Requiem pour une profession sacrifiée

Le verbe et le geste assassin contre l'enseignement primaire.

Commence une douloureuse année dans les établissements scolaires : en temps de pandémie, aucune création de postes malgré des conditions déjà exsangues et une reconnaissance sociale abîmée. Contrairement à l'Italie par exemple, qui semble avoir tiré plus de leçons de l'année passée, la France réduit ses prescriptions sanitaires à peau de chagrin en ce qui concerne l'école primaire - et seulement l'école primaire - comme une exception à l'expansion du virus. Cette maladie respiratoire ne toucherait ni les enfants, ni les enseignants sur leur lieu de travail comme par miracle. Et cela s'affirme dans tous les médias, à travers toutes les bouches de la majorité politique sans réelles études de terrain puisque aucune des conditions actuelles dans les écoles, selon ce protocole ou cette absence de protocole, n'ont été jusqu'à présent réunies en France pour les mener. Il semblerait pourtant qu'aux États Unis, une enquête épidémiologique soit parvenue à des conclusions différentes et documente des cas d'enfants symptomatiques ou non, de différents âges, qui ont transmis le virus à d'autres enfants ainsi qu'à des adultes.

A ce sujet, la parole du conseil scientifique semble tout simplement s'ajuster aux considérations économiques d'un gouvernement qui affiche ouvertement son mépris pour une profession qui ne peut servir à "redresser le pays", selon les propos de M. Macron. Il est nécessaire que les écoles ouvrent pour accueillir les élèves mais il est inutile de valoriser le travail des professeurs et de protéger ce personnel. Ainsi ne s'imposent ni distanciation sociale, ni limitation des brassages, ni port de masques chirurgicaux pour les enseignants, voire pour les élèves de cycle 3, ni allègements des groupes par création de postes ou renoncement à toutes les fermetures de classe pour cause d'effectif. Il y a quelques jours encore, fermer une classe, en raison du COVID cette fois-ci, témoignait de la juste mise en place des mesures de précaution, aujourd'hui c'est devenu caduque et quasi inutile.

Depuis des décennies, les voix politiques s'accordent presque unanimement pour déconsidérer les enseignants du primaire qui auraient des difficultés à s'adapter, à se remettre en question, décrocheraient face au moindre obstacle, manqueraient de clairvoyance (au point de ne pas savoir distinguer un cas de COVID d'une affection hivernale bénigne par exemple) et profiteraient finalement d'avantages inconsidérés (telle leur rémunération qui fait belle figure dans la grille de salaire européenne !). Ces différentes attaques institutionnalisées, en tant qu'elles s'expriment bien souvent à tous les degrés de la hiérarchie, sonnent drôlement face à une profession essentiellement féminine et désormais peu protégée par des syndicats qui peinent à se faire entendre. Si l'on omet ces considérations, cela sonne en tous les cas comme un renoncement, un arrêt de mort à l'école publique. L'état employeur abandonne ses professeurs sans protection et sans moyens, le président lui-même se prononce sur une certaine inutilité des enseignants pour le pays. L'éducation et l'instruction des plus jeunes sont reléguées à l'arrière-plan d'une société qui sacrifie ainsi son intelligence collective, ses possibilités de bifurcation comme les nomme B. Stiegler, au moment d'une extrême urgence à changer de direction.

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