Libérez Oleg Sentsov (bis)

Alors que la grande fête du foot et du poutinisme continue, le metteur en scène ukrainien emprisonné en Russie entame son 45ème jour de grève de la faim. Le politologue russe Leonid Gozman réagit à sa naturalisation forcée. Traduction d'une tribune du 4 juin 2018 dans Novaïa Gazeta.

Avec l'affaire Sentsov il ne s'agit pas seulement d'un déni de justice et de cruauté sans limite. Condamner à 20 ans de prison un homme absolument innocent, c'était habituel il y a 70 ou 80 ans, mais aujourd'hui c'est incroyable. En Russie on condamne actuellement les innocents à 30 jours de prison, très rarement à deux ou quatre ans. Mais l'affaire Sentsov est encore exceptionnelle en ce qu'elle signifie le rétablissement du servage en Russie. 

La proposition d'échanger Oleg Sentsov contre un russe détenu en Ukraine, comme cela avait é fait dans le cas de Nadia Savtchenko (pilote d'hélicoptère ukrainienne enlevée par les services secrets russes sur le territoire ukrainien et longtemps détenue en Russie) ne peut être acceptée puisqu'un citoyen russe, nous dit-on hypocritement, ne peut être échangé ou livré à un pays tiers. Ce n'est malheureusement pas seulement de la démagogie. Si Poutine voulait le faire, il le ferait. Il suffirait par exemple d'une grâce simultanée. Le problème est ailleurs : par quel miracle se retrouve-t-il citoyen russe ? 

Sentsov n'a pas officiellement demandé d'acquérir la nationalité russe, comme un vulgaire Depardieu. Il habitait tout simplement en Crimée au moment  celle-ci a rejoint "la Mère-Patrie". La question n'est pas de savoir combien d'habitants de Crimée étaient d'accord avec cette annexion. Il est certain que Sentsov, lui, n'était pas d'accord. 

On en a fait un sujet russe pour la seule raison qu'il se trouvait sur la terre que la Russie s'appropriait avec toute sa population. 

Avant l'abolition du servage en 1861, c'était une pratique normale. Quand un seigneur perdait sa propriété aux cartes le gagnant recevait avec la terre les granges, les bonnes-femmes, les moujiks et tous les biens meubles ou immeubles qui s'y trouvaient. Alexandre II, le Tsar-Libérateur a mis fin, il est vrai, à tout cela, mais qu'est-ce qu'on en a à faire aujourd'hui de ce tsar ? 

Un siècle et demi après l'abolition du servage l'Etat russe prétend de fait à la propriété inconditionnelle de tout ce qui se trouve sur son territoire, y compris les personnes, y compris chacun de nous. Y compris Oleg Sentsov. Mais cette prétention est sans fondement. 

Le changement de nationalité de tel ou tel territoire par suite d'une annexion, d'un referendum ou de l'échange de territoires frontaliers ne signifie pas que les personnes qui y résident  perdent la propriété de leurs maisons, de leurs autres biens et d'eux-mêmes. Et pas davantage leur nationalité, dont personne ne peut être privé et qu'on ne peut imposer à personne. Même s'il y avait eu un véritable referendum en Crimée, même si le passage de ce territoire sous juridiction russe avait suivi des voies légales, Sentsov n'en serait pas devenu pour autant un citoyen russe, et serait resté un citoyen ukrainien  résidant sur le territoire de la Fédération de Russie par la force des circonstances. 

Et alors, si c'était un criminel (ce qu'il n'est pas) et s'il existait en Russie une justice indépendante (malheureusement ce n'est pas le cas), cette justice aurait le droit de condamner ce criminel, non pas en tant que russe, mais en tant que citoyen ukrainien. La citoyenneté implique des obligations déterminées à l'égard du pays dont on est citoyen. En ce domaine cependant des changements cardinaux se sont produits ces dix dernières années. Ainsi l'obligation de payer des impôts n'est déjà plus liée à la nationalité, mais au lieu de résidence : ce qui compte, ce n'est plus la citoyenneté, mais la résidence fiscale. De même le respect des lois du pays est une obligation pour tous et le policier qui nous verbalise pour un excès de vitesse ne s'intéresse pas à notre passeport. Aujourd'hui il n'est plus tant question des devoirs du citoyen que de ses droits, et avant tout de celui de choisir le pouvoir sous lequel il vit, et des devoirs de ce pouvoir à l'égard de ceux qui l'ont choisi. 

Mais certains devoirs continuent à exister pour le citoyen. En particulier celui de loyauté : on peut condamner un citoyen pour trahison de la Patrie, mais pas un étranger. Dans beaucoup de pays cela implique le service militaire, dans tous le devoir de défendre son pays contre les ennemis. On condamne les réfractaires et les déserteurs. Mais dans notre pays s'y ajoute un devoir impérieux d'aimer, "et il n'y a aucune excuse pour ne pas T'aimer", comme il est dit dans la Bible. 

De cette manière en imposant sa citoyenneté à Oleg Sentsov la Russie exige de lui qu'il s'identifie à elle, qu'il s'y dévoue complètement et qu'il défende sa nouvelle patrie contre ses ennemis. 

C'est absurde et de même que l'amour en général ne se commande pas, l'amour de la patrie non plus. Il est toujours possible d'envahir un territoire. Il est même possible de restaurer le servage. Mais on ne peut naturaliser les gens de force. 

Sentsov défend déjà une patrie. La sienne, l'Ukraine. Il la défend héroïquement, comme un véritable citoyen. Et en même temps il nous défend nous aussi, les Russes, contre le retour offensif du servage et de la féodalité. 

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