Quel monde leur offrons-nous ?

Mercredi matin, dans une rue de Charenton-le-Pont, je suis à la hauteur d’une échoppe de fruits et légumes. Deux jeunes enfants y accompagnent leur mère. La plus jeune des deux filles a une main baladeuse sur une barquette de fruit. Petite grivèlerie sans conséquence, du moins en apparence… Sa mère, d’une voix claire et calme, lui indique qu’elle ne doit pas faire cela… puis, la grande sœur du haut de ses 8 ans maximum, intervient, d’une voix tout aussi claire mais le message m’interpelle, me choque, m’inquiète…tellement il est lourd de sens.
« Tu dois pas faire cela ou tu risques d’attraper le Covid » dit-elle à sa petite sœur.

Quel monde offrons-nous à nos enfants ? Comment en est-on arrivé là ? Quel est ce monde où l’innocence de ceux qui n’ont pas huit ans est sacrifiée sur l'autel d’une maladie dont le taux de létalité est inférieur à 1% ? Allons, puisque le décompte est un enjeu de communication : 164 personnes en moyenne par jour (bien loin des 500 décès journaliers pour cause de cancer).

Quel est le sens d’un tel sacrifice ? Et si, pour le comprendre, il fallait s’interroger, d’une manière plus générale, sur le mode de pensée de nos sociétés occidentales (pour ce qui nous concerne, la société française), à partir d’un focus sur trois éléments, symptomatiques de nos mentalités au sens anthropologique du terme.

Le premier élément repose sur un nombre: 90

C’est le nombre de plaintes liées à la gestion de l’épidémie, déposées depuis le mois de février 2020, contre des ministres ou des représentants du gouvernement devant la Cour de Justice de la République. 9 ont été favorablement accueillies et donnent lieu à des investigations voire des perquisitions. Nous ne parlons là que d’actions basées sur des dispositions du code pénal visant à une mise en responsabilité du détenteur d’autorité. Il y a aussi les actions à l’encontre de maires ou d’autres officiers ne relevant pas de la Cour de Justice de la République. Ces actions se fondent en substance sur l’idée que les pouvoirs publics n’ont pas protégé suffisamment la population contre un péril imminent. La multiplication des associations de victimes va dans le même sens.

 

Le deuxième élément repose sur un chiffre : 6

C’est le nombre d’actions intentées auprès de la Cour Européenne des droits de l’Homme. Le but de ces actions est la mise en responsabilité du gouvernement devant les atteintes aux libertés. Les libertés sacrifiées ont leur défenseur, heureusement, mais actuellement les actions ne sont pas jugées recevables puisque les plaignants ont été déboutés, faute de démonstration d’intérêt personnel…. Et oui une action à l’encontre d’une mesure de privation ou restriction de liberté collective ne peut être questionnée que si le plaignant montre un intérêt à agir du fait d’une entrave personnelle. N’y aurait-il pas là une forme de paradoxe ?

 

Le troisième élément repose également sur un nombre : 2 680 000 morts de la Covid 19 prévus en France

Si, au début du mois de février, la mesure de confinement en Chine était regardée avec circonspection, en France, pays des Lumières et des Libertés, la résistance de l’appareil d’Etat a cédé en moins d’une semaine. Il a suffi pour cela d’une modélisation mathématique projetant un très grand nombre de morts, produite par l’imperial College : sans confinement, 4% de la population aurait péri, soit au bas mots 2 680 000 personnes en France.

Peu importe l’absence de recul permettant d’asseoir la réalité d’une projection à partir de modèles, à ce moment-là, pour le gouvernement, c’est l’hyper-prudence incarnée par le principe de précaution qui s’impose. Dans le fantasme d’une société sans risques et de ce fait hyper-normée, le risque, l’aléa, et donc la maladie, la pandémie, ne sont plus acceptables. La population a besoin d’un coupable, à minima d’un responsable : ce sera un pangolin, une chauve-souris, les politiques, qu’importe. Nous ne pouvons pas ne pas y voir un résidu de notre culture judéo-chrétienne, toujours prompte à désigner et punir un coupable voué à expier ses fautes.

 

Le confinement : symptôme de la judiciarisation de la société ?

Alors, afin d’éviter la mise en cause, pour tenter de parer en amont la judiciarisation de la gestion de la pandémie, éviter d’avoir à user du fameux « Responsable mais pas Coupable » et tenter de limiter le nombre de saisines à leur encontre, restait une option, certes inédite : confiner. Car confiner, c’est mettre en sommeil une société (« quoiqu’il en coûte », comme dirait un positif qu’on n’ignore pas) mais c’est aussi éviter l’action en responsabilité dans une société qui réclame une sécurisation maximale au détriment des libertés publiques (rappelons la constitutionnalisation du principe de précaution votée en 2004, l’existence d’un secrétariat d’Etat aux droits des victimes ou encore l’émergence de la victime sur la scène pénale). On assiste alors à un glissement des débats et des motivations concernant la pandémie de la responsabilité politique vers la responsabilité judiciaire.

Confiner, c’est alors déresponsabiliser politiquement l’appareil d’Etat et du même coup, reporter la responsabilité sur les citoyens qui doivent, par leur comportement, prendre en charge la lutte contre la Covid 19…Agile pirouette politique !

Lâcheté hypocrite aussi, puisque l’impéritie des politiques publiques menées depuis 30 ans sur la santé publique, rend de fait, responsables les hommes et femmes qui ont été au pouvoir et le sont actuellement.

Tous coupables ?

Puisque coupable il faut, autant que ce soit l’individu, le citoyen irresponsable : cela permet de dire « si vous être positif c’est que vous n’avez pas respecté les règles » dixit M. Ferrand, qui reverra peut-être sa copie depuis qu’il est « cas contact » ; de même, ironiquement, concernant notre président qui, dans « un moment de négligence », n’a pas respecté lesdites règles et a contracté le virus. Inutile de souligner l’infantilisation que cette posture induit auprès de la population. Inutile de décrire l’ambiance délétère qu’elle fait régner au sein de la société. De là à penser au fameux dicton : « diviser pour mieux régner »…il n’y a qu’un pas.

Confiner, c’est enfin faire fi des dommages collatéraux non visibles, non décomptés au 20h, mais tellement prévisibles, et dont les coûts, tant humains qu’économiques, seront bien supérieurs à ceux du confinement. Ces dommages humains étant diffus et dispersés, aucune action en justice ne sera intentée sur ces points, et c’est peut-être ce qui compte au fond pour le gouvernement. Ces dommages économiques lui permettront, en outre, de pouvoir aisément poursuivre sa casse sociale, redressement économique de la France oblige (réforme des retraites, allongement du temps de travail, durcissement vis-à-vis des chômeurs etc.) : nous devrons alors tous faire un « effort de guerre », sans protester, et porter la responsabilité collective de l’après-pandémie.

Tous responsables

Nous sommes tous responsables d’avoir mis à la tête de nos institutions des personnes qui s’inquiètent plus de leur avenir politique que de la gestion des crises de notre temps.

Nous sommes tous responsables d’accepter un nivellement par le bas de notre société en favorisant sa judiciarisation, nous déresponsabilisant de ce fait.

Nous sommes tous responsables d’accepter un nivellement par le bas de notre société en ne considérant que nos droits et jamais nos devoirs, notre devoir de conscience étant notre devoir maître.

Nous sommes tous responsables d’accepter un nivellement par le bas de notre société en ayant abandonné notre esprit critique et nos libertés publiques au profit d’une sécurisation maximale.

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