Affaire Benalla, l'étincelle ?

Au 1er Mai dernier, Alexandre Benalla, "Monsieur Sécurité" du président, vêtu abusivement d'un casque et d'un brassard de police, tabassait un manifestant. L'affaire révélée par Le Monde le 13 Juillet remontait à la une de tous les médias et suscitait l'unanimité ou presque contre le pouvoir en place.

Pourquoi la société entre en émoi pour quelque chose qui reste une voie de fait à la marge d'une manifestation ?

Après tout, l'affaire Benalla n'est matériellement que peu de choses à côté des milliers de guyanais qui risquent l'empoisonnement au mercure et au cyanure si le projet de la montagne d'or vient à se concrétiser ; ou encore à côté des dommages psychosociaux qui sont susceptibles d'être infligés à des millions de travailleurs par les conséquences des ordonnances sur le code du travail.

La violence impalpable

Alors, finalement pourquoi ? Est-ce que c'est la faute aux politiques et aux médias qui ont monté cette affaire en épingle ?

Peut être cela tient-il au type de pouvoir personnifié par le président et donc au type de violence qu'il inflige à la société ? En effet, rappelons nous que le candidat entendait faire de la France une "startup-nation" et que le président dirige la France comme une entreprise. Or, dans une entreprise, la violence s'exerce en général au travers du management.

Le management use de quantité de méthodes subtiles afin d'asseoir le rapport de force : le code vestimentaire (voir ici et la), la disposition des bureaux et donc des salariés, le contrôle de l'information. Dans une entreprise, la stratégie managériale a en partie pour but de faire en sorte que la violence née du rapport de force entre patron et salariés passe sous les radars. Celle-ci devient alors diffuse et insaisissable. Pour renforcer encore le camouflage, le management doit utiliser des termes euphémisants comme "Collaboration", "Adaptation", "Restructuration", "Mobilité". Les rapports de forces généraux sont ainsi rendus invisibles par ces artifices. La défense d'intérêts et l'expression d'un mécontentement général d'un groupe de salariés ne peut donc que se faire plus difficilement.

Dans la mesure ou le gouvernement se voit comme un comité de direction, la violence qu'il exerce est similaire. Les réformes et les lois qui passent sont comme des méthodes managériales d'entreprise enrobées d'un discours technocratique euphémisant rendant invisibles les attaques perpétrées contre les classes moyennes et populaires, ces salariés de l'"entreprise France". Ils est donc difficile pour ces dernières d'organiser leur défense efficacement.

La singularité de cette affaire est que pour la première fois, une personne du "comité de direction de l'entreprise France", Alexandre Benalla, passe de la violence symbolique à la violence tout court. En effet Alexandre Benalla a exercé cette violence au vu et au su de tous, en tabassant ce manifestant. La sanction initiale étant si peu importante (15 jours de mise à pied) que l'on pourrait considérer qu'il a agit avec "l'aval" de sa hiérarchie.

Ainsi, aujourd'hui, pour la première fois, le gouvernement est entièrement exposé et ne peut plus démentir. L'exaction est reconnaissable par tous. Pour la première fois, le masque du macronisme tombe. Il ne peut plus prétendre agir en manager-startuper "motivant" chargé de faire passer aux français la pilule de sa violence idéologique comme des "nécessités" et de la "modernité". En couvrant son "lieutenant", il montre sans ambiguïté son vrai visage : celui de la répression sortie tout droit d'un autre siècle, celui d'un mépris envers les classes populaires, de la loi et des institutions. Cette affaire choque l'opinion publique.

De la même manière dans les entreprises, ce n'est pas la violence symbolique ambiante qui découle du rapport de force générale qui mobilise les masse. Le management quotidien, tel qu'il se pratique est plus ou moins bien intégré. C'est bien la violence d'un licenciement, d'un harcèlement  ou même simplement d'une impolitesse commise par le management aux yeux de tous qui libère la colère trop longtemps contenue. À ce moment s'en est trop ! La colère accumulée, ne pouvant trouver d'objet contre laquelle s'exprimer, se catalyse.

De la même manière, l'affaire Alexandre Benalla, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase déjà rempli par les tensions de cette première année de quinquennat. C'est la petite cerise d'énervement sur le gâteau des rancoeurs qui peuvent à présent se libérer et s'exprimer.

Cette affaire ne pourrait n'être qu'un exutoire passager (hélas), il y a pourtant une chance pour qu'elle soit l'étincelle qui mettent le feu aux poudres...

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