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Le Club de Mediapart ven. 6 mai 2016 6/5/2016 Dernière édition

Natitingou, Bénin, 25 décembre

Natitingou, Bénin, 25 décembre 2009Il est nuit. Pas n’importe quelle nuit. Les haut-parleurs de la ville le diffusent régulièrement depuis notre arrivée la veille, c’est la nuit de Noël. Minuit chrétien alterne avec Douce nuit, sainte nuit. 

Natitingou, Bénin, 25 décembre 2009

Il est nuit. Pas n’importe quelle nuit. Les haut-parleurs de la ville le diffusent régulièrement depuis notre arrivée la veille, c’est la nuit de Noël. Minuit chrétien alterne avec Douce nuit, sainte nuit.

 

Cette nuit de Noël africaine  a les musiques de mon enfance et me ramène à son sens, celui qui nous conduisait à la messe de minuit en famille pour y fêter la naissance d’un nouveau-né porteur de salut. Loin des cadeaux et du commerce, je retrouve ici cette part de foi qui m’a désertée lorsque sa petite porteuse, ma maternelle, s’en est allée rejoindre le ciel auquel elle était fidèle 

Nous laissons la chambre de l’hôtel éclairée au néon, avec son lit à baldaquin de moustiquaire et son air lourd remué par les pales du ventilateur électrique. Dehors il fait nuit. Il est tôt mais il fait nuit. Comme chaque jour de chaque mois de chaque année, avec une régularité et une brutalité surprenante, le jour ne se mélange pas à la nuit en une lente déclinaison, il chute et c’est le noir total.

Nous descendons par le chemin de terre et de sable jusqu’au pavé, la route goudronnée qui traverse Natitingou. Des enfants nous prennent à parti, chantent leur petite chanson pour les blancs, attrapent nos mains et nous entraînent pour un bout de chemin avec eux, plein de rires. C’est Noël, ils sont tous habillés de neuf, confection maison, dans le même tissu, vendu au pagne, la mesure de longueur pour une pièce de ce beau coton coloré.

Le long de la route se succèdent les échoppes, de fruits, de cigarettes, de babioles, de cartes de téléphones mobiles, guirlande de lumignons accrochée au ciel noir et dense de la nuit. La musique s’écoule toujours. L’éclairage public est quasi inexistant. Il fait chaud, moins que dans la journée.

En contrebas du pavé, un maki, le restaurant d’ici. On enjambe un parapet de béton pour s’asseoir à une table de bois, sur des bancs. La lumière provient de l’intérieur de la maison basse, sans porte, carré minimal. C’est une lumière blanche de néon qui troue la nuit puis éclaire faiblement un groupe d’enfants : quatre ou cinq, tenant chacun une batte de bois. Les battes frappent la pâte, l’attrapent, la malaxent, la tassent, la relèvent, frappent, battent la farine de l’igname, s’enfoncent régulièrement à chacun son tour, s’enchaînent les bras des enfants vaillants dans la nuit,  travaillant la pâte dans la grosse marmite noire  sur le brasero. Leur halo est l’îlot dans la nuit de Noël, baignée des cantiques éraillés par les hauts parleurs de petite qualité d’une petite ville d’ici ou d’ailleurs.

En dehors des cantiques qui continuent de s’enchaîner le fond sonore est plutôt uniforme, pas d’éclats de voix ni de rumeur, les phares des camions rompent le flot de motos, principal moyen de locomotion. L’air est plein d’un affairement concentré, incessant et calme.

Une femme en boubou nous apporte des assiettes d’aluminium, garnies de viande de poulet avec une sauce de tomates, d’oignons et de piments revenus, et d’une louche de cette pâte blanche que les enfants continuent de battre dans la nuit. Nous buvons bière légère ou soda de gingembre. La sauce est bonne, pas trop piquante, et la pâte est blanche, d’une saveur fade qui repose le palais du piment. Sa consistance de purée élastique laisse la sauce l’imprégner sans la noyer. Ici tout est simple, plein de sens, le plat sert à se nourrir, donner des forces, il est bon, c’est tout.

Des hommes entrent et sortent de la maison, discutent en langue locale ou français de là. Nous étudions notre excursion du lendemain vers le parc naturel, parlons de nos espoirs de voir des éléphants, de notre guide qui viendra nous chercher dès 6 heures le lendemain matin, heure à laquelle le soleil se lève et aussi se couche.

Le repas est terminé. Pas d’entrée, pas de dessert. Un plat, ça suffit. Les enfants sont partis. La pâte est pilée, du silence qui suit le martèlement de la marmite surgit le bruit des ventilateurs. Nous saluons nos hôtes pour reprendre le chemin de l’hôtel, le ventre chaud de piment et calé de pâte.

 

 

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