L’opposition au pipeline Dakota Access rejoint la lutte internationale indigène

La lutte de la tribu sioux de Standing Rock contre la construction du pipeline Dakota Access, qui menace leur approvisionnement en eau potable et pose de sérieuses menaces sur l’environnement de la région.

Une nouvelle traduction vient d'être publiée sur le site de la Gazette Debout. Je la relaie ci-dessous.

L'opposition au pipeline Dakota Access rejoint la lutte internationale indigène © Rob Wilson Photography L'opposition au pipeline Dakota Access rejoint la lutte internationale indigène © Rob Wilson Photography

Luttes d’Ailleurs vous plonge aujourd’hui dans lutte des Amérindiens du Dakota du Nord contre la construction du pipeline Dakota Access, qui menace leur approvisionnement en eau potable et pose de sérieuses menaces sur l’environnement de la région. Un combat de la tribu sioux de Standing Rock que nous efforcerons de suivre dans les mois à venir. Nous traduisons aujourd’hui l’article de Jenni Monet paru dans Yes Magazine. Jenni Monet a gagné de nombreux prix de journalisme. Elle est également membre de la tribu du Peuple de Laguna, du Nouveau-Mexique, productrice exécutive et héberge le podcast Still Here.

YES ! Magazine aborde les problèmes de notre époque par leurs solutions. A la fois en ligne et imprimé, ce journal propose des analyses en profondeur, des outils pour les citoyens engagés et des histoires au sujet de personnes impliquées pour un monde meilleur. C’est un journal à but non lucratif, indépendant et soutenu uniquement par ses lecteurs.

L’opposition au pipeline Dakota Access rejoint la lutte internationale indigène pour la Terre et la Vie

En confrontant les opposants au pipeline Dakota Access avec des troupes équipées militairement, les autorités américaines ont souligné l’histoire commune que partagent les tribus amérindiennes avec les peuples indigènes du monde entier. Quand l’opposition au pipeline Dakota Access a reçu le soutien de centaines de tribus amérindiennes, elle s’est transformée en une démonstration d’unité et détermination de la Nation indienne.

Manifestations des opposants au pipeline Dakota Access © Joe Brusky/Creative Commons Manifestations des opposants au pipeline Dakota Access © Joe Brusky/Creative Commons

C’est désormais un mouvement indigène global.

Des membres de communautés du monde entier se sont unis derrière la tribu sioux de Standing Rock. Un groupe Sami de Norvège a été le dernier à arriver. Beaucoup disent que cette campagne de résistance s’inscrit dans une plus grande crise globale. Elle rejoint un combat où les terres, les ressources et les peuples indigènes sont perpétuellement menacés par les corporations. C’est un combat où les gouvernements utilisent régulièrement la force militaire et ne respectent que très rarement les traités.

Dans cette lutte incessante, les Sioux Lakota mettent en avant un programme d’action indigène qui appelle les gouvernements à reconnaître les droits uniques et inhérents des Peuples Premiers.

Alors que les peuples indigènes représentent moins 5 % de la population mondiale, ils comptent pour 15 % des pauvres de la planète. A l’exception des populations indigènes majoritaires de Bolivie et du Guatemala, les peuples indigènes sont toujours en minorité dans leur propre pays.

Ils possèdent néanmoins énormément de terres et leurs territoires tribaux se trouvent parmi les écosystèmes les plus sains de la planète. Ils sont malheureusement toujours sous la menace de l’exploitation minière, forestière ou pétrolière et du développement des barrages hydrauliques.

« Il y a une conscience très forte des peuples indigènes concernant ce qu’il est en train de se passer à Standing Rock », raconte Elsa Stamatopoulou, directrice du Programme pour les Droits des Peuples Indigènes de l’Université Columbia. « Ici, les Amérindiens luttent et se connectent au monde entier ainsi qu’à une solidarité de droits ».

L’absence de souveraineté est le plus gros problème que doivent affronter les peuples indigènes. Leur réunion sur le territoire ancestral de la Grande Nation Sioux est symboliquement et historiquement pertinent.

« Wounded Knee ! C’est ici que tout notre mouvement a commencé », explique Elsa  Stamatopoulou. L’experte en droits humains est devenue la première cheffe du secrétariat de l’Instance Permanente des Nations Unies sur les Questions Autochtones en 2003.

Elle relate l’occupation de 1973 à Wounded Knee, sur la Réserve Indienne de Pine Ridge, environ 530 km au sud de Standing Rock. L’occupation menée par le American Indian Movement (AIM) dura 71 jours intenses. C’était un appel à mettre fin à la corruption interne de la Réserve et une dénonciation du non-respect des Traités signés par le gouvernement américain. Les militants de l’AIM portèrent leur plainte devant l’ONU, mais celle-ci ne reconnut pas les Sioux Oglala comme une nation souveraine. D’après Elsa Stamatopoulou, ce rejet marqua le début d’un processus long de plusieurs décennies, au terme duquel les peuples indigènes du monde entier demandent la reconnaissance de leurs droits en tant que nations auto-déterminées au sein des nations.

Aujourd’hui sur la prairie du Dakota, les images de l’occupation en cours près de Standing Rock rappellent celles prises à Wounded Knee il y a plus de 40 ans.

Même si la construction du pipeline Dakota Access est quasiment dans une impasse légale, la tension continue de monter. Une réaction de plus en plus militarisée au militantisme a dominé les manifestations. Les deux côtés s’accusent l’un l’autre d’utiliser des mesures coercitives. Les autorités rapportent que certains manifestants sont armés.

On assiste en réalité à une lutte de pouvoir à propos de ressources extractives et de projets énergétiques, plus habituellement réservée aux pays en développement.

Mercredi, en réponse à un rassemblement de protestation contre le pipeline, des véhicules blindés furent déployés sur la prairie du Nord Dakota. A certains moments, les forces de l’ordre en équipement anti-émeutes pointèrent leurs armes directement vers les manifestants. Le Shérif du Comté de Morton, Kye Kierchmeier, a défendu l’intervention, prétendant qu’un manifestant à cheval a chargé l’un de ses adjoints. Une vidéo sur laquelle la tension est palpable a été diffusée en direct sur Facebook qui a depuis été vue plus d’un million de fois. Vingt et une personnes furent arrêtées ce jour-là et, selon le département du Shérif, il y a eu au total un peu moins de 100 arrestations depuis le début de la contestation.

Malgré leur célébration, les progrès du mouvement mondial pour les droits indigènes restent lents. La réalité des dangers relatifs à la défense de la Terre et des ressources naturelles commencent juste à faire leur apparition dans les médias américains.

Selon une étude récente de l’ONG Global Witness, près des deux tiers des 185 activistes assassinés l’année dernière, au rythme d’environ 3 par semaine, sont indigènes. L’étude montre également que les lieux les plus dangereux où défendre la Terre sont les Philippines, la Colombie et le Brésil.

Au Honduras, la célèbre environnementaliste Berta Cáceres a été assassinée en mars dernier. Cette mère de 44 ans a été abattue chez elle. Ses derniers jours furent marquées par le danger et les menaces sans ambiguïtés : « Abandonne la lutte contre le barrage Agua Zarca, sinon… »

« Pour ceux d’entre nous qui luttent, se battre pour les droit indigènes, pour la défense du territoire ou pour demander n’importe quelle forme de justice est considéré comme un crime », expliquait Berta Cáceres en janvier dernier.

J’ai passé un peu de temps avec Berta Cáceres, quelques semaines avant son assassinat. Elle m’a présenté à la communauté Lenca, qui se bat depuis des années pour protéger la rivière Gualcaque contre un projet de développement d’un barrage.

La bataille était l’une de celles que Cáceres appelait simplement « la lutte. »

« Donc, la lutte… et bien, elle amène la répression et elle amène les menaces et je pense qu’elle influe sur chaque élément de notre vie quotidienne », disait-elle.

Début septembre, des images de Cáceres commencèrent à apparaître au centre du Camp de la Pierre sacrée. Des centaines de personnes se sont rassemblées sur ce site depuis le début du mois d’avril, pour s’opposer au pipeline Dakota Access.

L’eau, c’est la vie © Monica D. Spencer/flickr/creative commons L’eau, c’est la vie © Monica D. Spencer/flickr/creative commons

Au cours des semaines récentes, les peuples indigènes du monde entier ont convergé vers les plaines balayées de vent du Dakota du Nord. Ils y viennent pour planter leurs drapeaux dans le sol aux côtés de ceux des nations tribales des États-Unis.

Une délégation de la tribu Sarayaku de l’Amazonie équatorienne est arrivée au campement les bras chargés de cadeaux. Le chef tribal Franco Viteri a offert au Président tribal de Standing Rock, Dave Archambault, une coiffe traditionnelle qu’il porta pendant leurs discussions sous un tipi.

« Nous sommes ici pour globaliser la résistance au pétrole, » expliqua Viteri.

Les Sarayaku ont combattu contre l’exploitation pétrolière de leurs terres ancestrales et ils ont gagné leur combat. D’après eux, leur voyage à Standing Rock a pour but de transmettre de la force au mouvement indigène dans son ensemble.

« Le monde a besoin de nous en ce moment, » déclare la déléguée sarayaku Nina Gualinga. « Les statistiques disent que nous ne représentons que 4 % de la population, mais nous protégeons plus de 80 % de la biodiversité mondiale. »

Organisatrice communautaire et indigène de Malaisie, Alice Mathew a été l’une des premières à amplifier la lutte de Standing Rock au niveau international. Le 7 septembre, lors d’une rencontre publique dans une mairie du Laos, elle profita de son seul échange avec le Président Obama pour l’interroger au sujet du pipeline Dakota Access.

« Je voulais faire quelque chose en solidarité avec Standing Rock, » raconte Mathews lors d’une interview via Skype depuis l’Indonésie.

Elle raconte que la contestation autour de la réserve lui rappela une situation similaire près de sa propre communauté de Kota Kinabalu sur l’île malaisienne de Bornéo. Là-bas, le peuple indigène Dusun se bat contre le barrage Kaiduan. Ce barrage devrait fournir de l’eau et de l’électricité aux villes environnantes au prix du déplacement de 2000 Dusun et de l’expulsion de leurs villages. Juste au moment où les Lakota se plaignaient de ne pas avoir été formellement consultés au sujet du pipeline, les Dusun annonçaient ne pas avoir été suffisamment informés au sujet du barrage. Alors qu’ils insistaient pour qu’une évaluation environnementale soit menée, les Lakota faisaient de même de leur côté.

« Leurs besoins ne sont pas pris en compte, » explique Mathew. « C’est comme si le développement du monde devait se faire aux dépens des droits des peuples indigènes. »

C’est pourquoi Mathew décida de demander au Président Obama comment il s’assurerait de la protection de l’eau potable à Standing Rock. Jusqu’à ce jour, Obama ne s’était pas exprimé sur le sujet.

« Je vais devoir demander à mon équipe ce que nous faisons à ce sujet, » répondit le Président.

Deux jours plus tard, il sembla que le Président était effectivement allé voir son équipe à ce sujet. Le 9 septembre, l’administration américaine intervint dans une décision de justice fédérale. La construction d’une section du pipeline le long de la rivière Missouri était suspendue.

D’après Dakota Access, le projet de 3,8 milliards de dollars est terminé à plus de 60 %. Pendant ce temps, la Tribu sioux de Standing Rock continue de poursuivre en justice le Corps des Ingénieurs de l’US Army pour avoir autorisé ce projet. Entre autres choses, la plainte de la tribu concerne les dégâts potentiellement infligés à leurs terres ancestrales. Même si le pipeline ne traverse pas la Réserve, il sera enfoui à moins de 30 mètres sous la première source d’eau potable de Standing Rock. La rivière Missouri alimente en effet la Réserve en eau et se situe à moins de deux kilomètres du nord. De plus, la tribu affirme que des sites sacrés funéraires et de prières ont déjà été profanés.

Le 20 septembre, la Tribu sioux de Standing Rock porta sa lutte pour stopper la construction du pipeline devant le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies à Genève, en Suisse. Le Président tribal Dave Archambault s’adressa aux 49 membres du Conseil en coiffe traditionnelle et manteau gris. Un médaillon de perles Lakota pendait à son cou. Durant son témoignage de deux minutes, Archambault demanda au Conseil de rejoindre Standing Rock dans sa lutte contre le pipeline.

« Les compagnies pétrolières et le gouvernement des États-Unis ont échoué à respecter nos droits souverains, » déclara Archambault.

Le Président tribal parla durant la session du Conseil sur les droits des autochtones. Plus de deux douzaines de représentants témoignèrent lors de cette session, venus de pays aussi divers que les Philippines, l’Ukraine, le Soudan ou le Brésil. Leurs interventions avaient toutes un thème commun : l’empiétement direct des corporations multinationales et des gouvernements sur les terres et les vies indigènes.

« Toutes ces tribus, tout autour du monde, sont confrontées aux mêmes problèmes. C’était impressionnant de voir que nous ne sommes pas seuls dans notre lutte, » déclara Archambault.

Le président tribal Archambault de la tribu sioux de Standing Rock (à gauche) et le chef Arvol Looking Horse © Jenni Monet Le président tribal Archambault de la tribu sioux de Standing Rock (à gauche) et le chef Arvol Looking Horse © Jenni Monet

Grâce à son intervention aux Nations Unies, la Tribu sioux de Standing Rock se place sous la Déclaration des Droits des Peuples Indigènes des Nations Unies (acronyme anglais UNDRIP). Ce document est le fruit de 25 ans de travail de défense des droits indigènes. La base de l’UNDRIP est l’obligation pour les gouvernements d’obtenir « un accord libre et informé ». La référence à ce processus de consultation est répétée plusieurs fois dans le UNDRIP et est au centre des doléances portées par la Tribu sioux de Standing Rock. Mais bien évidemment, le processus de consultation et l’obtention du consentement sont des idées différentes.

Tandis que le gouvernement des États-Unis comprend que des consultations significatives doivent avoir lieu avec des dirigeants tribaux, le Département d’État remarque que rien n’oblige à ce que ce « consentement des dirigeants » ne soit obtenu avant le début des travaux de développement énergétique.

De cette façon, et malgré leur discours de soutien aux droits des peuples indigènes, les gouvernements ont depuis longtemps écarté le UNDRIP. Ce n’est pour eux rien de plus qu’une idée symbolique ou une belle aspiration. Aucune action menée au nom des droits humains n’est légalement contraignante.

L’action aux Nations Unies ne permettra sans doute pas de résoudre l’affaire judiciaire de Standing Rock et n’incitera pas plus l’administration Obama à agir pour stopper définitivement le pipeline Dakota Access. Néanmoins, tout le monde est d’accord pour dire que plus la scène internationale sera utilisée pour affirmer les droits indigènes, mieux ce sera pour les peuples indigènes.

Selon le président Archambault, c’est une source importante d’influence et de mise en contexte. « Si cela marche avec l’administration, avec le Congrès, avec les autres nations, nous devons continuer à explorer de nouvelles voies pour atteindre notre objectif. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour éveiller les consciences. »

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