mettre son expérience traumatisantes en pause, en attendant d’être en capacité de retraiter l’information. Elle peut donc paraître léthargique, détachée, froide, agressive ou encore blaguer ou de rire, même en ayant été violée quelques heures plus tôt. De la même manière une victime peut rester dans le déni plusieurs, jours, mois ou années avant de réaliser son agression ou son viol : ce délai pour porter plainte, qui pourrait être perçu comme un manque d’intérêt, est en fait la manifestation d’un syndrome post traumatique. 

Dans l’imaginaire collectif, les femmes mentent. Elle mentent pour se venger d’avoir été éconduites, pour obtenir de l’argent, de la notoriété. Les plaintes pour violences sexuelles sont perçue comme un levier de pression. Certaines mentent aussi parce qu’elles se trompent, et interprètent mal leurs propres expériences, elles exagèrent. Cette fois infantilisées, elles se voient ré-expliquer les faits, les intentions véritables des agresseurs, plus importantes que leur ressentis  : “vous avez “mal compris” ; “il ne pensait pas “à mal”. Par leurs attitudes, leurs professions, leurs tenues les femmes “cherchent” les ennuis et quelque part, méritent des violences sexuelles qu’elles auraient pu et dû éviter. La violence sexuelle reçue, est punitive en soi. C’est le cas des femmes qui circulent tard dans les rues le soir, qui consomment alcool et stupéfiants, qui s’habillent sans pudeur ou les travailleuses du sexe pour qui la reconnaissance du viol est quasiment impossible. Angela, victime d’un viol en 1996 à Los Angeles témoigne dans le documentaire I Am Evidence : “À cette époque toutes les questions posées par la Police n’allait que dans un sens : qu’est ce que j’avais fait pour mériter mon viol ?”. Ce accueil culpabilisant lui apparaît vingt an plus tard toujours plus difficile que l’examen invasif du kit de viol. Dans les rapports étudiés par Rebecca Cambell, certaines plaignantes sont décrites par les policiers eux-mêmes comme des "bitches" (salope), ho's (pétasses), whore (putes)”. 

A l'oppression sexiste, se combine un racisme structurel :

“Vous n’allez pas trouver tellement [de kits oubliés] correspondant à des victimes blondes aux yeux bleus. Parce que leurs kits sont traités différemment, leurs cas sont résolus. (...) La race est au centre du problème de différentes façons, comme, malheureusement, nous savons qu’elle l’est dans le système de la justice criminelle", rapporte Kym Worthy dans I am Evidence. Sur tout le territoire, la majorité des victimes des kits abandonnés sont racisées, et à Detroit, 80 % des victimes des kits abandonnés étaient noires. Une femme noire est difficilement perçue comme une victime, dans un imaginaire collectif empreint de racisme ordinaire. Les victimes “abandonnées” étaient aussi pauvres. Kalimah Johnson, travailleuse sociale appelée régulièrement par l’hôpital de Detroit témoigne dans le documentaire. C’était une aide-soignante qui lui disait de venir “quand elle aurait le temps” quand il s’agissait de femmes noires ou sous emprise de stupéfiants qui se présentaient pour un viol : c’était le docteur qui l’appelait pour qu’elle vienne en urgence quand il s’agissait d’une femme blanche ou notable” Pour elle, les femmes noires n’étaient presque pas perçues “suffisamment humaines pour être violables”  

Des protocoles, des programmes de formation et un documentaire primé

En 2014, impose de nouveaux protocoles concernant les tests des kits post-viol. Les tests doivent être envoyés dans un délai de 14 jours au laboratoire qui devra les traiter dans les 90 jours. Seulement 8 états ont voté des lois similaires qui obligent le test des kits. En parallèle, l’actrice et militante Mariska Hargitay (Olivia Benson dans New York Unité Spéciale !) a fondé l’ONG Joyful heart foundation pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles aux Etats-Unis, qui possède un programme sur la question des kits de viol : End The Backlog. Elle participe à la production du documentaire qui met en lumière le scandale des Backlogs I AM EVIDENCE pour la chaîne HBO et qui remporte un Emmy du meilleur documentaire en 2019.  Au premier janvier 2020, Donald Trump signe un projet de loi pour apporter 151 millions de dollars au programme Debbie Smith DNA Backlog et 12,5 million pour différents programmes de formations.

 

La France préservée ? 

En 2014, la ministre Ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem lance des travaux pour la mise en place d’un “kit d’urgence” comprenant “une boîte, un test anti-VIH, le traitement contraceptif, l'appareil photo pour matérialiser les preuves, la liste des adresses des médecins”. Cette annonce ne semble pas suivie d'effets : selon des expertes de l’accueil des victimes de viols avec qui j’ai pu échanger : il y a une forme d’uniformisation du protocole, mais il n’y a pas de kits. 

En France, la police a la responsabilité de recevoir et de transmettre les plaintes, mais c’est le procureur qui supervise les actes d’enquête, demande aux policiers d’entendre les témoins, de se rendre au domicile, de procéder aux analyses. C’est aussi lui qui décide, faute d’éléments significatifs découverts pendant l’enquête, d’un classement sans suite. Un scandale similaire aux Backlogs ne semblent pas crédible dans ce contexte. C’est au moment des dépôts de plaintes que des manquements sont observés. Les victimes sont invitées à déposer une main-courante, qui sont déclaratives et n’ouvrent aucune suites judiciaires, ou incitées à renoncer au dépôt de plainte dans les cas les plus graves. Une estimation du nombre de cas est très difficile. Le défenseur des droits avait rappelé dans un article du monde de 2014, après avoir été saisi 46 fois pour ce motif pour l’année 2013, que les policiers avaient l’obligation de recevoir toutes les plaintes en vertu de l'article 15-3 du code de procédure pénale et de la Charte de l'accueil du public et de l'assistance aux victimesEn 2018, le groupe F et Paye ta police lancent un appel à témoin sur la question du refus de plainte. En 10 jours, elles reçoivent plus de 500 témoignages. Dans la majorité des 500 témoignages reçus, la police décourage les plaignantes, leur expliquant qu’il y a très peu de condamnations, que la procédure est longue et difficile, qu’il n’y pas assez de preuves : “J'ai été violée à l'âge de 11 ans, quand j'avais 21 ans j'ai décidé de rassembler mes forces pour porter plainte. [...] il (le policier) m'a dit que ce serait une longue et difficile expérience pour moi de porter plainte : ça s'était passé y a très longtemps, presque pas de témoin [...] Je lui ai fait confiance, je suis rentrée chez moi sans porter plainte.”

  

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