Covid 19 : les inconsistances du gouvernement sur la question des masques.

La politique d’utilisation des masques faciaux « anti-projection » restera un des points les plus discutables de la gestion de l’épidémie du Covid 19 par le gouvernement.

L’histoire commence avec la pénurie de masques médicaux. Cette pénurie est l’héritage de décisions prises par d’autres gouvernements mais aussi de la délocalisation de la production dans le cadre de la mondialisation. Face à cette pénurie, le gouvernement a décidé de réserver les masques médicaux aux soignants et aux patients diagnostiqués infectés par le virus du Covid 19. Ce qui apparait effectivement comme prioritaire. Quant au port d’un masque par tous les gens qui sortent de chez eux, il a été décrété comme étant inutile. « On n’a pas de masques,(donc) ils ne sont pas utiles ».

Puis le discours s’est infléchit. Le 28 mars le ministre de la santé a évoqué les masques non médicaux, « alternatifs », « anti-projection » sans en préciser l’usage. Le 3 avril, le directeur général de la santé interrogé par un journaliste a rappelé qu’une production massive de masques alternatifs était en cours en France et concluait que « nous encourageons le grand public, s’il le souhaite, à porter des masques, en particulier les masques alternatifs ». Toute la subtilité tient dans le « s’il le souhaite » ; le port du masque alternatif est recommandé à ceux qui le veulent bien.

Or, plusieurs arguments plaident pour que le port d’un masque facial soit obligatoire pour toute personne en dehors de son domicile :

  • On sait que près de la moitié des personnes infectées par le virus ne le savent pas car ils n’ont pas ou peu de signes et n’ont pas lieu d’être testés. Une personne infectée émet, quand elle respire et quand elle parle, un petit nuage de micro-gouttelettes chargées de virus. Ces gouttelettes se dispersent dans l’air et tombent sur les surfaces proches où le virus va persister quelques heures. Le périmètre contaminé mesure théoriquement moins d’un mètre, mais il est plus grand si la personne tousse ou éternue. La contamination des surfaces est une source importante de la contamination des mains.
  • On constate que les pays d’Asie qui ont imposé le port du masque semblent avoir maitrisé l’épidémie plus efficacement que les pays occidentaux. Un scientifique chinois haut placé publiait dans le Monde le 1 avril un article intitulé : Ne pas porter de masque pour se protéger du coronavirus est une « grande erreur ».
  • Dans des avis publiés le 3 avril, puis le 22 avril, l'académie nationale de médecine demandait aux autorités qu'elles rendent le port du masque obligatoire pour l'ensemble de la population pour lutter contre l'épidémie de Covid-19. On peut lire dans cet avis : « Le port d'un masque "grand public" ou "alternatif" aux masques médicaux en pleine pénurie devrait être rendu obligatoire pour les sorties pendant la période de confinement et lors de sa levée. Il est établi que des personnes en période d'incubation ou en état de portage asymptomatique excrètent le virus et entretiennent la transmission de l'infection. En France, dans ce contexte, le port généralisé d'un masque par la population constituerait une addition logique aux mesures barrières actuellement en vigueur ».
  • Le Center for Disease Control américain a fait la même recommandation pour lutter contre l’épidémie aux USA et a publié des patrons pour fabriquer des masques à partir de t-shirts ou de bandanas.
  • Des milliers de particuliers et de nombreuses entreprises se sont lancés dans la production de masques « alternatifs » en tissu. Ces masques ont l’avantage d’être lavables.
  • On assiste depuis avril à un relâchement des pratiques de confinement et de distanciation sociale. Le port d’un masque serait un rappel permanent de la persistance du risque.

 

Cet argumentaire, de bon sens, a conduit certains maires, dont celui de Sceaux, à rendre le port du masque obligatoire dans leur commune. Malheureusement l’arrêté municipal de Sceaux a été suspendu par le tribunal administratif. Dans la foulée de cet épisode, le ministre de l’intérieur a ordonné à tous les préfets de retirer les arrêtés municipaux imposant le port des masques. Le gouvernement a donc fait un grand pas en arrière sur la question du port du masque en population.

C’est d’autant plus incompréhensible que le port du masque sera obligatoire dans les transports en commun et dans les collèges. Mais pourquoi pas dans les autres lieux publics ? Et pourquoi attendre le 11 mai pour recommander fortement de porter des masques ? Selon l’académie nationale de médecine « attendre la date du 11 mai pour faire porter le masque aux Français, c’est accorder 3 semaines de répit au SARS-CoV-2 pour qu’il continue de se transmettre »

Où est passé le bon sens ?

Patrice François, professeur d’épidémiologie, Université de Grenoble-Alpes

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