On croit souvent que la jeunesse est un âge. En réalité, c’est une place. Une position mobile dans une hiérarchie silencieuse où chacun, pour exister, se compare à plus jeune ou se protège en se distinguant de lui. Une scène banale, dans une salle de réunion quelconque, m’a révélé à quel point ce mécanisme structure nos rapports sociaux.
Autour de la table, rien que des situations ordinaires :
- deux quinquagénaires,
- un quadragénaire,
- un trentenaire,
- un presque-trentenaire de 25 ans.
La conversation dévie sur « les jeunes d’aujourd’hui », comme toujours. L’un des quinquagénaires soupire :
« Elles ne s’intègrent plus, les nouvelles générations. Elles n’ont plus envie. »
La phrase est convenue. Mais la réaction du presque-trentenaire est saisissante : il ne se reconnaît pas dans “les jeunes”. Il ne dit pas « On parle aussi de moi ». Au contraire, il saisit l’occasion pour se hisser dans le camp d’au-dessus. Il raconte une anecdote sur “des élèves plus jeunes de son ancienne classe” afin de montrer qu’il a quitté ce territoire instable qu’est la jeunesse.
En quelques secondes, le mécanisme devient visible :
- Chacun, pour tenir debout, trouve plus jeune que soi.
- Chacun déplace la frontière de quelques centimètres pour préserver sa légitimité.
- Chacun cherche quelqu’un derrière lui pour prouver qu’il avance.
Ce n’est pas une logique d’âge.
C’est une logique de place.
Dans les débats publics comme dans les conversations quotidiennes, le mot « jeunesse » semble glisser en permanence d’une tranche d’âge à l’autre. À 60 ans, on qualifie les 55 ans de « jeunes » ; à 55 ans, on renvoie la jeunesse aux 45 ans ; à 45 ans, aux 35 ans ; puis aux 25 ans, aux 20 ans, et enfin aux 18 ans. Plus on descend l’échelle des âges, plus l’écart se réduit, jusqu’à ne devenir qu’une question de style, de rapport au travail ou de codes culturels. Les recherches récentes sur l’âge subjectif montrent que chacun se sent en moyenne 10 à 15 ans plus jeune que son âge réel, repoussant subtilement la catégorie « jeune » vers plus jeune que soi. Dans un contexte où les repères traditionnels de l’âge adulte se brouillent: entrée tardive dans l’emploi stable, autonomie décalée… la jeunesse apparaît moins comme une période précise que comme une position relative, un marqueur social que l’on déplace pour se situer ou se distinguer. Au fond, nous sommes toujours le jeune de quelqu’un… et le vieux de quelqu’un d’autre.
L’âge devient une étiquette mobile, un mot dont chacun se sert pour situer l’autre et se situer lui-même dans une hiérarchie silencieuse.
La jeunesse : un mot qui classe plus qu’il ne décrit
Ce glissement permanent n’a rien d’anecdotique. Il traduit ce que Pierre Bourdieu écrivait déjà en 1978 : « La jeunesse n’est qu’un mot. »
Pour le sociologue, l’âge n’est jamais un simple chiffre, mais un outil de classement social. Il sert à distribuer les positions, les droits, les attentes.
Au Moyen Âge, la « jeunesse » pouvait durer vingt-cinq ans, non pas pour des raisons biologiques, mais pour une raison politique : maintenir les fils des seigneurs à distance du pouvoir. Aujourd’hui, l’inversion apparente, une société qui valorise la jeunesse, qui la met en avant, qui lui prête toutes les vertus, n’efface pas le mécanisme. La frontière entre « jeunes » et « vieux » reste un enjeu de pouvoir.
OpinionWay 2025 : les jeunes d’aujourd’hui, comme ceux d’hier, restent en bas de la hiérarchie d’âge
Le baromètre OpinionWay 2025 sur les moins de 25 ans révèle un malaise profond : 72 % des jeunes disent manquer de confiance pour s’exprimer, 59 % craignent les conséquences de leur prise de parole. Pourtant, ce constat dépasse largement cette seule génération.
Ce que montre ce sondage, c’est que chaque génération, à son arrivée, se retrouve à la même place : en bas.
Sans pouvoir, sans légitimité, sans reconnaissance.
Les 20 ans de 2025 vivent ce que les 20 ans de 1995 vivaient déjà et ce que les 20 ans de 1968 dénonçaient, eux aussi, à leur manière.
La boucle est sans fin :
- les jeunes sont « trop jeunes » pour décider,
- les trentenaires « pas encore assez mûrs »,
- les quadras « pas encore prêts pour la relève »,
- et les seniors « pas encore dépassés ».
Chacun, au fil du temps, devient le « jeune » de quelqu’un… puis le « vieux » de quelqu’un d’autre.
Dans l’entreprise, la frontière d’âge est un mur invisible
C’est dans le monde du travail que la mécanique est la plus palpable.
- Les seniors mettent en avant leur expérience.
- Les trentenaires défendent leur position de « jeunes confirmés ».
- Les 20–25 ans, eux, se heurtent au mur traditionnel : celui de la légitimité.
Malgré les discours sur la « jeune génération », les instances décisionnelles restent massivement occupées par les plus âgés.
En politique, un député senior pour un député junior en 1981 ; aujourd’hui, un pour neuf.
Dans l’entreprise, l’entrée dans un emploi stable se fait autour de 27 ans.
Et dans certains secteurs, la succession des générations est devenue un conflit ouvert.
La jeunesse n’est pas une valeur neutre : c’est un statut assigné, qui dit ce qu’on peut, ou ne peut pas, prétendre faire.
Personne ne veut être le vieux : l'âge subjectif brouille la ligne
Autre phénomène : passé 25 ans, chacun se perçoit plus jeune que son âge réel.
- À 35 ans, on se dit « encore jeune adulte ».
- À 50 ans, « jeune quinqua ».
- À 65 ans, « jeune retraité ».
Personne ne veut être classé du côté du « vieux », parce que ce mot est synonyme de perte de pouvoir, de marge, de retrait forcé.
Et inversement, tout le monde pousse la catégorie « jeunes » vers ceux d’en dessous pour garder une part de légitimité moderne, dynamique, innovante.
Dans une société obsédée par la performance, être considéré comme jeune reste une strate symbolique essentielle.
Une société où les places se raréfient
Le véritable enjeu se situe là : les places sont rares.
- Les postes de direction ne bougent pas.
- Les mobilités sont faibles.
- Les structures sont saturées par des générations nombreuses qui retardent leur transmission.
Dès lors, l’âge devient un instrument de régulation :
un moyen discret de dire « pas encore », « pas maintenant », « ton tour viendra »… même lorsque ce tour ne vient jamais.
Dans cette configuration, les mots « jeune » et « vieux » deviennent des catégories politiques.
Des outils pour gérer la pénurie.
Des manières de dire qui doit patienter et qui peut décider.
La jeunesse comme catégorie relationnelle
Ce que révèle finalement ce mouvement permanent, c’est que la jeunesse n’est jamais une période clairement délimitée.
C’est une position relative, une place dans une hiérarchie mouvante, un statut assigné par les autres.
Nous ne sommes jamais jeunes ou vieux « en soi ».
Nous le sommes toujours par rapport à quelqu’un :
- plus jeune, donc moins légitime ;
- plus vieux, donc moins innovant.
Cette relativité fait du mot jeunesse un instrument de domination douce, un levier silencieux de répartition du pouvoir et des opportunités.
Dire de quelqu’un qu’il est « jeune » ou « vieux », c’est toujours dire quelque chose de sa place :
ce qu’il peut espérer, ce qu’il doit attendre, ce qu’il doit laisser.
La jeunesse n’est pas un âge.
- C’est un angle.
- Une étiquette mobile.
- Une catégorie stratégique dans une société où l’on se bat pour le droit de durer, de transmettre ou de remplacer.
Et si la jeunesse n’est « qu’un mot », comme l’écrivait Bourdieu, c’est un mot lourd de sens, qui dit ,bien plus qu’on ne veut le croire , la manière dont nos sociétés organisent, génération après génération, la distribution du pouvoir.