La solitude française

La solitude à Paris est un phénomène révélateur des profonds problèmes de société et de mentalité. Les statistiques sur la solitude à Paris sont inquiétantes. Une étude de la Fondation de France révèle qu'un français sur 8 est seul alors que 1 sur 3 risque de le devenir.

La solitude à Paris est un phénomène révélateur des profonds problèmes de société et de mentalité. Les statistiques sur la solitude à Paris sont inquiétantes. Une étude de la Fondation de France révèle qu'un français sur 8 est seul alors que 1 sur 3 risque de le devenir.

Ce sont des choses dont on a du mal à parler car elles sont invalidantes pour l’individu. Parler de sa solitude c’est révéler ce qui peut être jugé comme un défaut individuel alors qu’il s’agit en réalité d’un défaut de société que la France doit assumer clairement.

La solitude est encouragée par la consommation isolée, par l’introduction de l’internet haut débit, par le divertissement chez soi, par le manque d’implication et d’activisme social. Les plus immédiats gagnants de la solitude généralisée sont les fournisseurs de services et gadgets autour d’internet, les supermarchés et les autre promoteurs de la consommation en isolation.

Les premières victimes de ce modèle sont les immigrés. La France garde de façon crispée la main sur le cadre qu’il offre (position de dominance le management des entreprises, dans l’administration et la politique, hautes écoles). Sous le nom d’intégration elle oblige les immigrés, qui sont apporteurs de nouvelles idées et de façons d’être, à se plier à un cadre restrictif et non-universel. La France doit accepter que le modèle sociétal qu’elle propose est défectueux. Le modèle français, la mentalité française, la culture française, sont des modèles déficitaires qui doivent être remis à plat. Je pense que la promotion active des immigrés graduellement asservis à bon escient depuis des décades marquerait un bon début de guérison sociale. A mon sens plutôt que de demander aux immigrés de « s’intégrer » dans un système qui cible leur exclusion, c’est à la France tout entière de s’intégrer en plus grand qu’elle.

Ce problème vient se greffer sur un deuxième qui est celui de la liberté d’expression. Malgré le discours généreux de sa constitution, il n’est pas un usage établi par les faits en France, jusqu’aux événements de Charlie Hebdo, que celui de tenir la liberté absolue de la presse comme l’un des biens le plus précieux dont disposent nos démocraties pour se défendre. Cette hésitation sur ce qui peut être dit, en quelle mesure et combien, se traduit dans la mentalité française par une incertitude de parler des choses de la société. Notez qu’il ne s’agit pas d’un haut discours administratif ou politique, mais la peur du non-dit est répandue dans la mentalité quotidienne.

Doublée ainsi par la peur d’en parler, la solitude devient un énorme instrument de manipulation. Tout le monde connaît la situation à Paris aujourd’hui. Le tissu social y est extrêmement affaibli. Fonction de tranche d’âge, entre 1 sur 4 et 1 sur 2 parisiens vivent seuls. A Paris on devient assez vite conscient du fait que le simple fait d’être ensemble avec une deuxième personne devient une ressource exploitable. Ce qui devrait être le naturel d’une relation, le fait anodin de traîner ensemble, devient une marque de pouvoir ou de faiblesse sur laquelle 1) on est conscient et 2) on n’en parle pas. Le résultat c’est que, en désespoir de cause, on ne cherche plus à trouver des vrais amis, mais juste à s’afficher ensemble. Le but de tout un chacun n’est plus de chercher des affinités mais d’éviter à être vu comme seul. Dans cette double logique de l’isolation et du non-dit, qualifier ou laisser entendre que quelqu’un(e) est « seul(e) », devient le stigmate le plus difficile à porter pour un individu alors qu’il s’agit essentiellement d’un problème de société.

Lisez Hérodote: le texte abonde de "il a été le premier en Grèce à... // elle a été seule en Grèce à... ". Il y a eu des sociétés où l'on ne peut pas se présenter si on ne sort de la norme dans un domaine défini. Nous devons réintégrer dans nos mentalités cette vision innovatrice. Il faut avoir sorti de la norme quelque part pour pouvoir se présenter. Ce ne sont pas des secrets, ce ne sont pas des idées innovatrices, ce sont des réalités vieilles comme le monde qu'on a oublié et qu'on doit réintegrer dans nos façons d'exister.

Présenter la sortie de la norme comme solitude peut donc devenir une arme, contre un militant ou un innovateur que de l’isoler, l’éloigner de ses amis et ensuite le dénoncer de façon allusive comme « seul ». Menacer ses amis. Les faire comprendre que toute approche sera suivie par une pénalisation. Il ne faut pas chercher à cacher la dénonciation. Il faut être aux côtés des gens qu'on estime, il faut se rapprocher et chercher leur proximité, il faut prendre le risque de défendre une cause juste.

La caractéristique principale du lien social «calculé» affiché est qu’il ne dure pas. A l’autre but, le lien social basé sur des affinités et de l'affection, dure, engendre ce qu’on appelle l’amitié.

Je reproche directement à la France ce comportement. A différence d’autres pays qui ont subi des violences historiques, des attaques, des asservissements de toute sorte pour arriver à des niveaux d’affaiblissement du tissu social à peine comparables — et qui ont su se relever — ce comportement est le choix librement consenti de la France, ou plutôt de ses dirigeants historiques. Car autrement il s’agit d’un pays relativement riche, bénéficiant depuis longtemps de la protection militaire de l’OTAN. C’est un choix de médiocrité que la France a fait depuis sa toute première confrontation avec l’immigration arabe des années 1960. Ce n’est pas un aléa historique qui l’a poussé vers cette forme de méfiance généralisée.

Le choix que la France a fait a été celui d’une société qui garde une crispation identitaire basée sur l’asservissement de son immigration plutôt que celui de l’évolution vers une forme plus universelle de son identité.

L’introduction du projet de loi sur le renseignement va dans le même sens : il ne garantit pas dans le texte, de façon inambigüe, la défense des libertés fondamentales autrement que par la confiance qu’on peut accorder ou pas au discours de certaines gens qui en parlent aujourd’hui à vive voix et qui peuvent être là aujourd’hui et pas demain.

C’est ici que je vais qualifier la société parisienne d'aujourd’hui de démoniaque. J’appelle démoniaque un organisme complexe, individuel ou social, qui, par son organisation, cible son autodestruction plutôt que épanouissement. Une des caractéristiques faciles à identifier c’est la prééminence du calcul sur le naturel. Ainsi une société qui cible l’affaiblissement du lien social qui la constitue, pour le remplacer avec un calcul omniprésent de l’affichage de l’être ensemble peut, à mon sens, être dénoncée sans hésitation de démoniaque.

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