L’Arabie, sur le chemin de la normalisation

L'Arabie Saoudite du roi Salman va très bientôt revoir entièrement sa copie, et de nombreux changements dans l'entourage du Prince Mohammed bin Salman (MBS) sont en cours d'opération. L'objectif, rendre le royaume et ses dirigeants fréquentables et reprendre la main auprès des cercles d'influence de Washington.

Depuis quelques mois, l’Arabie Saoudite fait face à un déchainement de mauvaises nouvelles. Que ce soit sur le front économique, énergétique, social ou militaire, rien ne semble épargner le royaume dont l’image sur la scène internationale est totalement détruite. Cet état de fait transpire même sur ses alliés, qui peinent également à endiguer la mauvaise gestion des crises qui touchent la région. Pourtant il est fort à croire que ces séquences hautement médiatisées puissent finir par accoucher de résolutions de crises en cascade.

C’est toute l’image du prince héritier saoudien, connu par ses initiales MBS, qui est durablement atteinte, rendant le quasi-chef d’Etat « paria » de la communauté internationale. Si toute la stratégie de réformes du royaume s’est basée depuis 3 ans autour de la réputation et de l’image que renvoyait le prince, il est évident que la destruction de ces dernières font sombrer les réformes dans une grande incertitude. Pourtant, ce n’est pas tant sa réputation qui met en danger les réformes que la manière dont elles ont été présentées par la narration de l’Etat et ses nombreux relais.

Le but du pouvoir était davantage de montrer le rôle moteur joué par le Prince que les changements radicaux que les réformes pouvaient apporter. En mettant MBS au centre de toute la dynamique du royaume, la communication saoudienne s’est enfermée dans un piège narratif qui laissait à penser que sans le prince, rien ne pouvait évoluer. Ce piège a pris le pouvoir de court avec le tragique épisode Khashoggi, car si sans le Prince, rien ne change, alors tout dommage apporté à son image impacte les réformes, l’économie, la politique pétrolière ou même la politique régionale. Ainsi, le Prince devenant « toxique », l’avenir du royaume est en suspens, les projets gelés et les financements internationaux en fuite.

Il est donc tout à fait naturel que la narration saoudienne ait lié si intrinsèquement l’avenir du Prince à celui du pays. Car à cause de la narration saoudienne depuis 2015, qui a dressé le prince sur un piédestal en même temps que ce dernier accaparait tous les leviers de pouvoir, les étrangers voyaient finalement MBS comme l’unique porte d’entrée dans l’Arabie de Salman.

L’écart entre cette narration de réformes, qui faisait de MBS le principal instigateur du changement, et les faits sur le terrain à la lumière de ce qui avait été fait ou amorcé par le pouvoir du roi précédent Abdullah, ne pourrait être plus béant. Par une savante orchestration de communication, les observateurs les plus avertis du pays ainsi qu’une importante partie de la population ont totalement occulté ce qui avait été achevé, tenté et mis en place sous l’ère Abdullah. De la « saudization » économique (Nitaqat), en passant par le droit des femmes, la lutte contre l’Islam politique, la diversification économique, l’éducation, la lutte contre les conservateurs saoudiens, ou encore la promotion d’un divertissement pour la jeunesse, tout dans ce qui est souvent présenté comme une réalisation du pouvoir actuel trouve ses sources sous le règne précédent qui pourtant n’est jamais mentionné ni par le pouvoir, ni par la presse et ni par les relais saoudiens.

Toutes les cartes, pour le meilleur et pour le pire, avaient été « jouées » avant. L’émergence d’un nationalisme fier pour contrer le conservatisme religieux, la lutte acharnée, quoique discrète, contre les Frères Musulmans, la mise au ban de certains prêcheurs jugés trop indépendants et la « fidélité » sans faille exigée aux prêcheurs officiels. La perception de l’Iran comme représentant un « plus grand danger qu’Israël », la volonté de détenir seule la politique internationale de tout le Conseil de Coopération du Golfe (CCG), sont quelques-unes des politiques déjà très présentes sous Abdullah.

Loin de mettre en branle une révolution (par le haut), le nouveau pouvoir a en réalité poursuivi tout ce qui était déjà engagé. A l’immense différence près que le roi Salman, et son fils, ont réduit à néant le partage du pouvoir qui avait traditionnellement cours en Arabie depuis Ibn Saoud. Concentrant tous les pouvoirs coercitifs (ministères de l’Intérieur et de la Défense, Garde Nationale), culturels (Entertainment Authority, Ministère de la culture, MISK Foundation etc.), économiques (Economic and Development Affairs Council, Aramco, PIF, etc.), éducatives (General Sports Authority, etc.), d’une manière inédite depuis l’unificateur du royaume. Cette concentration des pouvoirs a, de fait, rendu le Prince incontournable, aurait et a pu générer des reformes structurelles. Mais les échecs en cascade, que ce soit sur l’introduction en bourse du géant pétrolier Aramco, le plan Solaire de 200 milliards de dollars, la réalisation de la ville NEOM de 500 milliards de dollars ou encore de certaines allocations d’Etat, sont grandement dus à une exécrable planification, pour ne pas dire quasi inexistante, doublé d’un goût dangereux pour les effets d’annonce. Comme si le simple fait d’annoncer un plan, allait le rendre réalisable et notamment grâce à un afflux d’argent étranger, assuré par la « vision » d’un Prince. Cette conception absolument simpliste de l’économie mondiale, qui occulte complètement le fait que les investisseurs étrangers veulent des données, des chiffres, des « track report », en somme des informations viables, avant de se risquer à un investissement, résume parfaitement l’amateurisme dont fait preuve l’Arabie Saoudite depuis 2015. Et en parallèle le royaume se fait vendre à prix d’or des plans irréalisables et déconnectés de la réalité, par des cabinets de conseils et des fonds d’investissements qui ont senti l’aubaine. L’argent nécessaire aux infrastructures du royaume ou qui aurait pu être dédié à des plans déjà engagés mais mal en point, comme la King Abdullah Economic City, a été siphonné dans des plans mal conçus ou pire, pour financer des « startups » occidentales qui n’ont d’autre business model que le financement ahurissant de leurs opérations. Les problèmes que rencontrent les “plans” économiques phares ne doivent cependant pas occulter certaines véritables réussites, comme par exemple la prévision de croissance du PIB de 2018, que l’agence de notation Fitch a relevé à 2,2% à la place de 1,8% initialement projeté.

Prisonnière de quelques conseillers, qui manifestement, n’ont aucune idée de comment fonctionne le monde réel, l’Arabie s’enfonce depuis 2015 dans une spirale de l’échec. Et il aura fallu le meurtre d’un journaliste saoudien, non pas pour que les investisseurs et analystes s’en aperçoivent, mais pour que cet amateurisme soit mis à nu de la manière la plus crue. Le pouvoir peut en mettre la faute sur la « campagne médiatique international contre le pays », tant qu’il le souhaite, la réalité elle, parle. Les capitaux fuient, les prisonnières et prisonniers ne se sont pas évaporés, le Yémen est un bourbier, la crise avec le Qatar n’a accouché de rien, le Premier Ministre libanais s’est fait retenir contre son gré, le Canada et l’Allemagne se méfieront d’autant plus, le projet solaire est en difficulté, NEOM ne verra peut-être jamais le jour, Aramco ne sera pas cotée demain, le CCG s’effondre et certains alliés comme le Koweït et Oman, gardent leurs distances… Toute la copie est à revoir.

Et il est fort à penser qu’elle le sera. L’actualité et l’avenir du royaume ont tellement été liés au prince par sa communication, qu’il est désormais impossible pour ce dernier de faire un geste sans que monde ne regarde. Le roi, dont il faut rappeler qu’il sanctionne la politique du royaume et donc qu’il n’en est absolument pas étranger, est un fin politicien, tacticien et technicien. Il parait impossible aujourd’hui, qu’il n’ait pas saisi l’ampleur du danger auquel son trône fait face. C’est donc en toute logique que la politique saoudienne va désormais enclencher un retour en arrière. Prenant un pas tout aussi assertif, mais médiatiquement moins agressif quitte à reprendre cette politique dans quelques années quand le royaume ne sera plus autant sous les feux des projecteurs.

A partir de maintenant, il est à anticiper qu’une issue au conflit yéménite va être trouvée, notamment grâce à la pression américaine. Il en ira de même avec le Qatar voisin qui, malgré les prises de positions publiques bahreïnies que beaucoup considèrent comme étant la parole non-officielle du régime saoudien, devra être de nouveau accepté à la table des dirigeants régionaux. Si la défiance demeurera, elle s’estompera en public, car il en est aujourd’hui dans l’intérêt de tous les membres du CCG. Si le Prince héritier ne perdra officiellement aucun pouvoir, des membres plus seniors de la famille ou des politiciens saoudiens plus aguerris vont peu à peu remplacer la jeune génération et mécaniquement exerceront plus de pouvoirs sur leurs ministères que les jeunes « marionnettes » qui avaient été placées ici ou là. Tout le cercle proche du Prince héritier serait en cours de mutation. Par exemple, Ali Shihabi, le fameux fondateur du "think tank" Arabia Foundation proche du régime et basé à Washington, s'affiche désormais ouvertement avec les responsables saoudiens. Il est fort à croire qu'une nomination prochaine est envisagée dans l'espoir pour Riyadh que ce dernier puisse "rouvrir" les portes des cercles d'influence de Washington, furieux du fait que Khaled bin Salman, l'ambassadeur et frère cadet du Prince héritier ait assuré aux journalistes, élus et universitaires que Khashoggi n'avait pas été tué dans le consulat. Sa mission ne sera pas aisée cependant tant les derniers mois la communauté des observateurs de la région le tient comme un des principaux canaux de diffusion de la "propagande" saoudienne au sein de l’establishment américain. Mais il demeure un fin connaisseur des cercles décisionnaires et continue de jouir d'un carnet d’adresses bien fourni. Il sait aussi comment fonctionnent les médias occidentaux, qu'une narration ne suffit plus (même s'il en a été un promoteur acharné) et qu'elle doit être illustrée par des actes.

Les réformes seront donc dorénavant majoritairement basées sur des faits tangibles que sur des effets d’annonce.

Cet éditorial est optimiste à dessein. Il a pour volonté de croire à la possible sortie de crise, qui est nettement plus profonde que la détestable séquence Khashoggi. Mais, les « démons » saoudiens refont surface. Le concert donné à l’occasion de la FormulaE ce week-end, marque un retour en force d’une narration qui avait eu cours lors du premier et deuxième sommet FII, surnommé « Davos of the Desert ». Les éléments de langages moqueurs et défiants envers ceux qui sont perçus comme les « ennemis » du royaume sont bel et bien présents. Les éditorialistes saoudiens continuent leur travail de sape afin de monter une génération entière contre la communauté internationale. S’il est aujourd’hui difficile de savoir ce que la jeunesse saoudienne pense réellement, il est indéniable que la couverture du pays par les médias internationaux la heurte au plus profond d’elle-même.

Il est donc important pour l’avenir de l’Arabie de ménager cette force vive sans la stigmatiser, afin d’éviter qu’elle devienne hostile à l’Occident de manière pérenne.

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