La Russie n'a plus peur de faire peur

Traduction d’un article de Semion Novoproudskiï pour gazeta.ru, où l’on apprend que désormais la Russie fait plus facilement commerce de la terreur que du pétrole ou du gaz.

 

Il semble que la Russie ait enfin trouvé sa place dans le monde 25 ans après la dissolution de l’URSS. Ce n’est plus celle du premier pays à avoir envoyé un homme dans l’espace. Ce n’est pas non plus le dernier empire de la spiritualité authentique sur la Terre. Ce n’est plus le leader du camp socialiste : nous n’arrivons même plus à entraîner dernière nous la Biélorussie et le Tadjikistan dans le cadre de l’Union Eurasiatique. Ce n’est plus le meilleur ami des petits, des humiliés et des exploités. La Russie d’aujourd’hui, c’est le meilleur ennemi de tous. Nous le reconnaissons bien volontiers. Et cela nous fait plaisir.

Selon un sondage récent 86 % des Russes sont persuadés que la Russie fait peur au reste du monde. 86, le chiffre magique, celui aussi, depuis des années, du pourcentage de la population qui soutient l’action du président Poutine et lui fait confiance. Mais ce n’est pas tout : 75% des sondés sont tout à fait satisfaits de cette situation.

Trois quarts des Russes sont contents que leur pays fasse peur aux autres.

Et 67% des sondés sont certains que l’influence de la Russie sur le reste du monde grandit sans cesse.

Il est intéressant de noter que cette croissance de l’influence russe est attribuée par 14% d’entre eux à l’augmentation de la puissance militaire du pays. Vient ensuite, pour 11% des sondés, l'efficacité de la politique étrangère. Et enfin, pour 7%, le rôle personnel du président Poutine.

Il semble que la nouvelle image de la Russie comme « plus mauvais garçon de la planète » commence à procurer un plaisir sensible à l’ensemble de la nation. Nous serions ainsi capables de choisir à notre goût presque n’importe quel président de n’importe quel pays, de l’Américain Trump au Moldave Dodon. Les hackers russes sont capables de fracasser la boîte postale d’Hillary comme la boîte crânienne d’Obama. En remerciement de crédits bancaires qu’on ne lui demandera jamais de rembourser Marine Le Pen déclare que « la Crimée n’a jamais été ukrainienne » et se prépare à sortir triomphalement la France de l’Union Européenne. Et c’est « Moscou » qui en a sorti la Grande-Bretagne.

A l’intérieur du pays on commence à tous les niveaux à prendre la mesure de notre nouvelle place dans le grand jeu de rôle mondial.

Fin décembre au cours d’une discussion au Centre Sakharov consacrée au bilan de l’année 2016, le professeur de sciences-politiques de L’Ecole Supérieure d’Economie de Moscou Sergueï Medvedev a déclaré que la Russie réussissait encore mieux dans le commerce de la terreur que dans celui du pétrole ou du gaz. Que la terreur était devenue notre meilleur produit d’exportation. Dans un tout autre domaine, très éloigné des sciences politiques, le vice-président de la fédération russe de hockey, le légendaire joueur Boris Maïorov a expliqué de cette manière l’incident récent qui s’est produit lors du dernier championnat du monde de hockey féminin, pendant lequel l’hymne russe a été sifflé : « La Russie aujourd’hui est devenue l’ennemi maléfique du monde entier ».

La transformation de la figure de l’ennemi en Russie au cours des trois dernières années, depuis la fin des jeux olympiques de Sotchi et le début de la guerre en Ukraine, est réellement impressionnante. Tout a commencé avec l’élargissement du cercle de nos ennemis extérieurs officiels : l’Europe décadente et gayfriendly, l’impérialisme américain et la « junte de Kiev ». Mais à l’époque la Russie se présentait encore comme la « Force du Bien », et même comme une victime, surtout pas comme une menace pour le monde. Quand le 24 septembre 2014 Barak Obama, depuis la tribune de l’ONU, a rangé l’action de la Russie en Europe parmi les trois principales menaces globales, entre le virus Ebola et le terrorisme de l’Etat Islamique, le pouvoir russe a très mal pris la plaisanterie. « Ce n’est pas nous qui menaçons, c’est nous qui sommes menacés », tel était le leitmotiv de la propagande russe.

Depuis l’image de l’ennemi et de ce qui nous menace s’est inversée dans la conscience russe : désormais nous n’avons plus peur de faire peur.

Et même nous en sommes fiers. La terreur qui imprègne de plus en plus la vision de la Russie, surtout dans le monde occidental, flatte désormais l’amour propre national. Et ça donne même une sorte de sens à la vie en général et en particulier à la destruction de notre économie que nous nous infligeons depuis le printemps 2014. « S’ils ont peur de nous, c’est que nous sommes les plus forts. » C’est en gros comme cela que pensent les Russes. Le peuple raffole des histoires de hackers, de nos exploits en matière de dopage et de tout ce que les américains racontent sur nos ingérences dans leur processus électoral.

On peut discuter de la pertinence de l’évaluation de la menace russe en Occident. Mais les russes feraient mieux de se préoccuper de la pertinence de leur propre appréciation de notre puissance.

En fin de compte nous vivons ici, en Russie, et pas dans l’ordinateur d’Hillary Clinton, ni dans le rapport de la commission Mac Laren [qui enquête sur le dopage dans le sport russe], ni dans Alep libéré, ni dans la suite dans laquelle nos services secrets auraient recruté Trump avec l’aide d’une jeune femme d’une conduite encore plus légère que la sienne.

Cette dernière histoire, indépendamment de son degré de crédibilité, en dit d’ailleurs long sur le désir de se voir en acteur global tout puissant.

Le niveau d’éloignement au réel dans l’appréciation de soi est bien visible dans les autres résultats de ce même sondage : 58% des Russes pensent que la Russie est un pays riche, 70% que c’est un pays libre. Enfin 65% des Russes qualifient notre pays d’Etat « développé » et « avancé ».

En bref, nous terrifions le monde entier et nous nous plaisons terriblement à nous-mêmes : que nous manque-t-il encore pour être heureux ?

Certes, en termes de PNB nous nous trouvons aux côtés du Mexique et du Gabon, et derrière le Kazakhstan. Certes la part de l’économie russe dans l’économie mondiale diminue régulièrement depuis le début de la décennie et est passée bien en dessous de la barre des 3%. Certes, ceux qui vivent en dessous du seuil de pauvreté sont plus de 23 millions, soit plus de 15% de la population. Mais qu’importe, puisqu’on fait peur au monde entier.

La position de « meilleur ennemi » est pour l’instant très profitable. Elle remplace l’impuissance économique réelle par l’image d’un pays doué d’une toute puissance collective abstraite. Pas la peine de construire des routes, d’améliorer le système éducatif, de se consacrer à la recherche scientifique ou à la création artistique. A quoi bon ? Même sans ça nous grondons comme l’orage sur la Terre entière. Ce n’est pas grave si depuis le 20 janvier nous ne pouvons plus accuser Obama de la saleté de nos cages d’escaliers puisque maintenant nous ne voyons même plus la saleté de nos immeubles ni les trous de nos routes défoncées.

Nous conduisons désormais le monde, qu’avons-nous à faire de notre propre développement ?

 

Mais le malheur est que notre nouvelle image et notre nouvelle place dans le monde sont aussi bidon que la capacité de nos hackers à élire les présidents étrangers. C’est le triomphe de la forme sur le contenu. Et le plus grave est que cette nouvelle image ne nous aide en rien à régler un seul problème de notre pays. Elle ne nous rend réellement ni plus intelligent, ni plus riche, ni en meilleur santé, ni notre existence plus sûre. Finalement, c’est d’abord pour elle-même que la Russie d’aujourd’hui représente une vraie menace. 

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