Félicitons William Martinet : son entretien d'embauche s'est bien passé !

A contempler les visages de ravis de la crèche des dirigeants des syndicats étudiants à la sortie de Matignon, William Martinet en tête de gondole, on pouvait s’attendre à quelque sublime révélation, de celles qui, passé l’après-midi à manifester sous la pluie, vous redonnent un peu de baume au cœur et vous empêchent de sombrer un peu plus dans la déprime.

Une révélation, il y en eut une, bien amère et dont on se serait bien passé : l’entretien d’embauche s’est bien passé !

En marche vers les primaires !

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Oui, l’UNEF est « satisfaite », autant que son dirigeant, presque assuré de squatter un jour un cabinet ministériel ou quelque autre satellite de la constellation solférinienne. N’allez pas vous décourager, la principale organisation étudiante envisage de « nouvelles formes de mobilisation » : « Ce seront essentiellement des actions locales qui seront prises, notamment des interpellations de parlementaires puisque le projet de loi travail arrive dans le débat parlementaire et que nous voulons peser le plus directement possible », tonne Martinet - dont on a peine à croire qu’un nom n’ait jamais aussi bien collé à un futur héritier de Manuel Valls. On l’a bien compris ; les dirigeants de l’UNEF, de l’UNL et de la FIDL sont passés à l’étape suivante, celle des ateliers pratiques où l’on apprend le droit public sur les genoux de ses parrains au Parlement. Fermez le rideau. La petite sauterie prévue après le spectacle aura lieu sans vous.

Peut-être avons-nous été trop naïfs de penser que quelque chose « était en train de se passer », d’où notre incompréhension samedi face au recul, étonnant à première vue, de la mobilisation contre la loi El Khomri. Il faut dire qu’on nous avait habitués à mieux. Alors que les syndicats étudiants, l’UNEF en première ligne, avaient constitué lors du mouvement anti-CPE en 2006 la tête de pont de la contestation avant d’être massivement rejoints et appuyés par les syndicats de salariés, la promiscuité socio-politique et la solidarité d’appareil unissant l’UNEF aux MJS, faux-nez des « frondeurs », semblent avoir eu raison, cette fois-ci, de nos illusions déjà émoussées. Côté cour, l’UNEF appelait, dès février, à la mobilisation pour faire monter la sauce et, côté jardin, ne donnait aucune véritable consigne à ses sections dans les facs. De fait, à l’exception des indéfectibles Rennes 2, Tolbiac et Paris 8, la plupart d’entre elles n’ont pas atteint le niveau de la mobilisation contre le CPE. Tous les ingrédients étaient portant réunis, à une exception près, il est vrai : le PS est au pouvoir...

La FAGE, Petit Poucet de la CFDT, avait déjà choisi son camp et creusé le sillon ; l’UNEF est venue planter les graines du ralliement en rase campagne et d’une future promotion de ses cadres dans l’appareil politique de leurs aînés. Le voile tombé, l’enjeu nous apparait désormais dans toute sa clarté : il ne s’agissait pas d’obtenir le retrait de la loi, mais de tenir Valls en respect en vue de la bataille que les barons du PS s’apprêtent à livrer à la rentrée. On regrette alors d’avoir été aussi ingénu car, à considérer le chemin suivi par les anciens dirigeants de l’UNEF, tous recasés dans l’appareil du PS et de ses satellites (Julliard, Prévost, Zemmour, Valls en son temps,..), il y avait là quelques bonnes raisons de douter, sinon de s’interroger sur les motivations profondes de ces petites pousses d’appareil. On comprend mieux désormais la stratégie adoptée - ou plutôt celle qu’on lui a soufflée - par le dirigeant de l’UNEF et, derrière lui, les « frondeurs ». Nous laisserons aux amateurs de commentaires sportifs le soin de débusquer qui se cache derrière eux. Aubry ? Lienemann ? Le père Camba qui a plus d’un tour dans sa poche ? Chacun montre ses dents, déjà élimés par quatre années de pouvoir, et se met en ordre de marche en vue des Vêpres solfériniennes annoncées à l’automne. Car, au même moment - le hasard fait si bien les choses -, Macron dont les jeunes, à quelques encablures de République, rêvent de planter autre chose que des carottes bio dans le parquet des ministères, sortait du bois et le PS avalisait la tenue des primaires...

Rêve debout !

Voilà projetée en pleine poire, sous la lumière crue des intérêts, la réalité brute de la politique dont les socialistes, aussi nuls et lamentables qu’ils puissent être, maîtrisent encore les techniques de base. En ces temps de désorientation, nous, pauvres bougres à défiler sagement, sommes réduits au rang de spectateurs plongés dans l’avant-dernier acte en trompe-l’œil d’un spectacle baroque bruissant d’ombres, juste avant le massacre. A nos jeunes amis de Nuit debout qui, drapés dans leur pureté originelle, se rêvent en maraichers bio, adeptes du végétalisme et de l’iseogoria se refusant à considérer la crade et lancinante question du pouvoir – « refusons le pouvoir à ceux qui le demandent », pouvait-on entendre à République – et de ce qu’elle signifie et implique, se dresse un défi aussi redoutable qu’éculé : le pouvoir appartient à ceux qui savent s’en emparer et s’en servir. Quand on est un démocrate, cela suppose de ne pas fermer les yeux pour continuer à rêver éveillé du meilleur des mondes possibles, mais de rassembler et d’organiser – avant d’en exiger solennellement son abolition à trois cents péquins au milieu des djembés, et en l’absence des intéressés – la seule force susceptible d’incarner durablement un sujet politique collectif : le salariat.

Cela n'exige nullement de « subordonner » les luttes, mais d’élever la multitude à la puissance du nombre constitué, en somme d’un mouvement politique autonome et souverain, et de répondre à la seule question qui mérite d’être posée : sous quelles conditions peut-on gagner ? Certainement pas en refusant a priori de se doter de leaders, dans l’espoir que, sous l’effet de la communion des belles âmes et d’une transsubstantiation 2.0, l’esprit de la révolution se fasse chair dans le terreau des courgettes bio et que, des effluves du slogan et des vapeurs du verbe, fussent-ils sur le point d’embaumer le ciel, naisse une puissance politique structurée qui sait d’où elle part et vers où elle se dirige ailleurs que dans au-delà lointain et utopique. Car, à prôner l’horizontalité politique, on prend hélas le risque de passer directement de la deuxième à la quatrième dimension, celle qui vous expédie éventuellement dans le songe enchanté des communautés autonomes dont Victor Serge avait fait les frais au début du XXème siècle, mais plus sûrement encore dans le décor, un peu moins onirique, des pelleteuses de la place de la République au petit matin.

Alors, oui, c’est certain, ça fait moins rêver que Woodstock mais, à ne pas vouloir se demander sur quelles forces sociales doit s’adosser un mouvement politique ayant une chance de réussir - ceux qui vivent de leur travail, et non les fantasmagoriques « 99% » de Mélenchon -, à ne pas s’interroger sur les conditions réelles de possibilité de réussite d’un mouvement politique, il y a de fortes chances que Nuit debout prenne les allures d’une promenade du dimanche pour les bobos du canal et, le soir, d’une forme abâtardie de festival printanier sponsorisé par Hidalgo, Libé et Radio Nova.

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