L'économie du bonheur

Que l'économie s'occupe de la question du bonheur est caractéristique de notre époque. Notre civilisation actuelle pourrait bien en effet se définir par ces deux termes : "économie" et "bonheur". La foi dans le quantitatif et les chiffres pour rendre compte de la réalité d'une part, et notre volonté affichée d'être heureux d'autre. L'économie du bonheur rassemble ces deux traits en une discipline académique. Son postulat de base de l'économie du bonheur est davantage révélateur encore, puisqu'elle suppose que la croissance économique nous rendrait heureux. L'importance de la croissance économique serait donc là; et elle expliquerait pourquoi notre président de la République a fait de la croissance son credo depuis 2012 - du moins jusqu'aux attentats.

L'économie du bonheur fait cependant une découverte qui met à mal sa naïve conviction première : La période des "trentes glorieuses", période de croissance économique par excellence, n'a pas fait d'heureux. C'est le point de départ du parcours de la discipline que veut retracer Claudia Senik dans son ouvrage synthétique, L'économie du bonheur.

En 1974, Richard Easterlin, économiste et démographe américain, montre qu'entre 1947 et 1970, le pourcentage d'américains se déclarant "très heureux" est resté à 30%. Entre 1972 et 2002, le bonheur moyen des américains n'a pas grandi alors que le revenu doublait. Même constat dans d'autres pays et sur d'autres périodes de croissance économique : Chine, Japon, pays d'Europe. Le "paradoxe d'Easterlin", contre-intuitif pour les économistes, était né.

Faut-il en conclure que la question de l'argent, et plus généralement de l'aisance matérielle, n'a aucune pertinence ? Ce n'est pas ce qu'indiquent d'autres enquête empiriques de l'économie du bonheur, nous fait remarquer l'auteur. Au contraire, quatre thèses de la discipline indiquent un lien entre économie et bonheur :

1. Les difficultés économiques engendrent une baisse du niveau de bonheur déclaré : Récessions, chômage, inflation, instabilité de l'activité sont autant de facteurs de malheur.

2. Les plus riches se déclarent plus heureux. Ainsi la "satisfaction dans la vie" augmente-t-elle à mesure que le revenu est grand, dans plus de vingt-cinq pays (Stevenson & Wolfers)

3. Une hausse du revenu individuel entraîne une hausse du bien-être subjectif chez les individus suivis année après année.

4. Les habitants des "pays riches" ou développés se déclarent en moyenne plus heureux que les habitants des pays pauvres.

Mais alors, comment diable expliquer le paradoxe d'Easterlin ? Pourquoi le bonheur moyen n'augment-il pas dans une pahse de croissance économique et d'augmentation des revenus ?

Richard Easterlin lui-même propose d'expliquer ses observations par deux phénomènes psychologiques : La comparaison et l'adaptation. La comparaison invite l'économie du bonheur à prendre en compte la dimension sociale de la psychologie humaine, et notamment la tendance à se comparer aux autres; notamment en termes de revenu : ce qui compte, c'est de bien se situer par rapport à la société, ou par rapport à mes semblables, et non pas seulement d'améliorer son revenu. Autrement dit, nous serions davantage satisfaits lorsque notre salaire agumente par rapport aux autres. Mais pas s'il ne fait qu'augmenter autant que celui des autres.

L'adaptation est un phénomène un peu plus intéressant, puisqu'il révèle le caractère progressif de la vie et de la psychologie humaines. Les apirations se renouvellent à mesure qu'elles sont satisfaites, de sorte qu'il est impossible d'être jamais entièrement et durablement comblé. S'enrichir, par exemple, ne comblerait jamais vraiment, et même ne ferait pas monter le niveau de "satisfaction globale" : "Les aspirations matérielles croissent en proportion du revenu et, de ce fait, on ne s'approche ni ne s'éloigne de la réalisation de ses objectifs matériels, et le bien-être reste inchangé". Finalement, l'idée est que s'il peut y avoir une satisfaction éphémère à court terme, chacun retrouve à long terme son niveau de bonheur initial, qui pour certains psychologues est constitutif (Jonathan Haidt parle de "loterie corticale"). 

Claudia Senik se montre bien plus volontiers convaincue de l'explication par la comparaison que par l'adaptation. Elle croit à l'inverse, études à l'appui, que le bonheur peut connaitre des variations sur le long terme : Ainsi, les victimes d'accidents graves ne retrouvent jamais leur bonheur antérieur; et de manière générale le bonheur varie selon les âges de la vie (suivant une "courbe en U"). Et si elle admet que l'augmentation du bien-être matériel lasse, c'est le cas pour tout, et ce n'est donc pas un véritable argument contre la croissance économique. Ainsi Claude Senik cherche-t-elle à défendre les "bienfaits de la croissance en tant que perspective d'avenir".

Pour montrer que la croissance a un effet bénéfique sur le bonheur, Claudia Senik se penche au quatrième chapitre sur la question de la projection dans l'avenir. Pour elle, le réel avantage d'une période de croissance est de permettre aux individus non seulement de progresser (au moins matériellement), mais aussi et surtout de prévoir leur progression future. Or, cette perspective est réjouissante, et l'idée d'un futur radieux agit directement sur le bonheur présent. Que ce goût pour la progression soit issu de l'éducation ou de l'évolution, il est une composante essentielle du bonheur humain. Claudia Senik s'en réfère aux psychologues : "Le fait de nourrir des aspirations élevées est identifié comme un facteur favorable au bonheur, dans la mesure où il donne aux gens un agenda personnel, un sens à leur vie quotidienne et une plus haute estime de soi." Et à l'inverse, les êtres humains auraient une forte "aversion à la perte". Cela permet à l'auteur une conclusion convaincante : "Clairement, notre rapport au temps constitue un argument en faveur de la croissance".

L'économie du bonheur a aussi quelque chose à nous dire sur notre rapport à l'égalité. Certains ont voulu montrer, preuves à l'appui, que l'égalité était un facteur de bien-être (Morawetz, 1977). Mais les résultats à ce sujet sont "déroutants" : dans certains cas, un lien entre inégalité et bonheur semble au contraire se dessiner, dans d'autres cas un absence de corrélation entre les deux sujets. Sur cette question, l'auteur insiste avec raison sur les liens entre la culture et le jugement porté sur les inégalités. Notre rapport à l'égalité dépend de notre culture, et en particulier de notre manière de nous représenter la "genèse des inégalités". Ainsi, les inégalités, perçues comme des opportunités ou des mérites dûes à l'effort, sont plus facilement acceptées aux Etats-Unis qu'en Europe de l'Ouest, où elles sont perçues comme le fruit du hasard. En termes d'économie du bonheur, les américains ne voient pas leur niveau de bonheur déclaré baisser en cas d'augmentation des inégalités, contrairement aux européens de l'ouest (Alesina, 2010). La tolérance aux inégalités est d'autant plus grande qu'elle offre une possibilité de progression, ce que Hirshman a appelé le "POUM" (prospect for upward mobility). L'auteur ne fait que restituer le lien entre interprétation de l'inégalité et sentiment à son propos, sans rentrer dans les questions intéressants que cela pourrait poser, mais qui sortiraient du champ de l'économie du bonheur. (Telles que "Penser que les inégalités sont le fruit de l'effort permet de moins en souffrir : faut-il pour autant considérer toute inégalité sous cette angle au nom du bonheur ? Ou bien cela est-il impossible ? Faut-il faire en sorte de réduire les inégalités ou faire qu'elles soient véritablement le fruit de l'effort et du mérité ? Autant de questions qui relèvent plutôt de débats classiques de philosophie politique)

La seconde partie du livre concerne justement les enseignement politiques que l'on peut tirer de l'économie du bonheur. Faut-il remplacer les indicateur économiques de la richesse ou du "développement" par des indicateurs de bien-être subjectif ? Pour l'auteur, ce serait naïf et réducteur, puisque de tels indicateurs ne permettent pas de mesurer le progrès d'un pays sur le long terme. Faut-il renoncer à la croissance et au développement économique, puisqu'elle n'engendre pas de hausse globale du bonheur des citoyens ? Pour l'auteur, ce serait ignorer une conséquence importante, selon elle, du développement économique : sa capacité à diffuser le bonheur dans la société; autrement dit, à réduire les inégalités de bonheur.

Enfin, l'ouvrage s'achève sur une rapide analyse des causes possibles du relatif "malheur français", notamment sur l'économie. Selon Claudia Senik, une culture française du pessimisme se serait développée, alimentée par les deux axes de la comparaison et de la projection. La France se compare avec son passé, et elle se voit en déclin; elle se compare avec ses voisin d'Europe du Nord, et se voit en décrochage. La France ne se projette pas dans l'avenir avec optimisme, et par conséquent ne progresse pas. Autant d'explications maintes fois entendues dans les médias, et qui sont insuffisantes.

Cela étant, cet ouvrage de Claudia Senik, destiné à introduire cette jeune discipline - quadragénaire - de l'économie du bonheur à un large public, remplit parfaitement son objectif. Facile, clair, édité avec soin, cet ouvrage d'introduction se lit avec gourmandise intellectuelle; et ne manque pas d'amorcer la réflexion sur ces sujets très actuels. 

 

 

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