Les « petites phrases », ce poison de la vie démocratique

Quand concentrer l'attention médiatique sur de maladroites déclarations permet de faire diversion...

Le règne des petites phrases... Jamais sans doute plus qu'aujourd'hui le débat public n'a-t-il été aussi parasité par ces saillies, le plus souvent tronquées et sorties de leur contexte. De ce phénomène on connait la cause – le développement exponentiel des réseaux sociaux et, singulièrement, de Twitter –, les vecteurs – les hommes et femmes politiques, obnubilés par le court terme et le « buzz », que celui-ci soit bon ou mauvais – et, hélas, les conséquences : l'hystérisation du débat, la course à la notoriété, même fugace et négative, et le phénomène de « zapping », une petite phrase chassant immédiatement l'autre.

Donald Trump, Nadine Morano, Jair Bolsonaro, etc. : si certains membres du personnel politique ont fait de ces déclarations chocs leur marque de fabrique, voire l'ingrédient clé de leur succès électoral, la plupart d'entre-eux sont avant tout des victimes de cette folie médiatique, transformant la moindre petite phrase en procès en fascisme ou autoritarisme. Un jeu dangereux, le discrédit du discours politique alimentant la défiance envers nos institutions démocratiques, cette défiance alimentant elle-même le recours aux extrêmes et, in fine, aux populismes et autoritarismes en tout genre.

Quand Macron traverse la rue

Qu'on se rappelle, en France, la désormais célèbre petite phrase prononcée par Emmanuel Macron : « je traverse la rue, je vous trouve un travail ». Adressée à un jeune demandeur d'emploi, elle fut – effectivement – prononcée par le président français lors d'une rencontre informelle avec des citoyens de son pays. Et aussitôt reprise, tronquée et hors contexte, par tout ce que la France compte de rédactions et de réseaux sociaux, s'en donnant à cœur joie sur la prétendue « déconnexion » du président Macron ou son tout aussi légendaire mépris pour les classes populaires. Que l'on soutienne ou s'oppose à la politique du chef de l'Etat français, ou que l'on apprécie ou dénigre son « style » de communication, n'entre pas ici en ligne de compte.

Ce qui importe, c'est ce qu'a dit le président. Or, si l'on prend le temps de revisionner la séquence en entier, à quoi assiste-t-on réellement ? A une discussion franche, certes un brin paternaliste, plus longue que la seule « petite phrase » qui en a été extraite et retenue, portant sur le marché du travail français et les incontestables opportunités d'emplois qui demeurent non pourvues dans un grand nombre d'activités aujourd'hui boudées par les jeunes actifs français : artisanat, restauration, hôtellerie, BTP, etc. Qu'a voulu dire Emmanuel Macron, sinon que la recherche d'un emploi nécessite un minimum de volontarisme et d'ouverture d'esprit ? Ce message, vieux comme le monde, nécessitait-il d'instruire un procès en « déconnexion » occupant tout l'espace médiatique pendant plusieurs jours ?

Au Maroc, une « petite phrase » du ministre de l'Agriculture qui ne passe pas

Le Maroc n'est pas épargné par ce phénomène, comme en témoigne le « scandale » récemment provoqué par la « petite phrase » de son ministre de l'Agriculture, Aziz Akhannouch. Le chef du Rassemblement national des indépendants (RNI), qui s'exprimait devant la diaspora marocaine de Milan, en Italie, a eu ces mots : « Celui qui croit qu’il peut venir insulter les institutions du pays n’a pas sa place au Maroc. Qui veut [vivre] au Maroc doit respecter sa devise et sa démocratie. Les insultes ne nous feront pas avancer. Et excusez-moi, mais ce n’est pas la justice qui doit faire ce travail. […] Nous devons rééduquer les Marocains qui manquent d’éducation ». Indignation générale. Mais ici encore, il faut revisionner la séquence dans son ensemble pour comprendre que le ministre ne faisait qu'appeler au respect des institutions de son pays.

Autant de précautions dont se sont dispensées les grands organes de presse du royaume, qui se sont littéralement déchainés contre le dirigeant, voyant dans sa sortie, sans aucun doute maladroite, qui une « insulte (…) à l'encontre des Marocains », qui une « menace » portant « atteinte au pays et au peuple ». Le journaliste Ali Amar, du Desk, est même allé jusqu'à déceler dans les déclarations d'Aziz Akhannouch « la forme insidieuse de l'absolutisme fascisant » (sic). Pour l'homme de presse, « le fait même (que le ministre) appelle les Marocains à se substituer eux-mêmes à la justice, rappelle au fond un des aspects fondateurs du totalitarisme qui pour criminaliser (avec une bonne dose de mépris de classe), des réactions populaires spontanées, y dénonce le germe de la subversion que le ‘bon peuple’ doit lui-même éradiquer sans attendre que la règle de droit ne s’applique ». Rien que ça...

Quand le sage montre la Lune...

Critiquer un dirigeant politique est une chose – et un droit fondamental ; sur-interpréter et extrapoler ses déclarations à partir d'une simple « petite phrase » en est une autre, qui frôle en l'espèce la manipulation et fait ainsi dire à l'intéressé à peu près tout et n'importe quoi, et surtout ce qu'il n'a jamais dit. Ce qui procède, justement, des méthodes « fascistes » et « totalitaristes » dénoncées par les mêmes personnes, tout en réduisant la politique à un pur exercice de communication primant sur l'action publique. Une action dont Emmanuel Macron ni Aziz Akhannouch n'ont à rougir – et ceci, encore une fois, que l'on soutienne ou s'oppose à leurs réformes – ce dernier ayant, pour ce qui le concerne, profondément et positivement transformé le secteur agricole marocain depuis son entrée en fonction. Quand le sage montre la Lune, le fou regarde le doigt...

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